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Histoire - La Bourdonnais : l'envol des Mascareignes

Marin, marchand, aventurier, gouverneur et visionnaire

Rien ne prédestinait cet aventurier à devenir l'un de référence des îles Mascareignes. Sous son "règne", les îles Bourbon et de France connaissent un développement sans précédent. Les travaux se multiplient, la population s'accroît et l'argent entre à plein flot. Mais cette réussite crée des jalousies et de nombreux conflits qui amèneront le gouverneur à devoir se défendre. Cependant la postérité lui donnera raison. Sans son combat, son acharnement, sa lucidité, l'île Bourbon et l'île de France n'auraient certainement pas connu le développement qui a été le leur. Les statues, lycées, et autres lieux dédiés à sa mémoire montrent toute l'importance qu'il conserve encore dans les deux îles sœurs.

Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais est né le11 février 1699 à Saint-Malo. Durant toute sa jeunesse, il est fortement influencé par les récits des marins aventuriers de cette ville qui vit naître de nombreux corsaires, spécialistes de la course au large. Sa famille est assez aisée sans vivre dans l'opulence, mais son père ne lui parle que très peu de ses ascendances nobles. Il devient orphelin dès l'âge de six ans.
A 10 ans, il embarque pour la première fois en tant que mousse. Sa passion pour la mer ne le quittera plus. Après son premier voyage, il se rembarque à 14 ans avec le grade d'enseigne. Il part pour les Indes orientales et pour les Philippines. A 17 ans, c'est sur les mers du nord qu'il croise avant de connaître, deux ans plus tard les joies de la Méditerranée. A 22 ans, il repart avec la Compagnie des Indes vers les mers tropicales et plus spécialement vers Bourbon et l'île de France.

PREMIÈRE ESCALE À BOURBON

En 1723, il aborde pour la première sur l'île Bourbon à cause d'une grave avarie qui touche le navire portant le même nom. Il est alors premier lieutenant. Son action énergique lui permet de faire réparer les avaries et de sauver la cargaison. Cette initiative lui permet d'être nommé capitaine en second, grande promotion pour un jeune garçon de 23 ans. Après ce premier voyage vers l'océan Indien, il repart en 1725 vers les Indes, où la France est en conflit avec d'anciens alliés. Il participe avec plusieurs hommes au siège de Mahé. Cette ville est particulièrement bien protégée par de hautes murailles et les navires de la flotte française se trouvent sous les feux des canons. Afin de débarquer des hommes, La Bourdonnais imagine les premières chaloupes de débarquement, ancêtres de celles qui le 6 juin 1944 seront sur les plages de Normandie. Sur chacune de ces péniches, il peut embarquer 300 hommes et un canon. Arrivé sous les murailles de la ville, il attend patiemment la nuit. Il organise alors une véritable opération commando. Il progresse avec ses hommes par un chemin creux avant d'entreprendre l'escalade des murailles. Parvenu au sommet, il attaque les sentinelles. Rapidement conquise, la ville se rend. Cette action d'éclat lui vaudra une réputation de meneur d'hommes et de tacticien.
Mais l'aventure pour l'honneur ne l'intéresse plus. Ce que veux La Bourdonnait c'est gagner de l'argent. Il quitte donc la Compagnie des Indes pour se mettre à son compte. Il devient négociant indépendant. " Il se lance dans le négoce en contractant de gros emprunts : dans ce type d'activité à haut risque, les riches négociants et nobles prêtaient à la grosse aventure à des taux pouvant atteindre 35%. Mais les bénéfices étaient à la hauteur du risque : La Bourdonnais atteste de bénéfices de 15 à 30% par voyage. Or il en effectuait plusieurs par an. Le plus gros rendement est apporté par un trafic triangulaire qui consiste à échanger des marchandises françaises contre de l'argent d'Amérique arrivé aux Philippines espagnoles par galion. L'argent est ensuite transporté à Canton et converti en or (9 onces pour une), lequel est revendu à 12 onces pour une en Inde". Mais ce métier ne le satisfait pas pleinement. Il y manque le risque.

DEUXIÈME PERSONNAGE DE LA COMPAGNIE DES INDES

Il se met alors au service du roi du Portugal et part chasser les pirates sur les côtes de Malabar. Il vit cette vie entre le négoce et la course pendant plusieurs années. En 1733, il revient à son port d'attache, Saint-Malo, immensément riche. Il a trente-deux ans. Il pense à se marier et épouse une demoiselle Lebrun de la Franquerie. Mais pour lui, l'argent et un beau mariage ne lui suffisent pas. Il lui faut la reconnaissance de la société et la gloire, c'est-à-dire un titre. Pour cela, il pense de plus en plus aux îles Mascareignes et plus principalement à l'île de France.
Après de nombreuses rencontres, il réussit à convaincre le contrôleur général Orry de l'importance de Bourbon et France comme ports d'escale pour atteindre les Indes. Il l'assure aussi de la relance de l'économie des îles. Il faut dire que la situation sur place et plus principalement sur l'île de France est particulièrement préoccupante pour les financiers de la Compagnie. Dans le courant de 1732, l'île a subi pas moins de six cyclones, une sécheresse et la révolte d'une partie des soldats en garnison. Pour éviter la catastrophe et la famine, il aura fallu qu'un bateau hollandais débarque plusieurs milliers de kilos de riz. Il obtient donc sa nomination au titre de gouverneur de Bourbon et de France. Il devient ainsi le deuxième personnage de la Compagnie des Indes.
Cette nomination va profondément influencer les rapports qui liaient les deux îles. Sous l'impulsion de La Bourdonnais, l'île de France va prendre la place de Bourbon. La Bourdonnais quitte la France en février 1735 pour arriver dans l'île en juin de la même année. Cependant, le nouveau gouverneur n'arrivait pas seul. Il amenait avec lui des maîtres artisans bretons spécialisés dans la charpente et la construction de bateau. La flotte des îles était particulièrement insuffisante avec seulement 7 petits vaisseaux de300 à 600 tonneaux. Afin d'augmenter sa flotte, il commande un navire en Birmanie, mais malheureusement le projet échoue.

