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Le premier savant libre de couleur de Bourbon

Jean-Baptiste Lislet-Geoffroy, ingénieur géographe. Doué de dispositions naturelles pour les sciences exactes, Jean-Baptiste reçut de son père, un ingénieur de la Compagnie des Indes, une instruction et une éducation solides. Elu, sans jamais avoir été en Europe, en 1786, membre correspondant de l'Académie Royale des sciences, il connut ensuite des succès à répétition dans des domaines aussi variés que l'hydrographie, la cartographie, la géologie, la climatologie ou l'astronomie. Ses travaux, unanimement appréciés et reconnus, constituèrent une étape majeure de notre connaissance de la géographie dans la zone sud-est de l'océan Indien, même s'ils n'ont jamais été publiés. Lislet-Geoffroy demeure aujourd'hui un symbole fort du métissage entre Blancs et esclaves, et témoigne des prémices de l'ouverture d'esprit à Bourbon avant l'abolition de l'esclavage.
Les origines de Lislet-Geoffroy diffèrent de celles de la très grande majorité de ses contemporains, hommes au pouvoir ou scientifiques. Son père est un colon issu d'une famille bourguignonne, sa mère, originaire de Guinée, a toujours déclaré être la fille du roi de Galaam, région d'Afrique occidentale. Si ses propos sont exacts, il se pourrait qu'elle ait été vendue comme esclave par son père à l'île de France, devenue par la suite île Maurice, à l'âge de onze ans. Geoffroy, ingénieur de la compagnie des Indes, la rachète alors, avant qu'elle ne devienne sa femme. Affecté à l'île Bourbon, le couple donne naissance à un fils le 23 Août 1755. Conformément aux coutumes en vigueur dans le pays, celui-ci est baptisé du nom de la propriété, l'îlette, appartenant à son père dans un quartier de Saint-Pierre, l'îslet de bassin-plat.
UNE EDUCATION DETERMINANTE
Ainsi dénommé, Jean-Baptiste Lislet bénéficie dès sa plus tendre enfance de toute l'instruction que son père est en mesure de lui donner. L'apport est considérable, comparé à l'éducation que pouvaient alors recevoir les autres enfants, même parmi les plus privilégiés. En guise d'éveil des connaissances, ceux-ci pouvaient espérer au mieux que l'ecclésiastique de la paroisse leur dispense les bases de la religion et qu'un officier en retraite leur enseigne une ébauche de la grammaire et de l'orthographe, voire quelques rudiments d'histoire. Jean-Baptiste reçoit, lui, lors de leçons particulières, les principes élémentaires des mathématiques et du dessin. Les signes d'intelligence et de curiosité émanant de l'enfant, ainsi que son esprit scientifique avéré, suscitent rapidement l'intérêt de son père. Ce dernier ne tarde pas à le faire entrer comme géomètre, à quinze ans, dans l'Administration royale des ponts et chaussées. Curieux, Jean-Baptiste s'intéresse aussi à la flore locale et sert notamment de guide au botaniste Philibert Commerson pour l'exploration du volcan en 1771. Lislet l'emmène jusqu'au piton de Bert, sur le site actuel de Bois-vert, en longeant le bord supérieur de l'enclos. Commerson peut ainsi étudier la flore mais aussi la faune du volcan, duquel il ramène une collection et des observations passionnantes. Dans le même registre, on retiendra que l'on doit à Lislet l'introduction à la Plaine-des-Cafres de plants de fraisiers des bois rapportés de France par son père. Quelque temps plus tard, le naturaliste Jean-Baptiste Bory de Saint-Vincent, qui se plut à inscrire sur la carte le nom de nombreux de ses amis, appela "Piton Lislet" un puy voisin du Trou-blanc, en souvenir de cette expédition.
La même année, Lislet embarque pour l'île de France où l'attend un poste aux travaux du port. Il est placé sous la direction du chevalier de Tromelin, lequel vient de parachever une expédition sur l'île qui porte désormais son nom. Il y avait mené à bien le sauvetage des naufragés de "L'Utile", une flûte sombrée quinze ans plus tôt. De Tromelin décèle immédiatement les talents du jeune homme et l'assiste dans son entreprise, n'hésitant pas à mettre à sa disposition ses livres et ses instruments, et chose bien plus précieuse encore chez ce savant renommé, son savoir. Mis en confiance par tant de conseils avisés, Lislet étudie la physique et l'astronomie et démontre que les capacités entrevues par son supérieur étaient bien réelles. En retour, il suit De Tromelin sur un corsaire lorsque débute la guerre d'indépendance de l'Amérique en 1778.
Jean-Baptiste Lislet connaît son heure de gloire grâce à une série de travaux portant sur la force et la pesanteur des bois d'île de France ainsi qu'à des observations météorologiques poursuivies avec entrain et régularité. Il est élu, en ce 23 août 1786, membre correspondant de la sélective Académie Royale des sciences, sous le parrainage du duc de La Rochefoucauld. Peu de temps après, le gouverneur général lui confie comme mission de dresser la carte du port de Sainte-Luce, sur les côtes méridionales de Madagascar. Sa carrière de cartographe est définitivement lancée avec l'obtention d'une commission d'ingénieur géographe. Il peut dès lors poursuivre dans cette voie avec pour perspective toute la zone sud-est de l'océan Indien.
