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Jean Lafosse est né le 2 octobre 1745 à Paris, dans la paroisse
de Saint-Nicolas-des-Champs. Après ses études, il s'engage
en 1762 chez les missionnaires lazaristes, congrégation fondée
en 1625 par Saint Vincent de Paul, pour y faire son noviciat. Ordonné
prêtre, il reste à Paris jusqu'en 1772, année où
le vaisseau" le Choiseul" le débarque à Bourbon. Il est d'abord
vicaire à Saint-Paul jusqu'en juillet 1775, tout en effectuant un
bref séjour à Saint-André. En août 1775, il
commence son apostolat dans la paroisse de Saint-Louis du quartier de Saint-Etienne.
A cette époque, l'existence d'un clergé local commence à
être une réalité, une période relativement équilibrée
(grâce à la solution lazariste) succédant aux débuts
très mouvementés de la chrétienté. C'est donc
au sein d'un contexte religieux stabilisé que le père Lafosse
évolue, ce qui contribuera à coup sûr à renforcer
l'impact qu'il exercera sur ses paroissiens. A l'époque aussi, l'esclavage
est toujours considéré comme intrinsèquement lié
à la politique coloniale française dans les Mascareignes
et ailleurs. Pas de colonie sans esclaves et sans traite, dit-on. Les colons
ne tolèrent aucune forme de contestation du système ni même
quelque amélioration du sort de la main- d'œuvre servile. Et leur
résistance à l'action du clergé est telle que la christianisation
de ces esclaves s'avère pour ne pas dire impossible.
Durant la première période de son ministère, le père
Lafosse ne prend pas de position publique. Après 1789, des nouvelles
"extraordinaires" arrivent de France, qui font écho des grands chambardements
en cours depuis l'ouverture des Etats-Généraux.
Accueillies avec enthousiasme par les progressistes partisans de l'égalité
en droits de tous les hommes et avec effroi par les gros propriétaires
blancs, elles vont bouleverser la relative quiétude de l'île.
La forte personnalité du curé de Saint-Louis va le propulser
au premier plan. Il se distingue par l'intérêt qu'il porte
à cette mutation politique et va se trouver parmi "les amis
de l'égalité et de la liberté", qui s'opposent aux
conservateurs "amis de l'ordre". Devant l'hésitation de certains
conservateurs à provoquer l'assemblée générale
des paroisses, afin de définir les modalités de l'envoi d'une
représentation aux Etats-Généraux et d'ouvrir une
période de réformes, il invoque l'intérêt général
et signe une pétition de protestation qui emporte l'adhésion
de la majorité. Le 25 mai 1790, la décision est prise d'établir
dans chaque paroisse
Un maire, un procureur de la commune et un conseil général.
Le curé Lafosse, qui a gagné l'estime de ses concitoyens,
est élu maire de Saint-Louis aux élections municipales
d'août 1790. Puis, dans la foulée, député à
l'assemblée coloniale. Les succès du curé député-maire
provoquent jalousie, méfiance et rivalités de plus en
plus vives. A l'époque, l'île compte 37 000 esclaves (dont
3 500 à Saint-Louis) arrachés à leur terre et jetés
dans les plantations de la colonie.
Un "dangereux agitateur"
Les 7 800 Blancs gros propriétaires (1 500 à Saint-Louis)
appréhendent l'influence grandissante des Noirs du curé Lafosse
déterminé à faire respecter les nouvelles lois relatives
à la démocratisation et à l'application des droits
de l'homme et du citoyen.
Dans une lettre au procureur communal Legrand, il soulève le
problème de l'évolution du statut de l'esclave. La hantise
des révoltes d'esclaves continue d'obnubiler certains esprits, qui
font taire leurs consciences pour faire valoir leurs privilèges
et craignent de se voir dépouillés de la classe servile.
Et ses idées et sa manière de traiter les cinquante-six esclaves
de sa cure (divers documents attestent qu'il n'est pas exigeant envers
eux, rapporte l'historien Prosper Eve) qui s'indisciplinent le font considérer
par les "amis de l'ordre" comme un potentiel danger pour la colonie. N'a-t-il
pas protesté quand l'Assemblée coloniale avait décidé
de vendre les biens de sa paroisse pour renflouer les caisses de la colonie,
refusant que les esclaves de la cure soient considérés comme
des meubles ?
