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"Une mémoire salie", "des rumeurs non fondées"... la descendance de Madame Desbassayns n'en finit pas de démentir les histoires qui courent sur leur aïeule. Et pour cause : la légende populaire a considérablement terni l'image de la grande propriétaire. Plus question de "seconde Providence " mais plutôt de "maîtresse sadique ", de "femme cruelle ". Mille et une anecdotes atroces étayent la thèse des pourfendeurs de la célèbre Saint-Pauloise, constituant au fil des décennies un véritable mythe. Aucun document écrit ne peut, à ce jour, confirmer cette "version noire ". Mais la légende n'est pas née ex nihilo. 



Usage intensif des cachots et des oubliettes, coups de chabouks en série, application la plus stricte du code Noir de 1723... les traitements atroces attribués à Madame Desbassayns sont légion. La liste est longue des histoires, irrationnelles ou réalistes, qui en découlent. Certaines sont infirmées par les travaux des historiens. D'autres, au contraire, reçoivent leur blanc-seing. 
Qu'en est-il des oubliettes de la Rivière-des-Pluies, dans lesquelles, selon la légende, Madame Desbassayns enfermait les esclaves désobéissants ? D'après Henri Cornu, qui a "un penchant pour le clan Desbassayns ", souligne Franco Huet, guide au Musée historique de Villèle, il s'agirait de simples silos à grains, comme il en existe beaucoup sur les plantations de l'époque. Une analyse contredite par Franco Huet, témoignage du procureur du Roi à l'appui : "Celui-ci rapporte, dans sa correspondance avec le gouverneur, que la prison de la Rivière-des-Pluies est une "prison modèle ". Il est donc bien question d'un lieu d'enfermement et non d'un silo à grains ". Sur l'exemplarité de l'endroit, impossible, en revanche, de se prononcer : les critères sur la décence des prisons étaient à l'époque bien relatifs. " On ne saura vraisemblablement jamais comment les esclaves y étaient traités. Aucun document écrit n'apporte de réponse ". 
" Les oubliettes de la Rivière-les-Pluies ont existé ", renchérit Sudel Fuma, historien, auteur de "l'esclavage à la Réunion 1794-1848 ". " Dans une lettre adressée à sa mère, Charles Desbassayns évoque les cachots, qui lui appartiennent, et lui conseille d'appliquer à ses serviteurs le même traitement que lui. Des punitions inhumaines, à coup de fouets et de blocs ".

CHAUFFÉ ! CHAUFFÉ ! MANDAME DESBASSYNS

Un point pour la légende. Mais celle-ci n'a pas toujours raison. C'est le cas lorsqu'elle "quitte le terrain de l'histoire pour s'attacher aux petites histoires", observe Franco Huet. " On entend souvent que Madame Desbassayns emmurait des esclaves vivants dans les colonnes qui soutiennent les voûtes de la Glacière (caverne située à deux heures de marche du Maïdo). Or aucun squelette n'y a jamais été retrouvé ". D'autres "anecdotes ", empreintes d'irrationnel, continuent de hanter la mémoire collective. Ainsi celle relatée par Victor Picard, vétéran des guides, qui, à 78 ans, faisait part d'un étrange phénomène : alors qu'il emmenait un groupe de quinze visiteurs au volcan, l'un d'entre eux cria : "Chauffé ! Chauffé ! Madame Desbassayns ". Et les randonneurs entendirent un grondement sourd : " Rooo... ", qui alimenta les conversations de bien des Réunionnais. Autre histoire de la même veine, les fameux cheveux de Madame Desbassayns. Des fragments de lave fondue ornent le pied du volcan, donnant naissance à des filaments de consistance équivalente à celle du cheveu. Il n'en faut pas plus pour que cette masse informe de fils soit attribuée à Madame Desbassayns. L'histoire ne précise pas comment elle aurait perdu sa chevelure mais l'expression provoque l'ire de sa descendance. En 1927, Auguste de Villèle se livre à une mise au point publique, dans un document adressé à l'académie de la Réunion. La légende n'en suit pas moins son cours, sans prêter attention aux explications des vulcanologues. Et l'on entend, aujourd'hui encore, des phrases du genre "madame Desbassayns l'a réveillé et li lé en colère ". Ces croyances, fortement enracinées dans la population, sont difficilement explicables par des faits précis. Le comte de Kervéguen, qui demeurait sur les hauteurs du Tampon, à moins de 40 kilomètres de Saint-Gilles-les-Hauts n'a pas connu cette célébrité. Pourtant ce n'est pas 400 esclaves qu'il possédait, mais 600. Rien n'y fait : loin devant les Kervéguen, Pagot et autres grandes familles de l'aristocratie foncière, Madame Desbassayns cristallise les rancœurs et les sentiments de haine. 

