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Le protecteur des esclaves

Le père Jean Lafosse, curé et premier maire de Saint-Louis

Le père Jean Lafosse est sans conteste un des fers de lance de la période révolutionnaire à Bourbon. Un des rares hommes de son temps, dont le souvenir perdure, conservé par la tradition orale. Depuis près de deux siècles qu'il repose dans le vieux "cimetière des esclaves" du Gol à Saint-Louis, il fait l'objet d'un culte populaire toujours vivace. Personnalité puissante, avant-gardiste, sympathique et néanmoins controversée tant de son vivant-même que de nos jours, il est surtout connu comme le porte-parole privilégié de la classe servile. Il a eu le courage des choix nécessaires. Les valeurs de liberté et d'égalité pour lesquelles il a combattu dérangeaient l'ordre social établi de la société coloniale. Il a aussi ouvert l'ère des maires-parlementaires. La mémoire populaire veut qu'il ait été assassiné par un "gros Blanc", mais rien ne l'atteste.

Jean Lafosse est né le 2 octobre 1745 à Paris, dans la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs. Après ses études, il s'engage en 1762 chez les missionnaires lazaristes, congrégation fondée en 1625 par Saint Vincent de Paul, pour y faire son noviciat. Ordonné prêtre, il reste à Paris jusqu'en 1772, année où le vaisseau" le Choiseul" le débarque à Bourbon. Il est d'abord vicaire à Saint-Paul jusqu'en juillet 1775, tout en effectuant un bref séjour à Saint-André. En août 1775, il commence son apostolat dans la paroisse de Saint-Louis du quartier de Saint-Etienne. A cette époque, l'existence d'un clergé local commence à être une réalité, une période relativement équilibrée (grâce à la solution lazariste) succédant aux débuts très mouvementés de la chrétienté. C'est donc au sein d'un contexte religieux stabilisé que le père Lafosse évolue, ce qui contribuera à coup sûr à renforcer l'impact qu'il exercera sur ses paroissiens. A l'époque aussi, l'esclavage est toujours considéré comme intrinsèquement lié à la politique coloniale française dans les Mascareignes et ailleurs. Pas de colonie sans esclaves et sans traite, dit-on. Les colons ne tolèrent aucune forme de contestation du système ni même quelque amélioration du sort de la main- d'œuvre servile. Et leur résistance à l'action du clergé est telle que la christianisation de ces esclaves s'avère pour ne pas dire impossible.
Durant la première période de son ministère, le père Lafosse ne prend pas de position publique. Après 1789, des nouvelles  "extraordinaires" arrivent de France, qui font écho des grands chambardements en cours depuis l'ouverture des Etats-Généraux. Accueillies avec enthousiasme par les progressistes partisans de l'égalité en droits de tous les hommes et avec effroi par les gros propriétaires blancs, elles vont bouleverser la relative quiétude de l'île. La forte personnalité du curé de Saint-Louis va le propulser au premier plan. Il se distingue par l'intérêt qu'il porte à cette  mutation politique et va se trouver parmi "les amis de l'égalité et de la liberté", qui s'opposent aux conservateurs "amis de l'ordre". Devant l'hésitation de certains conservateurs à provoquer l'assemblée générale des paroisses, afin de définir les modalités de l'envoi d'une représentation aux Etats-Généraux et d'ouvrir une période de réformes, il invoque l'intérêt général et signe une pétition de protestation qui emporte l'adhésion de la majorité. Le 25 mai 1790, la décision est prise d'établir dans chaque paroisse


Un maire, un procureur de la commune et un conseil général.
Le curé Lafosse, qui a gagné l'estime de ses concitoyens, est élu  maire de Saint-Louis aux élections municipales d'août 1790. Puis, dans la foulée, député à l'assemblée coloniale. Les succès du curé député-maire provoquent jalousie, méfiance et rivalités de plus en  plus vives. A l'époque, l'île compte 37 000 esclaves (dont 3 500 à Saint-Louis) arrachés à leur terre et jetés dans les plantations de la colonie.

Un "dangereux agitateur"
Les 7 800 Blancs gros propriétaires (1 500 à Saint-Louis) appréhendent l'influence grandissante des Noirs du curé Lafosse déterminé à faire respecter les nouvelles lois relatives à la démocratisation et à l'application des droits de l'homme et du citoyen.
Dans une lettre au procureur communal Legrand, il soulève le  problème de l'évolution du statut de l'esclave. La hantise des révoltes d'esclaves continue d'obnubiler certains esprits, qui font taire leurs consciences pour faire valoir leurs privilèges et craignent de se voir dépouillés de la classe servile. Et ses idées et sa manière de traiter les cinquante-six esclaves de sa cure (divers documents attestent qu'il n'est pas exigeant envers eux, rapporte l'historien Prosper Eve) qui s'indisciplinent le font considérer par les "amis de l'ordre" comme un potentiel danger pour la colonie. N'a-t-il pas protesté quand l'Assemblée coloniale avait décidé de vendre les biens de sa paroisse pour renflouer les caisses de la colonie, refusant que les esclaves de la cure soient considérés comme des meubles ?
Les incidents se multiplient à la fin de l'année 1790. Les frères Hoarau, dont l'un est officier municipal et l'autre major de la garde nationale, chefs de file des conservateurs et partisans des "amis de l'ordre", le dénoncent comme "un dangereux agitateur menaçant la tranquillité de l'île". Ils le provoquent, en fermant le poste de l'Etang-Salé, alors rattaché à la commune de Saint-Louis. Une décision qui appartient pourtant au maire seul. Désormais suspecté d'incarner le danger de l'abolition de l'esclavage, ses démarches sont surveillées. Il devient une cible privilégiée. La situation est si tendue qu'il démissionne de sa charge mairale, pour protester contre les accusations dont il fait l'objet.
De nouvelles élections ont lieu, mais l'Assemblée les annule au motif d'"exclusion injustifiée d'un citoyen". Les citoyens se divisent entre "Société des amis de la liberté et de l'égalité", bien implantée dans l'Ouest et le Sud, favorable à l'abolition de l'esclavage, et "Société des amis de l'ordre", dont le centre gravite autour de Saint-André, anti-abolitionniste. Dans ce climat d'affrontement des idées, le 4 février 1794, l'Assemblée coloniale décrète l'abolition de l'esclavage. L'idée de l'égalité entre les hommes, farouchement défendue par le père Lafosse depuis la déclaration des droits de l'homme en 1789, s'impose à tous.

