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Né à Bourbon, Leconte de Lisle n'a passé que très peu d'années sur le sol natal. Poète créole par sa naissance, il l'est aussi par son œuvre qui reste fortement imprégnée des images et des souvenirs venus de son adolescence à Bourbon. Sa poésie, nouvelle, marque une rupture avec la poésie romantique. Fondateur de l'école parnassienne, Leconte de Lisle devient une référence pour une génération de jeunes poètes tel Léon Dierx. Aujourd'hui le "Prince des poètes" appartient au patrimoine culturel de notre île et de nombreux Réunionnais voient en lui le plus prestigieux poète de ce lieu qui l'a vu naître.

Leconte de Lisle

En 1818 Charles Leconte de Lisle voit le jour au quartier de Saint-Paul. Témoin d'un siècle en pleine mutation, il prend une part active dans tous les événements importants du XIXe siècle. En 1848, aux côtés d'autres républicains, il combat l'esclavage. En 1870, lors de la guerre contre la Prusse, il porte l'uniforme des volontaires. Mais, déçu par la politique, il préfère se détourner de l'agitation sociale pour se consacrer entièrement à son œuvre dans laquelle l'art et la science se mêlent. Maître à penser de toute une génération, Leconte de Lisle marque d'une empreinte moderne la poésie de son siècle.

Le 29 octobre 1818 naît à Saint-Paul "Charles Marie René... fils légitime du Sieur Charles Marie Leconte de Lisle, chirurgien... et de dame Anne Suzanne Marguerite Elisée de Lanux, son épouse...". Son père, d'origine bretonne, a été d'abord chirurgien, puis agriculteur et enfin commerçant. Arrivé dans l'île en 1816, il épouse mademoiselle de Lanux, fille d'un propriétaire saint-paulois. Alors que le petit Charles est âgé de trois ans la famille quitte la colonie et gagne la Bretagne. Tous s'installent à Dinan puis à Rennes jusqu'en 1832. Cette année marque le retour de la famille Leconte de Lisle à Bourbon. Il faut dire que monsieur Leconte de Lisle père est d'une nature plutôt instable. En effet le 23 juillet 1826 il s'est embarqué sur le Courrier de Bourbon en tant que chirurgien de mer. Il est revenu à l'île Bourbon le 31 octobre et en repart le 7 janvier pour Dinan où il a retrouvé sa famille. Mais l'année suivante il a regagné la colonie où il reste six mois avant de rentrer en Bretagne jusqu'en 1832 donc. De retour à Bourbon il se rend propriétaire de nouvelles terres, un domaine nommé "L'Olivier" et une habitation au "Bras de Saint-Gilles". Le jeune Charles vit le plus souvent au Bernica, région qu'il affectionne particulièrement. On dit communément qu'il a été un élève médiocre. Mais si ses résultats dans les matières scientifiques ne sont guère brillants, il n'en va pas de même pour la littérature, le grec et le latin où il montre une disposition toute particulière. En 1837 Charles a 18 ans et quitte à nouveau son île natale pour la France. Il passe son baccalauréat à Rennes ou il est reçu de justesse. Inscrit en droit à l'université de Rennes le jeune homme s'intéresse plus à la poésie, écrit des vers, assiste peu à ses cours d'où des résultats mitigés. Lassé du dilettantisme de son fils, le docteur Leconte de Lisle lui coupe les vivres. Il n'en faut pas plus pour que notre étudiant se mette sérieusement au travail. En 1848 il décroche sa licence pour le plus grand bonheur de son père. Rentré au pays Charles Marie s'inscrit au barreau de Saint-Denis. Mais il ne se sent pas à sa place dans la société bourbonnaise qu'il juge sans complaisance. "Voici quatorze mois que je suis à Bourbon, quatre cent vingt jours de supplice continu, mille quatre-vingt heures de misère morale, soixante mille quatre cent quatre-vingt minutes d'enfer", écrit-il en 1845. Il ajoute par ailleurs que "le créole est un homme grave avant l'âge, qui ne se laisse aller qu'aux profits nets et clairs, aux chiffres irréfutables, aux sons harmonieux du métal monnayé... Après cela tout est vain : amour, amitié, désir de l'inconnu, intelligence et savoir, tout cela ne vaut pas une graine de café...". Par ailleurs Leconte de Lisle, adepte des idées libérales qui marquent cette première moitié du XIXe siècle, se choque de cette société créole fondée sur le système esclavagiste. Son propre père, qui possède 42 esclaves qu'il fait travailler et vend comme du bétail, lui apparaît sous les traits d'un "négrier". Madame Beer, amie intime du poète sur la fin de la vie de ce dernier, écrira : "Tout au long du jour, il était poursuivi par les cris des noirs qu'on frappait.


