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Un poète précurseur et engagé

Evariste Parny (1753 - 1814)

Au cœur d'un 18e siècle où la poésie apparaît comme un art en mutation, voire en crise, Evariste Parny, natif de l'île de Bourbon, a su puiser l'inspiration dans son amour malheureux pour Esther Lelièvre - qu'il appelle Eléonore - et dans ses nombreux voyages, notamment celui à Pondichéry. L'importance accordée aux belles lettres lui a donné les fondements de sa culture poétique et a participé à l'éveil de sa sensibilité littéraire exacerbée. Sa production, qui s'inscrit dans le contexte d'un exotisme à la mode, adopte un cadre invariablement mythologisant et ses textes sont peuplés d'amour. Reconnu par ses contemporains, ses poèmes ont été salués comme novateurs. A l'origine d'un renouveau stylistique avec ses "Poésies érotiques", qui renouent avec la tradition élégiaque et la poésie fugitive, Parny fait même office de précurseur dans ses "Chansons madécasses", poèmes en prose avant la lettre.


"Je savais par cœur les élégies du chevalier de Parny, et je les sais encore." L'hommage, datant de 1813, est signé Francois-René de Chateaubriand qui envisage, à l'époque, de devenir poète plutôt que prosateur. L'éloge participe de la reconnaissance générale dont l'œuvre de Parny a été l'objet tout au long de sa vie. Le 5 décembre de l'année suivante, Parny s'éteint. Rien ne le prédestinait à une telle notoriété. Sa famille, d'origine berrichonne, débarquée en 1698, est installée sur l'île de Bourbon depuis trois générations. Le premier arrivé, à bord du navire "Le marchand des Indes", est Pierre Parny, domestique du nouveau gouverneur mandaté par Louis XIV, Jacques de la Cour de Saulais.
Avant son départ, il a été maintenu dans la noblesse par un jugement de l'intendant du Berry, en date du 30 septembre 1667. C'est donc dans une famille relativement aisée de Saint-Paul qu'Evariste voit le jour en ce 6 février 1753.

MILITAIRE OU ECCLÉSIASTIQUE

L'inventaire dressé en mai 1758 suite au décès de sa mère, Geneviève de Parny, nous donne des précisions sur les conditions matérielles de sa famille. On y apprend qu'Evariste a grandi dans une case de bois équarrie, située sur les sables de Saint-Paul, au milieu de meubles de facture locale et de malles d'Inde. Dans ce décor classique, trônent une quarantaine de livres, nécessairement importés, du fait de l'absence d'imprimerie à Bourbon.
Un style de vie qui ne s'apparente en rien à celui qu'il connaîtra plus tard à la cour. Revenant sur l'éducation reçue par les petits Créoles, aucune trace d'indulgence ne transpire de ses commentaires: "A 7 ans, quelque soldat ivrogne leur apprend à lire, à écrire et leur enseigne les quatre premières règles de l'arithmétique: alors, l'éducation est complète."Si le constat peut paraître sévère, il n'est rien d'autre que le parfait reflet des réalités de l'époque. Ses premiers pas dans l'univers intellectuel semblent fort peu prometteurs. Mais dès 1763, peu avant son 10e anniversaire, Evariste quitte son île natale et prend le chemin de la métropole. Accompagné de ses deux frères, Jean-Baptiste et Chériseuil, il s'embarque pour Lorient sur le "Condé", avec pour destination finale la ville de Rennes.
Après quatre mois de navigation, les maisons de torchis et de bois bordant les étroites ruelles médiévales autour de la cathédrale dévoilent un réel contraste avec les cases de son enfance. Rennes représente alors dans le royaume une ville provinciale d'importance inégalable. Elle accueille les sièges des autorités judiciaires (Présidial et Parlement), politique (réunion des États de Bretagne), administrative (intendance) et aussi religieuse, en qualité de ville épiscopale. L'inscription d'Evariste au Collège de Rennes, dirigé par une fondation ecclésiastique, l'Oratoire, marque une avancée certaine dans son éducation. Ses lectures, dirigées ou non par ses maîtres, contribuent à l'orienter vers un culte des lettres, même s'il paraît improbable qu'il songe à vivre de sa plume.A une époque où l'avenir d'un adolescent reste souvent lié à l'alternative entre carrière militaire ou ecclésiastique, Evariste semble opter pour la seconde.
Six mois passés en théologie au collège Saint-Firmin, à Paris, le poussent finalement à renoncer à cette solution. Le refus de Parny pour cet avenir prometteur réside dans sa grande honnêteté intellectuelle: sa lecture de la Bible l'amène à abandonner l'idée d'être prêtre, considérant que la mythologie chrétienne ne le séduit que par ses images. Déçu par la religion, il se dirige naturellement vers un futur militaire, profitant que son frère aîné, Jean-Baptiste, puisse l'introduire à la cour, où il est lui-même écuyer du comte d'Artois, frère du roi et futur Charles X.
Durant cette période, Evariste aime à réunir dans sa maison appelée "La Caserne", au cœur de la vallée de Feuillancourt, un groupe de poètes soldats. Avec Antoine Bertin, autre Réunionnais, ou Nicolas-Germain Léonard, ils mènent une vie intellectuelle mêlée aux autres plaisirs de la société des jeunes officiers. Mais son père, soucieux de faire de lui un officier de l'artillerie ou du génie, le rappelle à Bourbon.
Nous sommes en 1773, et ce retour sur ses terres marque les véritables débuts de Parny dans l'écriture. Au cours de ce voyage, il tient un journal où le ton poétique prend le pas sur le style documentaire. L' expérience est un préambule aux futures "Chansons madécasses" et résonne comme un essai littéraire. Ce premier effort dans le monde des lettres met en lumière un certain nombre d'éléments appelés à revenir dans son oeuvre ultérieure, tels que l'absence des femmes ou la nécessité d'être libre pour être heureux.
Lors de ce séjour à Bourbon, sa rencontre avec Esther Lelièvre constitue le point d'orgue de sa vie sentimentale. Mais issue d'une lignée au prestige insuffisant et sans fortune, son père s'oppose à leur mariage.