Exil et revirement
Mais, les autorités locales refusent de rendre publics les documents officiels. L'Assemblée prend des dispositions pour ajourner l'application de son décret. Répression et expulsion deviennent le lot quotidien des républicains.  Bourbon devient la Réunion (en souvenir, paraît-il, de la réunion des Marseillais et des gardes nationaux, le 10 août 1792) en mars 1793, nom qu'elle perd en février 1809, pour le retrouver définitivement sous la IIe République en juillet 1848. En 1796, le père Lafosse, bien que privé de ses droits politiques, organise une riposte populaire face au parti conservateur qui détient le pouvoir à l'Assemblée coloniale. Les esclaves sont toujours traités comme des biens meubles et un impôt est même institué par tête d'esclave! Le curé organise la résistance, rassemble autour de lui un grand nombre de paroissiens et prêche la grève de cet impôt. L' Ouest et surtout le Sud ne cèdent pas et entrent en dissidence. Le jour de Pâques, la sécession devient réalité. Chaque camp s'organise.Pour entraver le soulèvement, les autorités coloniales s'engagent dans la répression et les insurgés sudistes finissent par s'incliner. Le 26 mai 1798, le père Lafosse et d'autres chefs de révolte sont condamnés à la déportation en Inde. Le 8 juin, ils sont embarqués sur "la Lorette", qui s'arrête aux Seychelles et revient à Saint-Denis le 31 août. En décembre, on signale le retour dans le Sud de la plupart des condamnés, à l'exception du père Lafosse, qui restera en exil jusqu'en 1802. L'année suivante, on le retrouve à la paroisse de Saint-Louis.
        En France, Napoléon Bonaparte a pris le pouvoir. Sous la pression de Joséphine de Beauharnais, il  rétablit l'esclavage (loi du 30 floréal an X, 20 mai 1802), pensant  restaurer la vieille économie coloniale si rentable mais déjà ruinée. Affaibli, découragé, vieillissant, le père Lafosse n'est plus  considéré comme un élément subversif et le défenseur des esclaves. Peu de documents parlent de lui après son retour d'exil, si ce n'est quelques feuillets de recensement, selon lesquels il... réintègre le système esclavagiste. Son acte de décès mentionne la date du 12 octobre 1820 à l'âge de 75 ans. Mort "plein de jours et de mérites". Assassiné, a retenu la mémoire populaire, version qui ne tient pas la route, aucun document ne venant la confirmer. Par contre, selon toute vraisemblance, il aurait bien été enterré dans le vieux cimetière du Gol. Néanmoins, il est rentré dans l'histoire de Saint-Louis et de la Réunion, grâce à la dévotion populaire. Il  laisse aujourd'hui une réputation de sainteté, qui vaut à son  tombeau une vénération qui défie les ans...

Perpétuer le souvenir
La dévotion populaire l'a sauvé de l'oubli. Mais, jusqu'au milieu des années soixante-dix, le culte du père Lafosse se pratiquait de manière marginale. Il aura fallu les articles de Témoignage chrétien de la Réunion et la pièce de théâtre de Marc Kichenapanaïdou jouée en 1976-1977 pour que la vie du curé contestataire, seul Blanc qui repose au vieux "cimetière des esclaves" du Gol, soit mieux connue du public réunionnais. Une pièce-hommage, tout simplement intitulée "Le père Lafosse". En créole et en français, parce qu'"ayant passé la majeure partie de sa vie à la Réunion, le curé avait nécessairement parlé créole avec les esclaves et français avec les autorités", avait expliqué l'auteur. Et pour camper le rôle de ce prêtre hors du commun, notre dramaturge n'avait rien trouvé de mieux qu'un... vrai prêtre. En l'occurrence, feu l'inoubliable père Christian Fontaine, alors curé de l'église de la Ligne-des-Bambous, sur la place de laquelle eut lieu la première de la pièce. Il dénonçait avec force l'hypocrisie de l'Eglise de l'époque face à la misère des esclaves. Un livre et un disque devaient suivre. Depuis, en diverses occasions et en particulier celle de la commémoration de la date anniversaire de l'abolition de l'esclavage, le 20 décembre, un petit groupe d'amis du Centre de documentation pour la promotion sociale, autour de Reynolds Michel, se rend à ce "cimetière des âmes délaissées" pour rendre hommage aux esclaves et à leur protecteur, qui y sont enterrés. Une façon de perpétuer le souvenir de cet homme qui avait voulu la liberté pas seulement pour lui mais aussi pour tous les hommes...

Sources principales : Marc Kichenapanaïdou, auteur de théâtre
et Reynolds Michel, directeur du CDPS Saint-Louis.
Sulliman Issop