Devant les cases mal closes, il entendait les hurlements plaintifs, les supplications désespérées, "grâce maître" et ce cri lamentable dont il s'était déshabitué le déchirait à présent, l'affolait... Il regardait les jeunes filles passer, blanches et délicates, drapées de claires mousselines, telles des anges de lumière devant les cases entrouvertes. Elles entendaient les gémissements avec un sourire sur leurs lèvres rouges...". Paradoxalement c'est ce "père négrier" qui subvient à ses besoins.
En effet Charles Leconte de Lisle n'a aucun revenu, si ce n'est l'argent gagné grâce à quelques leçons particulières données de-ci, de-là. Il préfère avant toute chose vivre une existence solitaire, à l'écart du monde, où seule la contemplation de la nature a sa place. La beauté de la nature bourbonnaise sera d'ailleurs l'une de ses sources d'inspiration. Cependant ce séjour dans son île natale n'aura pas que des aspects négatifs. Il en tire un grand profit sur le plan intellectuel : "Ces deux années ont été favorables au développement de ma poésie ; ma forme est plus nette, plus sévère et plus riche". Mais bientôt Leconte de Lisle est appelé à Paris par le journal La Démocratie Pacifique qui lui offre un poste de secrétaire de rédaction.
En 1845 Charles s'embarque donc pour Paris, d'autant qu'en plus de son emploi de journaliste on lui offre la possibilité de publier ses poèmes dans la revue La Phalange. Au moment où il arrive à Paris "tous les esprits sont emportés par un grand mouvement de foi généreuse et utopique... qui allait amener la Révolution". Et Leconte de Lisle, fervent défenseur des idées romantiques de l'époque, en devient un "fougueux adepte". Mais, avant tout, le poète doit faire face à de sérieuses difficultés financières. A son départ de Bourbon, son père lui a promis une rente de 150 francs par mois. Or les affaires de la famille ne se portent pas au mieux tant et si bien que Charles Leconte de Lisle père doit venir à Nantes afin de tenter de vendre ses sucres. Et puis, il faut bien l'avouer, les relations père-fils sont loin d'être idylliques, le premier reprochant au second un manque de gratitude à l'égard de ses parents. "Envoie-moi une lettre pour ta pauvre mère envers laquelle tu es bien ingrat. Si jamais tu la revoies, tu auras peine à la reconnaître... Comment un enfant peut-il oublier sa mère ?", lui écrit le docteur Leconte de Lisle. En septembre, il rend visite à son fils et constate son dénuement. Il lui donne de l'argent et lui promet d'autres versements. Mais ces derniers paraissent bien modiques et Charles ne peut pas attendre d'autant qu'il entretient une maîtresse. Quand éclate la Révolution de 1848 il s'y jette corps et âme. Il quitte La Démocratie Pacifique pour les barricades, "adhère au "Club central républicain", convoque les jeunes créoles de Paris et rédige avec eux une "Adresse" aux Citoyens membres du Gouvernement Provisoire, au bas de laquelle s'inscrivent 25 signatures. On se rend ensuite à l'hôtel de ville où l'adresse est présentée par Leconte de Lisle et Vinson le 18 mars". Il prend part ainsi à l'abolition de l'esclavage et ce malgré les intérêts évidents que tire sa famille d'un tel système. Cela a pour conséquence de provoquer l'ire paternelle et l'arrêt des rentes mensuelles. Certains Créoles de Bourbon lui enverront même des missives menaçantes lui faisant la promesse "qu'il serait fusillé s'il remettait les pieds dans la colonie". Envoyé en Bretagne en qualité de délégué du Gouvernement pour la propagande révolutionnaire, il manque de peu de se faire tuer. C'est un Leconte de Lisle amer et désespéré qui revient à Paris. A cela s'ajoute une déception amoureuse, notre poète se sent suicidaire. Les années 48-49 ne sont décidément pas celles du jeune réunionnais ; les échecs sont nombreux. La demande de poste de professeur qu'il a faite pour le lycée de la Réunion n'a pas abouti, de même que sa candidature à la chaire de littérature française de l'Ecole de Polytechnique de Zurich. Sa situation n'est vraiment pas des plus enviables : il est obligé de demander asile à ses amis, emprunte des sommes qu'il ne peut rembourser et pour lesquelles il doit écrire d'humiliantes lettres de délais. Brisé par ces échecs à répétition, Leconte de Lisle trouve du réconfort dans l'art et la philosophie et cherche son inspiration dans la Grèce et l'Inde anciennes. Enfin 1852 semble marquer l'éloignement des nuages accumulés au-dessus de la tête du jeune homme. En effet un libraire ayant égaré la traduction de L'Iliade qu'il venait d'achever, lui propose, afin de le dédommager, de publier ses Poèmes Antiques. C'est le début de la reconnaissance et surtout l'avènement d'une nouvelle école poétique dont Leconte de Lisle est le chef incontesté : l'école parnassienne. Autre élément favorable dans la vie du poète, l'intérêt que lui porte Sainte-Beuve. Celui-ci l'a d'ailleurs remarqué avant que Poèmes Antiques ne soient publiés.