LA GRAN'MÈRE KAL

Elle est inscrite dans les mémoires comme la sorcière, la gran'mère kal. " Les gens ont besoin de personnages mythiques pour évacuer leurs peurs et leurs ressentiments ", explique Franco Huet. " Ils ne savent pas que sur ses 406 esclaves, seuls dix se sont échappés dans la forêt toute proche. En 75 ans d'esclavage, c'est peu ", poursuit-il, documents des Archives départementales à l'appui. " Elle sert de bouc émissaire. Cela ne signifie pas qu'elle fut vertueuse, ni même bonne, envers ses serviteurs. Mais elle symbolise à elle seule tous les travers du système colonial ". Frédéric Mocadel, professeur d'histoire, porte un jugement identique : "Ses aspects positifs sont occultés. Elle porte le chapeau pour tous les colons de l'époque". Tous deux insistent sur le fait que Madame Desbassayns "n'était pas pire que les autres propriétaires ". 
Les raisons avancées pour expliquer cette cristallisation autour de sa personne sont les mêmes : une femme qui réussit dans un métier réservé aux hommes, "c'est mal vu ". Et puis il ne faut pas oublier que la propriétaire faisait preuve d'une "insolente réussite ", tant économique que politique : Joseph de Villèle, le gendre de Madame Desbassayns fut Premier ministre de Charles X. 
" Elle a vécu 91 ans ", renchérit Sudel Fuma. " Son exceptionnelle longévité a marqué les esprits, tout comme l'emprise que le clan Desbassayns avait sur l'île ". Ces explications sont certes valables et reconnues comme vraies par nombre d'historiens. Mais si la personnalité de Madame Desbassayns est autant controversée, c'est aussi, et surtout, parce que la version officielle de sa vie l'encense à hauteur de "providence ", un terme difficilement acceptable pour une esclavagiste.

