|
|
La Bourdonnais revient vers ses îles en 1741, très exactement le 14 août. Malheureusement, il ne va pas y rester. Depuis un an, la guerre s'est encore une fois déclarée entre les grands États européens. Ce qui allait devenir pour les livres d'histoire la guerre de succession d'Autriche va faire rage durant huit ans. Bases arrière de la couronne de France dans l'océan Indien, la Réunion et l'île Maurice vont y jouer un rôle majeur et, avec elles, le gouverneur. Non seulement parce qu'il se rendra lui-même sur le théâtre d'opérations, mais aussi parce que de nombreux soldats locaux participeront aux combats. C'est durant cette époque que les Bourbonnais vont acquérir une réputation de tireurs hors pairs. "Il est le premier à former une armée avec des volontaires des îles. Si les hommes libres étaient bien évidement dans les unités, les esclaves pouvaient eux aussi être incorporés. Ainsi, un colon pouvait louer l'un de ses "serviteurs" pour la somme de 150 livres. De plus, s'il venait à mourir au cours d'une opération, le gouverneur s'engageait à en donner deux en bonne santé. S'il était blessé, il en rendait un en état, plus le blessé. Plusieurs centaines d'esclaves participèrent aux combats en Inde durant toute l'époque coloniale. " La Bourdonnais part vers les Indes avec une flotte conséquente. Sa première mission sera d'aller dégager Pondichéry, qui est encerclé par des tribus autochtones. Puis, pour la deuxième fois de sa carrière, il part pour Mahé, elle aussi encerclée par des hindous excités par les Anglais. Encore une fois, cette ville lui portera chance. Une fois de plus, il se révélera un grand tacticien. Sa victoire fut incontestable et particulièrement retentissante. Il y gagna ses lettres de noblesse. Ces affaires guerrières réglées, il revient à l'île de France. Malheureusement, il est obligé de renvoyer son escadre vers la France, qui la réclame avec insistance. La Bourdonnais aurait aimé la garder pour pouvoir servir de base arrière, mais surtout pour sécuriser ses îles. En 1746, une nouvelle escadre est envoyée en renfort. Malheureusement, elle subit de fortes tempêtes et est passablement endommagée lorsqu'elle arrive. Encore une fois l'énergie et le talent de La Bourdonnais font des merveilles. Il fait réparer les navires abîmés en un temps record. Avec cette nouvelle flotte, il part à la chasse aux Anglais. Malheureusement, ils réussissent continuellement à éviter le combat, au grand dam du gouverneur. Il décide d'aller s'emparer de Madras. La ville est la place la plus importante de l'ennemi en Inde.
UNE LETTRE DE CACHET POUR LA BASTILLE
Entre les troupes terrestres et les marins, ce sont plusieurs milliers d'hommes qui participent à l'action. Les trois plus gros navires de la flotte se portent au large du comptoir ennemi et le bombardent sans interruption, tandis que les autres débarquent des troupes vers le sud. Dès que le premier camp est installé, un deuxième est rapidement mis en place à l'autre extrémité. La ville se rend pratiquement sans combattre. Malheureusement, un conflit de personnes va encore une fois réduire cette victoire à néant. La Bourdonnais a entrepris cette action de son propre fait, sans en référer au gouverneur des Indes françaises qui le prend très mal. Vexé et furieux, Dupleix refuse de fournir des renforts à La Bourdonnais qui en a bien besoin.
Après avoir subit un ouragan qui a détruit une partie de sa flotte, le gouverneur des Mascareignes se retire en laissant la ville à Dupleix. Celui-ci la gardera jusqu'en 1749, où elle sera échangée contre une partie du Canada.
La haine qui s'est nouée entre La Bourdonnais et Dupleix va lui être fatale. Durant son retour vers les Mascareignes, les ennemis de La Bourdonnais, dont Cossigny et Dupleix, complotent contre lui et l'accusent auprès de Paris d'indiscipline et d'enrichissement personnel. Les attaques sont si efficaces qu'en arrivant, il y trouve son successeur déjà installé. Celui-ci lui ordonne de repartir immédiatement pour la métropole. C'est la disgrâce !
Il quitte les îles sur un vaisseau hollandais. Après seulement quelques jours de mer, le bateau est capturé par les Anglais. Après de multiples péripéties, il arrive enfin en France. Mais son calvaire ne s'arrête pas. Il tente désespérément de se justifier, sans y parvenir. Une lettre de cachet l'envoie directement à la Bastille. Il y restera trois ans. Malgré tout, et grâce au soutien de sa deuxième femme, il pourra rédiger un mémoire qui lui permettra de se disculper. La Bourdonnais sera libéré le 5 février 1751. Malheureusement, il ne profitera pas longtemps de sa nouvelle liberté. Miné par ses trois ans de détention et par des crises de scorbut, qu'il a contracté durant ses voyages en mer, il meurt le 10 novembre 1753.