En 1793, aux Seychelles, il consacre une mission au perfectionnement de la connaissance hydrographique de l'archipel. Dans la continuité - et d'après ses propres observations et celles de l'abbé de la Caille - il dresse une carte des îles de France et de Bourbon que le ministère de la Marine fait publier. La valeur de ces cartes ne passe pas inaperçue : Louis de Freycinet, de retour d'expédition en ramène une partie en France. L'Institut de France, regroupement des plus hauts scientifiques de l'époque, n'avait jusqu'alors jamais songé à lui tant les Mascareignes paraissaient loin. Mais bien qu'il n'y ait plus de place vacante, l'Institut décide alors de l'inscrire sur la liste des correspondants pour la section de géographie et navigation.
DES SUCCèS, TOUJOURS DES SUCCèS
Jean-Baptiste Lislet appartenait donc à deux sociétés savantes, l'Institut de France et l'Académie Royale des sciences. Grandement honoré par ces réussites successives, son père décide de régler la situation civile de son fils, déja célèbre, l'autorisant à porter son propre patronyme. Cette forme d'adoption constitue un geste nouveau dans la colonie. Le savant s'appelle désormais Jean-Baptiste Lislet-Geoffroy et il nous raconte lui-même le rôle qu'il joua pendant la Révolution: "Pendant les temps difficiles de la Révolution, j'ai été assez heureux pour réussir à préserver cette colonie des malheurs et des désastres qui ont bouleversé nos colonies occidentales. Fidèle à mes principes, j'ai voulu mériter la confiance de nos chefs et celles des gens de couleur dont j'ai constamment présidé les assemblées et nous avons évité les événements fâcheux dont nous étions menacés en 1794." Le général Decaen, nouveau gouverneur général, apprécie, à l'instar de ses prédécesseurs, toutes les capacités de cet homme, qui entre-temps avait fondé la "Société des Arts et des Sciences de l'île de France", embryon de la "Société Royale des Arts et des Sciences de l'île Maurice". Il le nomme en 1803 capitaine du génie militaire. En 1810 les Anglais s'emparent de l'île de France, qui redevient alors l'île Maurice, et c'est à Lislet-Geoffroy qu'incombe la charge douloureuse de remettre à l'adversaire les forts, les batteries et tout ce qui dépendait de son département. Bien que désireux de se rendre en France aux termes de la capitulation, et n'étant jamais allé en Europe, il doit pourtant se rendre à l'évidence et renoncer à ce voyage. Sa situation personnelle (dépourvu de fortune, veuf, deux enfants à charge) le contraint à rester sur l'île, d'autant plus que Paris lui refuse une bourse à laquelle il peut prétendre.
Mais le tact dont il a su faire preuve lors de cette délicate mission a attiré sur lui les regards bienveillants de Sir Robert Townsend Farquhar. Le commandant anglais lui offre donc, sous le nouveau pavillon, le poste de chef des dépôts des cartes et plans, fonction qu'il avait déja remplies sous l'autorité française. En juillet, sur les ordres de Farquhar il repart à Madagascar où il visite cette fois les côtes de la partie nord ainsi que la baie de Louiqui. A partir de ses nouvelles observations et des points déja déterminés par Rochon, Legentil et d'Agelet, il dresse une carte générale de la Grande Ile et parachève celle de l'archipel du nord-est sur laquelle il travaillait depuis longtemps. Ce sera les derniers travaux de cartographie du savant. Il se consacre ensuite à établir les plans de nombreux ouvrages réalisés à Port-Louis parmi lesquels l'aqueduc de la rue des Tribunaux en 1815, le pont sur le ruisseau La Paix à la rue Desforges en 1816, ou encore la réfection du canal de la rue du Hasard en 1819 (qui porte son nom depuis 1914). Sa passion est intacte. Jusqu'à sa mort, le 8 février 1835, il mène toutes sortes d'études scientifiques en géologie, géographie, climatologie, flore et faune de la colonie, astronomie ou physique, occupant toujours une place privilégiée à la tête du mouvement intellectuel de l'île. A l'époque, l'extrême diversité de son œuvre, toujours empreinte d'une qualité irréprochable, rend d'autant plus regrettable sa disparition que l'immense majorité de ses travaux n'a pas été publiée et que la plus grande partie fut détruite après sa mort, au cours d'un cyclone. L'Institut de France, dans sa séance du 27 juillet 1836, fit, par l'intermédiaire d'Arago, le panégyrique de Lislet-Geoffroy, énumérant ses titres, louant sa haute intelligence. Sans jamais avoir mis les pieds en Europe, il reste l'un des rares hommes élevés au grade d'officier de la marine Royale avant la Révolution et surtout l'un des rares exemples, avec Auguste Lacaussade, de réussite sociale à cette époque.
Jérôme Jolivet