LA CONSTRUCTION DE PORT-LOUIS

Dès son arrivée il se met au travail, malgré le départ de l'ingénieur Cossigny. Dans un premier temps, il termine trois fortifications et met en œuvre toute une série de projets et notamment la construction d'engins de port. Progressivement, les maîtres artisans bretons vont créer avec l'aide d'ouvriers français mais surtout indiens des éléments de plus en plus importants, tel que des chalands, des gabares et des pontons grues. Puis ce fut la construction de goélettes et même d'un petit vaisseau de près de 300tonneaux qui fut lancé en 1743.
L'œuvre principale de La Bourdonnais fut la construction de Port-Louis. "Les travaux de Port-Louis furent entamés dès l'arrivée de La Bourdonnais à l'île de France. L'endroit était marécageux et ne pouvait être aménagé que si on avait de l'eau potable. Le gouverneur, contre l'avis de ses ingénieurs, explora lui-même les environs et trouva une chute d'eau sur la Grande Rivière. Il fit construire un canal maçonné qui est un chef-d'œuvre. Sûr de son résultat, le gouverneur n'avait pas attendu l'arrivée de l'eau pour améliorer la rade. La ville, elle aussi se développe très rapidement." En 5ans (1735-1740), il fait construire plusieurs bâtiments d'importances dont l'hôtel du gouverneur, un hôpital, une caserne, des moulins à blé et à poudre ainsi que des salines.

DE MULTIPLES PROBLÈMES RELATIONNELS

Malgré ou à cause de son dynamisme, La Bourdonnais va connaître de nombreux problèmes relationnels. Dès le retour de Cossigny sur l'île, les relations se détériorent très rapidement entre les deux hommes. Celui-ci deviendra l'un de ses pires ennemis et ourdira une cabale qui finira par envoyer le gouverneur à la Bastille. Mais le nouveau gouverneur n'a pas de problèmes qu'avec l'ingénieur. Les ouvriers bretons, qu'il avait fait venir, récriminent eux aussi. Bien qu'ils soient payés plus de trois fois le salaire d'un habitant de l'île, ils exigent des augmentations pour certains ou de retourner chez eux pour d'autres.
Les capitaines des vaisseaux faisant escales lui causent aussi de nombreux soucis. Ils se considèrent en pays conquis et ne respectent pas les ordres et ordonnances du gouverneur. La Bourdonnais est obligé de menacer pour se faire obéir. Enfin, même les colons sont mécontents. Ils trouvent leur nouveau gouverneur trop directif. Il les oblige à changer les plantations en introduisant le manioc, qui deviendra la nourriture de base des esclaves. Il encourage aussi la culture de la canne à sucre et de l'indigo. Il refuse d'augmenter les prêts déjà consentis. Pire, il réclame le remboursement des dettes déjà contractées. Il impose aussi plus de mesures concernant les esclaves que les propriétaires doivent "prêter" plus longtemps. Même si le gouverneur est un homme d'exception, il y a certaines circonstances qui touchent profondément un homme. L'opposition est de plus en plurivalente et touche de plus en plus de monde. De plus, il perd sa femme qui était enceinte ainsi qu'un de ses fils. Il quitte la Réunion en 1740 pour se rendre à Paris afin de s'expliquer et d'obtenir des moyens supplémentaires. Il profite de son passage en métropole pour se remarier. Il reste moins d'un an hors des Mascareignes et repart de France, ses affaires réglées et sa situation renforcée au début de l'année 1741.

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GROS PLAN

L'argent : un manque cruel dans les îles

Les îles n'étaient déjà pas simples à vivre. Mais lorsqu'il s'agissait de faire du commerce cela était encore plus compliqué. Officiellement, seule la Compagnie avait le droit de vendre des marchandises aux colons. Cependant, toute une série de braconnages et de trafic existait, principalement avec certains bateaux qui faisaient escale dans l'île et parfois avec les pirates avant la grande amnistie du début du XVIIIème.
La difficulté du commerce était encore plus accentuée avec le nombre important de monnaies qui circulaient. Même si les îles étaient sous domination française, la livre française n'était que peu représentée. La monnaie, ou les monnaies étaient principalement étrangères comme la piastre d'Espagne, des fanons, des roupies ou encore les cashes, venant de différents pays et plus principalement des Indes. Il faut ajouter à cet argent sonnant et trébuchant, les bons au porteur, ancêtre de nos billets de banque qui mesuraient quand même pas loin de 23 centimètres et que l'on avait du mal à mettre dans les poches. En 1744, La Bourdonnais avait demandé de l'argent frais à Paris afin de faciliter le commerce. Le Saint-Gérand qui devait venir à la Réunion transportait dans ses cales 54 000 piastres espagnoles. Malheureusement, il coula et sa cargaison disparut à jamais.
Cette multiplicité d'argent, dont les cours n'étaient absolument pas officiels, associée à la disparité des mesures qui elles aussi n'étaient pas toutes identiques provoquaient de nombreuses migraines à toutes les personnes qui se lançaient dans le commerce ou qui exerçaient le métier de comptable ou de garde-magasin.
Jérome Leglaye

Dimanche 24 décembre 2000