Durant sa période d'emprisonnement et avant sa mort, plusieurs gouverneurs se succédèrent aux Mascareignes. David, qui fut son remplaçant, resta gouverneur général jusqu'en 1753. Il fut remplacé par Bouvet. Trois commandants résidèrent à Bourbon durant cette période. Il s'agissait de Brenier, de 1749 à 1750. Bouvet de Lozier prit sa place et resta en poste deux ans, puis de nouveau Brenier.
LA POPULATION TRIPLE EN TRENTE ANS
La Bourdonnais fut réellement le premier grand gouverneur de l'île. Sous son action énergique, l'île Bourbon et l'île de France connurent un développement sans précédent et cela à tous les niveaux. Il sut dynamiser la construction, il augmenta l'agriculture et introduit de nouvelles espèces dans les deux îles.
Sa puissance de travail, sa détermination, son intelligence et sa volonté furent véritablement les moteurs de l'essor aussi bien économique que démographique des deux îles. En moins de trente ans, la population va tripler, passant de 8 000 habitants en 1735 à 22 400 en 1753 pour Bourbon et de 838 personnes en 1735 à 5 422 vingt ans plus tard sur l'île de France. Si la population s'accroît considérablement dans les deux îles, celle-ci augmente principalement par l'apport massif d'esclaves. Globalement, le pourcentage entre hommes libres et esclaves est de un pour quatre.
La culture a connu aussi un grand bouleversement sous le règne de La Bourdonnais. Outre l'introduction du manioc et de l'indigo, de nouvelles espèces vont bientôt arriver sur les îles et augmenter le commerce.
Dès 1606, l'ananas et le cocotier sont introduits à l'île de France et soixante ans plus tard à Bourbon. C'est aussi vers cette époque qu'une grande partie des agrumes arrivent à l'île de France. La première vigne est plantée en 1665 et, trois ans plus tard, le palmier-dattier et le bananier. D'autres plantes sont régulièrement introduites, dont le fraisier des bois, le pêcher, le poirier ainsi que le letchi, en provenance directe de Chine. Ces apports venant de différents endroits ont progressivement remplacé les plantes endémiques et ont augmenté par la même le nombre d'esclaves travaillant sur les exploitations. La Compagnie des Indes va encore contrôler les îles Mascareignes une dizaine d'années après la mort de La Bourdonnais. A son époque, la compagnie battait déjà de l'aile. Les multiples guerres, et principalement celle de Sept ans, vont porter un coup fatal à la compagnie. En août 1764, un édit royal confirme la prise en charge des îles parle roi de France pour une somme de 7 635 348 livres. Cette passation de pouvoir va avoir des conséquences importantes sur la gestion des deux îles. Les gouverneurs ne seront plus aux ordres d'une compagnie commerciale, mais dépendront directement du roi et de son administration centrale. En 1766, une nouvelle organisation sera mise en place. Il y aura dans chaque île un intendant et un chef administratif qui seront chapeautés par le gouverneur. Bien que décédé plus de dix ans auparavant, la mort de La Bourdonnais a marqué un tournant dans l'histoire des îles.
Jérôme Leglaye
______________________
Le trafic d'esclave a véritablement commencé avec la découverte du nouveau monde. Les premiers à en employer massivement furent les Espagnols et les Portugais. Rapidement, les autres puissances maritimes en firent autant. Un triangle commercial appelé le triangle d'Ebène venait de naître. Des bateaux partaient d'Europe avec des marchandises qui étaient échangées sur les côtes africaines contre des esclaves. Ceux-ci étaient ensuite vendus dans les colonies et les navires revenaient vers l'Europe chargés de la production des îles.
Lorsque les Mascareignes sont découvertes, l'esclavage est pratiqué depuis longtemps dans l'Atlantique. Même si, au début, la soumission d'un homme par un autre n'était pas monnaie courante, l'accroissement de la production et l'entrée dans les îles de nouvelles plantes vont amener un fort besoin de main d'œuvre.
Les premiers esclaves de l'île furent 22 Malgaches qui arrivèrent à Bourbon en 1670, mais la traite commerciale débutera réellement en 1702, lorsque les premiers Africains de l'Ouest débarqueront dans l'île. A l'instar de ce qui a été réalisé pour l'Atlantique, un Code Noir, qui doit régir la vie des esclaves, est promulgué pour les Mascareignes en 1724.
De 1728 à 1731, la traite se fait principalement au détriment des Indiens. Puis la compagnie organise le trafic depuis l'Afrique de l'Est. L'augmentation du trafic sera très importante sous La Bourdonnais. Son énergie va développer les deux îles. Mais cela va demander une importante main d'œuvre. Si, en trente ans la population triple, l'apport principal ne vient pas des hommes libres mais des esclaves.
Les conditions dans lesquelles vécurent ces hommes et ces femmes dépendaient surtout de leur maître. Malgré le siècle des Lumières et la Révolution française, l'esclavage ne sera définitivement aboli qu'en 1848. Seules quelques petites modifications furent apportées permettant de soulager quelque peu la vie quotidienne. Deux dates importantes : 1791, qui marque la suppression des mutilations pour marronnages, et 1794, qui abolit la traite. Engagement qui ne sera jamais respecté...
Dimanche 31 décembre 2000