" Nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves ! "
1848, c’est l’année des révolutions en Europe. Au nom de la LIBERTE, celle des nations et des individus, des peuples se soulèvent. Issu de ce mouvement, le Gouvernement provisoire de la République française étend une parcelle de cette liberté de Paris aux colonies. " Nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves ! " : le décret de Victor Schoelcher, futur député des Antilles, sous-secrétaire d’Etat, est adopté par l’Assemblée constituante.
Le 20 décembre 1848, mandaté par la IIème République, le commissaire du gouvernement J.N.S. Sarda Garriga proclame officiellement l’abolition de l’esclavage à la Réunion. 60 318 habitants sur 108 829 que compte l’île, en 1847, découvrent la liberté. L’éphémère Printemps révolutionnaire a inscrit pour la postérité un événement ici, d’une portée considérable.
Joseph Napoléon Sébastien Sarda (1808 – 1877), dit Sarda-Garriga, fils de Gauderi Sarda et de Marie Garrigue, naît le 18 décembre 1808 dans une métairie de Blanes, commune de Pezillas-la-Rivière (Pyrénées Orientales).
Sa famille est modeste, mais connue : le jeune Sarda a pour parrain Joseph Bonaparte, frère de l’Empereur, roi d’Espagne, qui aurait, paraît-il, logé dans la maison paternelle.
Le jeune homme fait carrière dans l’administration des finances et se distingue par ses idées républicaines. En 1841, il épouse Eve Louise Poncelet de Mauvoir, veuve du vicomte de Lodin, dont il aura un enfant .
Il vient d’être nommé receveur général des Finances en 1848, lorsque Victor Schoelcher, membre du gouvernement provisoire le choisit pour le poste de commissaire général de la République à la Réunion.
Arrivé le 13 octobre 1848 à la Réunion, Sarda-Garriga y prépare et y décrète l’abolition de l’esclavage le 20 décembre. Le 17 février 1849, il épouse en secondes noces Mme Clément. veuve du directeur des Monnaies de Paris.
Relevé de ses fonctions, il quitte la Réunion le 12 mai 1850, et se retire à Paris, où il reste sans emploi et dans une apparente disgrâce pendant un an. En décembre 1851, il est désigné comme commissaire général de la Guyane. Opposé à la politique de Napoléon III, il rentre en France au début de 1853.
La carrière de Sarda-Carriga est terminée : il se retire dans sa propriété de Heudreuville. dans l’Eure, où il poursuit une existence misérable jusqu’à sa mort, le 8 septembre 1877. Hormis la reconnaissance d’une grande partie de la population de la Réunion, le libérateur des Noirs est mort totalement oublié par ses contemporains.
(D’après une biographie rédigée par Georges-Léonard Herneret, parue dons " l’1ndépendant de Perpignan ", en octobre 1957).
II - L’abolition de l’esclavage : un événement attendu ?
L’impulsion vers le changement est donc venue de Paris. Mais, dans l’île, on prend peu à peu conscience que les temps changent. Beaucoup de signes dans la première moitié du XIXème siècle, ne trompent pas.
L’abolition de la traite est décrétée par les Etats-Unis et la Grande Bretagne (1807 – 1808), enfin par la France en 1817. La traite clandestine est jugée comme un crime dans l’empire français en 1831. Dès 1817, devant les besoins de main d’œuvre, les grands propriétaires à la Réunion projettent de recruter des " engagés ", " travailleurs libres recrutés pour une période déterminée et contre rémunération ". Entre 1828 et 1832, des " engagés indiens ", puis de 1844 à 1846, , des " engagés chinois " débarquent à la Réunion. Combien sont-ils en 1848 ? Environ trois mille. Le grand problème de l’île se pose donc déjà en terme de main d’œuvre.
Quelle main d’œuvre ? Libre ou esclave ? La population compte de plus en plus d’affranchis : entre 1830 et 1846, les colons ont " libéré " 5 570 esclaves. Que deviennent ces affranchis ? Ils ne peuvent que rester sur les terres de leurs anciens maîtres, et par conséquent rester au service de ces derniers. Cependant la plupart des colons plaident pour l’esclavage, considéré comme une nécessité économique. Devant la poussée abolitionniste en métropole et ailleurs, tous les colons sont d’accord pour exiger du gouvernement, en cas d’émancipation, une indemnité équitable et préalable.