L'ESCLAVAGISME À GRANDE ÉCHELLE

Cette version de l'histoire, qui sacralise une femme providentielle, contient d'ailleurs des inexactitudes, des omissions coupables. Ainsi, on met souvent en avant, pour souligner sa grande bienfaisance, l'existence d'un hôpital sur sa propriété de Saint-Gilles-les-Hauts. " Ce n'était pas un effet de bonté de sa part. Elle n'avait pas le choix ", observe Franco Huet. " La décision du Conseil privé de 1834 oblige en effet tous les propriétaires de plus de 25 esclaves de faire construire un hospice ". " De toute façon, cet hôpital était un véritable mouroir", ajoute Sudel Fuma. Il eût été intéressant de savoir si elle en aurait bâti un sans la contrainte de la loi... 
Autre point mis en exergue pour dénoncer la version des bien-pensants de l'époque : les témoignages partiaux de ses contemporains. " Ses défenseurs brandissent les écrits de Simonin pour prouver sa générosité", explique Franco Huet. "L'écrivain a demandé aux esclaves de Madame Desbassayns ce qu'ils pensaient de leur maîtresse. Ceux-ci ont répondu qu'elle était bonne. Ces paroles sont biaisées : pouvaient-ils en dire du mal alors que celle-ci les hébergeait et les faisait travailler ? ". La menace du châtiment, c'est bien connu, fait taire bien des langues. 
En outre, dans les livres, on avance souvent que Madame Desbassayns ne possédait "que " 400 esclaves. Mais deux de ses fils, Joseph et Charles, en avaient chacun 200. " C'est de l'esclavagisme à très grande échelle ", souligne Sudel Fuma. Les histoires plus ou moins réalistes que l'on entend sur son compte ne sont donc pas dénuées de fondements. " 
Même si tout n'est pas bon à prendre, Madame Desbassayns symbolise, c'est indéniable, le système concentrationnaire de l'époque. La légende ne traduit pas forcément une réalité historique que l'on peut démontrer dans son ensemble, mais elle reflète la souffrance ". Et la peur, le ressentiment des esclaves, de leurs descendants, et derrière eux de toute la société réunionnaise, qui ne peuvent décemment entendre que Madame Desbassayns fut une femme providentielle. Jehan de Villèle, son arrière-petit-fils, regrette que son aïeule soit "décrite comme une femme cruelle". " Elle a fait beaucoup pour les pauvres. Il est injuste d'occulter sa bonté parce qu'elle possédait des esclaves. Elle n'était pas la seule ". On peut certes regretter qu'elle incarne à elle seule l'esclavagisme et les pratiques inhumaines inhérentes à la servitude. D'autres l'ont précédée dans ces usages, en exploitant au maximum les pratiques en vigueur. " Elle était prisonnière d'un système. Elle n'est pas plus fautive qu'un autre ", souligne d'ailleurs Sudel Fuma. Pas plus coupable, certes, mais coupable tout de même. Car l'esclavagisme n'est peut-être pas l'affaire d'une seule personne, sans pour autant l'imputer à un système général et abstrait. D'autant que la décision d'infliger des mauvais traitements relève, elle, du libre arbitre de chacun.

Texte Géraldine Hallot, Photos : René Laï-Yu 

Le Musée de Villèle : la mémoire du passé
C'est à la fin du XVIIIe siècle qu'Henri Paulin Panon-Desbassayns, le mari de Madame Desbassayns, a fait construire la grande maison créole de Saint-Gilles-les-Hauts, devenue Musée de Villèle en 1974. Contrairement aux autres grandes demeures traditionelles de l'île de la Réunion, elle a été construite en pierre et en brique. Le tout consolidé avec du mortier, un savant mélange "à l'indienne": de la chaux, du lait caillé, des blancs d'œufs, et nombre d'autres ingrédients. Malgré plusieurs transformations et travaux de rénovation, la maison coloniale des Desbassayns reconstitue fidèlement le cadre de vie d'une riche famille créole du XVIIIe siècle.
Le rez-de-chaussée de la maison présente une partie des meubles et objets d'art ayant appartenu aux clan Desbassayns-Villèle. De l'entrée - l'ancien bureau - on passe au petit salon, d'où on peut voir le jardin français. Y sont exposées des chaises d'époque, "en majorité des copies des modèles originaux", explique Franco Huet, le guide du Musée Villèle. 
Dans la chambre de Madame Desbassayns, dite "chambre de la grande-mère", on trouve, entre autres, une commode et deux encoignures, achetées à Paris en 1792, par Henry Paulin. Fait remarquable dans cette pièce : la taille réduite du lit, "pour une personne et demi, pas plus", souligne malicieusement Franco Huet. A quelques pas de là, le grand salon - dans lequel les grandes réunions de la famille se tenaient - et la salle à manger : les murs y sont entièrement lambrissés de tamarin, jacquier et bois de letchi. La vaisselle en porcelaine chinoise bleue et blanche, offerte par l'un des nombreux visiteurs de passage à Saint-Gilles-les-Hauts, trône sur la grande table à manger. 
Après avoir fait le tour de la maison, vous pourrez visiter le jardin en passant par la cuisine. Celle-ci est, comme le veut la tradition créole, à côté de la maison principale. Des anciennes marmites en bronze et autres ustensiles en bois évoquent bien l'atmosphère des cuisines d'autrefois. A quelques mètres de la maison, se trouvent la prison des esclaves, les locaux de l'ancien hôpital ainsi que les ruines de l'usine sucrière.