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Un giroflier est mort. A ses pieds, un homme pleure. C'est Joseph Hubert. La scène, triste et émouvante, se déroule en 1806, dans sa propriété sur les bords de la rivière des Marsouins. Cet arbre n'était pas un arbre comme les autres. Il était le premier giroflier de l'île, que Joseph Hubert vit grandir en son jardin de Bras-Mussard à Saint-Benoît, sa ville natale.
Au-dessus de la souche de l'arbre détruit par un cyclone, le botaniste érigera une sorte de tombeau... C'est dire si cet arbre était précieux à ses yeux. Joseph Hubert le dira lui-même dans un de ses nombreux écrits : il tremblait à l'idée qu'il ne meure ou qu'on le lui vole.
PAS DE VENTE DE PLANT
Lors des "coups de vent", il se levait la nuit et avec son jardinier Jean-Louis, "renouvelait les liens qui le tenaient à ses tuteurs et l'enveloppait de toile". Cet arbre, un cadeau de Pierre Poivre, alors intendant général des Iles de France et de Bourbon, a fait l'objet de toutes les attentions.
Chaque jour qui a suivi son acquisition, Joseph Hubert notait son évolution sur un carnet. "Sa première fleur s'épanouit le 3 janvier 1778. La même année, l'arbre mesure 15 pieds de hauteurs, le double en 1783 et en 1806 : 60 mètres." Cet arbre souche, Joseph Hubert le vénérait. Il l'appelait "le père". L'importateur du giroflier dira encore : "Il est de toute vérité, et à la connaissance de toute l'île, que le giroflier qui m'a été donné par Monsieur Poivre a produit la presque totalité des girofliers du Vent de cette île, qui seul donne tout ce que cette colonie fournit de girofles." C'est en 1781 que le botaniste commencera à distribuer gratuitement des plants de giroflier à ses amis ainsi qu'au curé du quartier. "Quelles variétés végétales n'a-t-il pas introduites de l'Ile de France à Bourbon ! Après les avoir soignées avec une sollicitude inquiète, il répandait dans l'île boutures et rejetons par milliers et gratis. Jamais Hubert ne vendit un seul plant de ses pépinières du Bras-Mussard et du Boudoir. Il vulgarisa au surplus, avec le même désintéressement, les bonnes méthodes culturales qu'il ne se lassait pas de recommander", écrit André Scherer, auteur d'une biographie de Joseph Hubert. Il faudra toutefois attendre 1790 pour que la distribution se fasse à grande échelle. Les récoltes deviendront vite abondantes. Emile Trouette, dans "Les papiers de Joseph Hubert", écrit qu'en 1791, la récolte à Saint-Benoît est de 7 à 800 livres de clous. Elle atteindra 150 milliers de livres en 1802. Un terrible cyclone emportera tout sur son passage en 1806... La culture ne déclinera pas pour autant. "En 1820, les girofliers se font voir sur presque toutes les habitations qui ne sont pas plantées en canne à sucre, depuis Sainte-Marie jusqu'à Saint-Joseph. Saint-Benoît fait à lui seul de 550 à 600 milliers de livres de girofle", indique encore Emile Trouette.
UNE INTELLIGENCE AVIDE DE SAVOIR
Les plantes, les vents, la grêle, les phases de la lune... : tout attirait l'attention de Joseph Hubert. Il étudiait tout ce qui touchait à son pays : la maladie du bois noir et la mouche du café. Le déboisement des pentes et sommets l'alarmait. La raréfaction des cultures vivrières l'inquiétait aussi. Il s'intéressait aussi à la minéralogie. Il traite l'huile essentielle du "bois de joli cœur". Avec le cacao de ses plantations, il prépare du chocolat de santé. Sur des pages et des pages, il rédige des notes. Tout y passe : les animaux nuisibles, les abeilles, le miel vert. Emile Trouette écrit encore : "Il élève des abeilles, travaille le jus de l'ananas et de l'orange, fabrique du chocolat, étudie la farine de manioc, la sève du benjouin, du natte, du jaquier, le bois de fleurs jaunes et celui de landise, les baies de girofle et de badama, fait du vin de jamrosa, noir comme le diable, et recommence vingt fois des essais pour tenter de clarifier le sucre." Tout intéressait l'alchimiste du végétal. Chaque jour qui passait ne faisait que grandir sa soif d'apprendre, de s'instruire. Issu d'une famille aisée (son père, Henry Hubert, était capitaine commandant de quartier), il a reçu une bonne éducation, mais pas les rudiments de la grammaire et du calcul, l'enseignement étant alors peu répandu à Bourbon.