Dans ce contexte, grands et moyens propriétaires se préparent à l’annonce de l’abolition de l’esclavage.
III - La mission de Sarda Garriga : promulguer le décret dans le calme.
La Réunion n’a connaissance des événements de Paris que plusieurs semaines après… Le 24 mai, on apprend que la République est proclamée…, le 16 juillet, se répand la nouvelle que l’esclavage est aboli (sans autre indication quant à la date ou aux modalités). Le 17 juillet, une Assemblée des propriétaires du Nord de l’île déclare accepter l’émancipation moyennant " la défense de tous les intérêts légitimes du pays " et s’engage à " chercher les moyens de maintenir l’ordre et le travail ".
Le 13 octobre, le commissaire du gouvernement de la République Sarda Garriga arrive à la Réunion. L’Assemblée lui demande de reporter l’application du décret à la fin de la campagne sucrière. Sarda Garriga refuse et promulgue le décret le 19 octobre, mais fixe au 20 décembre la date de l’émancipation des esclaves. Le 22 octobre, les membres de l’Assemblée se séparent, sans manifester de résistance. Le 24 octobre, Sarda Garriga reçoit une délégation d’esclaves et rend obligatoire pour tout affranchi la possession d’un contrat de travail, pour le 20 décembre…
De la mi-novembre à la mi-décembre, Sarda Garriga entreprend une tournée d’explication dans l’île, en vue de rassurer maîtres et esclaves et d’exhorter la population au calme et au travail.
La journée du 20 décembre 1848 est des plus calmes : quelques messes solennelles, quelques cortèges, quelques danses… " Zaut l’a fait à nous blancs "… L’événement n’a pas entraîné de cataclysme… C’est le sentiment du premier adjoint de la mairie de Saint Denis. Candide Azéma évoque la " joie décente des uns " et la " noble tristesse des autres "… Le 21 décembre, tous les Réunionnais sont au travail.
Conclusion.
Sarda Garriga a donc réussi sa mission : mettre fin à l’esclavage dans le calme. Bien sûr, cela ne signifie pas que tous les problèmes sont résolus (entre autre le manque de " bras " oblige les propriétaires à avoir recours d’une façon systématique à la main d’œuvre " engagée " ; de nouvelles modifications ethniques sociales et culturelles s’annoncent dans l’île).
Cependant, une page de l’histoire de la Réunion est bel et bien tournée. Une autre peut s’écrire dans un contexte nouveau. Blancs et noirs sont placés sur le même pied d’égalité, égalité toute théorique, il est vrai. De plus, les affranchis de 1848 n’ont rien à envier à la condition des " pauvres blancs ". Comme l’ont fait ces " petits blancs ", ils sont nombreux à vouloir s’installer dans quelque coin retiré des " Hauts " ou quelque îlet reculé, acheter un morceau de terre avec leurs maigres économies… La majorité d’entre eux, après avoir quitté l’ancien maître, demeure, cependant à la périphérie des villes, où les conditions de vie sont plus que précaires…
Enfin, l’événement de 1848 ouvre la voie au métissage de la population. De nombreuses unions entre Libres et Esclaves (interdites avant 1848) sont légitimées entre 1850 et 1860. Et depuis cette période les mariages inter-raciaux se sont multipliés … Désormais, il n’y a plus de cloison étanche entre maître et esclave… Et le métissage a fait que, de nos jours, pour la majorité des habitants de l’île, il est impossible de préciser leur origine exacte… De cet événement, date aussi la naissance d’une société particulière : la société réunionnaise.
Ce ne sont là, que quelques aspects d’une étape de l’histoire de la Réunion, riche d’enseignements et d’interrogations… D’autres périodes présentent aussi, un grand intérêt pour la compréhension de notre environnement. Il reste aux professeurs le plaisir de les découvrir et de les soumettre à la réflexion de leurs élèves.
Jean Besnard, Professeur au Lycée Amiral Bouvet ST Benoît