MARQUÉ PAR UN AMOUR DÉCU
Publié à son retour en métropole trois ans plus tard, son recueil intitulé "Poésies érotiques" s'inspire de l'histoire malheureuse vécue avec celle qu'il a dénommée Eléonore. Les effets sur la jeune fille de ces premiers contacts avec l'amour physique nous sont dépeints par Parny dans un ensemble de demi-teintes et de nuances délicates :

"Déjà la rose aux lis de ton visage
Mêle ses brillantes couleurs:
Dans tes beaux yeux à la pudeur sauvage
Succèdent les molles langueurs,
Qui de nos plaisirs enchanteurs
Sont à la fois la suite et le présage."

ANTI-ESCLAVAGISTE ET ANTI-COLONIALISTE
Jusqu'alors genre mineur, il parvient à élever la poésie fugitive, art mondain par excellence, en un mode d'expression privilégié pour témoigner ses sentiments , ses élans, ses moments d'exception.Les "Poésies érotiques" signalent également l'apparition de l'introspection et renouent avec la tradition élégiaque. Suite à cette parution, louanges et critiques favorables sont pléthores et, presque du jour au lendemain, il devient une célébrité dans le microcosme parisien. Indiscutablement, Parny est à la mode, mais il reste très sensible face aux rares critiques qui lui reprochent des libertés malvenues dans une société catholique :

"Oui, le reproche est juste, et je sais qu'à mes vers
La rime vient toujours se coudre de travers.
Ma muse vainement du nom de négligence
A voulu décorer sa honteuse indigence,
La critique a blâmé son mince accoutrement"

Sa notoriété, autant que la proximité de son frère avec la famille royale, lui offrent cependant des avantages certains. Il est nommé, le 6 novembre 1779, capitaine au régiment des Dragons de la reine. Mais à la cour de Versailles, le titre d'homme de lettres, même reconnu ou fêté, ne remplace nullement le port d'un titre de haute noblesse. Et le passage des frères Parny à Versailles, malgré les succès littéraires du cadet, s'apparente, à plus long terme, à un beau mirage. Le mérite est grand pour les jeunes Créoles d'avoir su ne pas succomber à ce festival d'apparences. Amené à retourner à Bourbon en 1783, aux frais de la Couronne, pour régler la succession de son père, Evariste saisit l'opportunité pour donner une nouvelle orientation à son œuvre. De ce séjour, il retire la base des observations qui le conduisent à créer le monde exotique de ses "Chansons madécasses."

Jérôme Jolivet


Précurseur de la poésie en prose

Il s'intéresse à la vie des indigènes et à leurs coutumes avec plus de maturité et moins de sentimentalisme que lors de son premier périple. Depuis Bourbon, il s'engage comme aide de camp sur un navire en partance pour Pondichéry. L'exploitation des comptoirs par de puissants organismes comme la Compagnie des Indes ne le laisse pas indifférent :

"Ce monde si souvent troublé
Par la politique étrangère,
Ce monde toujours désolé
Par l'européen sanguinaire
Sous les maux qu'y laissa la guerre
Gémira longtemps accablé."

Plus prompt dans un premier temps à taquiner la muse qu'à faire de sa plume une arme contre l'intolérance ou le fanatisme, Parny n'hésite plus maintenant à délivrer un message anti-colonialiste. Il condamne l'esclavagisme, principal moteur de la société de Bourbon. Mais il est déja conscient des limites de l'utopisme philosophique et son inspiration enlace autant les scènes voluptueuses que les commentaires politiques. S'il croit indispensable une réforme de la structure sociale de l'Ancien Régime, il ne pense à la remplacer que par une société fortement hiérarchisée.
Ses "Chansons madécasses", aux accents mélancoliques annonciateurs du romantisme, se composent de douze textes en prose dont le ton, le rythme et l'harmonie rappellent la poésie. Parny les présente comme des traductions, afin de dissimuler certains éléments et s'ouvre ainsi des perspectives.
Il s'offre la possibilité d'écrire des textes sensuels ou érotiques, reprenant les mythes et fantasmes des explorateurs (la femme indigène accueillante et amoureuse), ou de tenir un discours anti-esclavagiste et anti-colonialiste qui le pose en héritier de la philosophie des Lumières. Enfin, il peut se détacher des contraintes de la poésie classique et apparaître comme le précurseur de la poésie en prose, cinquante ans avant Aloysius Bertrand et Baudelaire.
Etrangement silencieux pendant la période des troubles de la Révolution, Parny passe le restant de sa vie à combler les dettes laissées par Jean-Baptiste, dans l'espoir de lui préserver sa bonne réputation.
Contraint financièrement de rester à Paris, il y épouse Marie-Françoise Vally et trouve refuge dans son affection pour certains membres de sa famille et son espoir de retrouver son île.
De moins en moins prolifique, il publie néanmoins "Les Lettres familières", correspondance avec sa sœur et son neveu, et deux autres ouvrages mineurs intitulés "La guerre des Dieux" et "Le portefeuille volé".
Souvent imité, le mouvement élégiaque qu'il a initié culmine avec les épanchements romantiques de Lamartine et de Musset. Longtemps après sa mort, Maurice Ravel met en musique, en 1927, son ouvrage le plus accompli, les fameuses "Chansons madécasses".