Les incidents se multiplient à la fin de l'année 1790. Les
frères Hoarau, dont l'un est officier municipal et l'autre major
de la garde nationale, chefs de file des conservateurs et partisans des
"amis de l'ordre", le dénoncent comme "un dangereux agitateur menaçant
la tranquillité de l'île". Ils le provoquent, en fermant le
poste de l'Etang-Salé, alors rattaché à la commune
de Saint-Louis. Une décision qui appartient pourtant au maire seul.
Désormais suspecté d'incarner le danger de l'abolition de
l'esclavage, ses démarches sont surveillées. Il devient une
cible privilégiée. La situation est si tendue qu'il démissionne
de sa charge mairale, pour protester contre les accusations dont il fait
l'objet.
De nouvelles élections ont lieu, mais l'Assemblée les annule
au motif d'"exclusion injustifiée d'un citoyen". Les citoyens se
divisent entre "Société des amis de la liberté et
de l'égalité", bien implantée dans l'Ouest et le Sud,
favorable à l'abolition de l'esclavage, et "Société
des amis de l'ordre", dont le centre gravite autour de Saint-André,
anti-abolitionniste. Dans ce climat d'affrontement des idées, le
4 février 1794, l'Assemblée coloniale décrète
l'abolition de l'esclavage. L'idée de l'égalité entre
les hommes, farouchement défendue par le père Lafosse depuis
la déclaration des droits de l'homme en 1789, s'impose à
tous.
Exil et revirement
Mais, les autorités locales refusent de rendre publics les documents
officiels. L'Assemblée prend des dispositions pour ajourner l'application
de son décret. Répression et expulsion deviennent le lot
quotidien des républicains. Bourbon devient la Réunion
(en souvenir, paraît-il, de la réunion des Marseillais et
des gardes nationaux, le 10 août 1792) en mars 1793, nom qu'elle
perd en février 1809, pour le retrouver définitivement sous
la IIe République en juillet 1848. En 1796, le père Lafosse,
bien que privé de ses droits politiques, organise une riposte populaire
face au parti conservateur qui détient le pouvoir à l'Assemblée
coloniale. Les esclaves sont toujours traités comme des biens meubles
et un impôt est même institué par tête d'esclave!
Le curé organise la résistance, rassemble autour de lui un
grand nombre de paroissiens et prêche la grève de cet impôt.
L' Ouest et surtout le Sud ne cèdent pas et entrent en dissidence.
Le jour de Pâques, la sécession devient réalité.
Chaque camp s'organise.Pour entraver le soulèvement, les autorités
coloniales s'engagent dans la répression et les insurgés
sudistes finissent par s'incliner. Le 26 mai 1798, le père Lafosse
et d'autres chefs de révolte sont condamnés à la déportation
en Inde. Le 8 juin, ils sont embarqués sur "la Lorette", qui s'arrête
aux Seychelles et revient à Saint-Denis le 31 août. En décembre,
on signale le retour dans le Sud de la plupart des condamnés, à
l'exception du père Lafosse, qui restera en exil jusqu'en 1802.
L'année suivante, on le retrouve à la paroisse de Saint-Louis.
En France, Napoléon
Bonaparte a pris le pouvoir. Sous la pression de Joséphine de Beauharnais,
il rétablit l'esclavage (loi du 30 floréal an X, 20
mai 1802), pensant restaurer la vieille économie coloniale
si rentable mais déjà ruinée. Affaibli, découragé,
vieillissant, le père Lafosse n'est plus considéré
comme un élément subversif et le défenseur des esclaves.
Peu de documents parlent de lui après son retour d'exil, si ce n'est
quelques feuillets de recensement, selon lesquels il... réintègre
le système esclavagiste. Son acte de décès mentionne
la date du 12 octobre 1820 à l'âge de 75 ans. Mort "plein
de jours et de mérites". Assassiné, a retenu la mémoire
populaire, version qui ne tient pas la route, aucun document ne venant
la confirmer. Par contre, selon toute vraisemblance, il aurait bien été
enterré dans le vieux cimetière du Gol. Néanmoins,
il est rentré dans l'histoire de Saint-Louis et de la Réunion,
grâce à la dévotion populaire. Il laisse aujourd'hui
une réputation de sainteté, qui vaut à son tombeau
une vénération qui défie les ans...

Sources principales : Marc Kichenapanaïdou, auteur de théâtre
et Reynolds Michel, directeur du CDPS Saint-Louis.
Sulliman Issop