"Sa vie durant, il déplora cette grave lacune dont il s'excusait avec confusion et bonne grâce en un style d'ailleurs clair, élégant, savoureux", nous apprend encore André Scherer. Joseph Hubert apprit à lire, à écrire, à l'orthographe près. "Son intelligence, avide de savoir, réclamait sans cesse l'aliment intellectuel dont l'avait privé la négligence de parents insouciants. Hubert demandait en suppliant des livres, des instruments scientifiques à ses correspondants, à tout le monde", rappelle encore M. Trouette.
En fait, presque toute sa science est née de l'observation, à tel point qu'on l'appelle "le savant pratique". De ses remarques nombreuses notées à chaque ouragan, sur les caractéristiques de ces phénomènes et leur évolution, il retiendra que les cyclones sont animés d'un mouvement de rotation et de translation simultanées. "Cette conception, alors toute nouvelle, il l'expose et la développe en 1788, quinze ans avant la naissance du futur théoricien des cyclones, le météorologiste allemand Dove, dont il fut le génial précurseur. Plus tard, Bridet devait parfaire à La Réunion les travaux d'Hubert en publiant sur les ouragans de l'hémisphère austral une étude définitive qui fait autorité", écrit émile Trouette.
En fait, bien avant la fin de sa vie, il était devenu un homme de légende et son jardin du Bras-Mussard, comme sa seconde habitation du Boudoir, recevaient de nombreux visiteurs.
ON APPRÉCIAIT SON HOSPITALITÉ
Bory de Saint-Vincent dira de sa demeure : "L'habitation (...) est vaste et balisée par des bambous d'une grande élevation et du plus bel effet. De magnifiques plantations de girofle en occupent la plus grande partie (...) Le verger est distribué en carrés, des rideaux que la vue ne saurait pénétrer (...) Divers arbres sont distribués (...) On y voit la plupart de nos fruits d'Europe."
Bory de Saint-Vincent a également visité la maison toute neuve du Boudoir. Il a vu les collections et les autres plantations de Joseph Hubert : "Nous vîmes une belle cacaoterie très bien tenue (...) La belle plantation de muscade nous arrêta ensuite." Il écrira encore : "La minéralogie, et surtout celle de son pays, est ce que notre hôte a collecté avec le plus de soin (...) Les voyageurs qui n'auraient pas le temps de s'enfoncer dans l'île pourraient en étudier toutes les productions géologiques sans sortir de chez M. Hubert." Plus d'un savant de passage a apprécié l'hospitalité de Joseph Hubert, un homme qui n'a ménagé ni son temps, ni sa peine. Il deviendra membre et correspondant de nombreuses sociétés savantes : la Société des sciences et des arts de l'île de France, la Faculté des sciences, la Société royale d'agriculture de Paris et de la Société académique des sciences de Paris. Son nom est inscrit dans les Fastes de la science. Ami des plantes, Joseph Hubert l'était non moins des hommes. Il se montra aussi sensible et charitable que ferme et juste dans l'accomplissement de ses fonctions publiques dès 1785, année où il a été nommé commandant du quartier de Saint-Joseph, commune qu'il a fondée. (lire ci-dessous) Joseph Hubert s'est éteint le 18 avril 1822 à l'âge de 78 ans. Pour lui rendre hommage, les botanistes ont appelé "Hubertia" un genre de plante que les Réunionnais connaissent sous le nom d'ambaville. Aujourd'hui, le collège d'enseignement secondaire de Saint-Joseph porte le nom de Joseph Hubert. Au jardin de l'État, l'ancien jardin du Roy, un buste de Joseph Hubert a été érigé rappelant que c'est le botaniste qui a fait don de nombreux plants et arbres. Dans l'Est, les familles Hubert, Hubert Delisle, Sers, Brunet et Justamond sont les dignes descendants du premier savant réunionnais. On peut regretter toutefois l'état de délabrement de ce qui reste de la tombe de Joseph Hubert dans le cimetière de Saint-Benoît.
Juliane Valéama