Il voit en Charles Leconte de Lisle l'un des nouveaux espoirs de la poésie française. Dans un article intitulé "De la poésie et des poètes" Sainte-Beuve écrit à propos du père de l'école parnassienne qu'il "a un caractère des plus prononcés et des plus dignes des poètes de ce temps. Jeune, mais déjà mûr, d'un esprit ferme et haut, nourri des études antiques et de la lecture familière des poètes grecs, il a su en combiner l'imitation avec une pensée philosophique plus avancée et avec un sentiment très présent de la nature... On ne saurait rendre l'ampleur et le procédé habituel de cette poésie... c'est un flot large et continu, une poésie amante de l'idéal, et dont l'expression est toute faite pour les lèvres harmonieuses et amies du nombre...". Poèmes Antiques est un vrai succès tant il plaît par son originalité. L'intention de l'auteur est claire : rompre avec la poésie romantique. Mais malgré tout, le recueil se vend mal et les mille francs du prix décerné par l'Académie sont vite dépensés. Une fois de plus Leconte de Lisle doit encore se contenter des revenus modestes que lui procurent les leçons de grec ou de latin qu'il dispense. Cependant en 1855 la chance frappe à nouveau à sa porte. La publication d'un nouveau recueil Poèmes et Poésies va lui permettre d'améliorer sa situation. En effet l'Académie décerne pour la seconde fois un prix au poète. Face à ce succès, le gouverneur Hubert Delisle décide de faire un geste en direction des poètes de la colonie et propose au conseil général de voter une pension de deux mille francs en faveur de Leconte de Lisle et de Lacaussade. Le vote est favorable et cette pension est régulièrement versée jusqu'en 1861. Par la suite des raisons économiques poussent l'Administration à demander sa suppression. Ce qui laisse présager de nouvelles difficultés pour Charles. Mais cela ne l'empêche pas de poursuivre son œuvre. En 1862 le recueil Poèmes Barbares parachève la révolution poétique amorcée dans Poèmes Antiques. A nouveau le critique littéraire Sainte-Beuve ne tarit pas d'éloges : "M. Leconte de Lisle n'a point prétendu certainement que ses poésies qu'il publie aujourd'hui fussent agréables : il lui a suffi de les faire fortes. Il y a réussi en plus d'une... M. Leconte de Lisle est de nos jours un talent à part, une nature très particulière de poète. Doué d'une harmonie pleine et d'un vaste pinceau, en possession d'une sorte de sérénité et d'impassibilité native ou acquise, désoccupé ou guéri des passions pour lui-même, il voyage à travers le monde de l'histoire et les diverses contrées...". Cependant, et cela dure depuis plus de 20 ans, le poète réunionnais se débat dans les problèmes financiers. Ceux-ci se sont même aggravés à la mort de son père en 1865. Il doit à présent subvenir aux besoins de sa mère et de ses surs qui se sont installées dans son appartement. De ce fait il accepte la pension de 3 600 francs que lui accorde Napoléon III en 1870. Et cette année-là justement, les événements politiques - la guerre contre La Prusse puis la révolution parisienne de la Commune - poussent à nouveau Leconte de Lisle dans l'action. Il porte l'uniforme des volontaires et met sa plume, comme en 1848, au service des républicains. Il publie notamment, en 1871, deux ouvrages en prose anticléricaux, le Petit catéchisme républicain et L'Histoire populaire du christianisme. En 1872 l'emploi de bibliothécaire qu'il occupe au Sénat lui procure enfin des revenus réguliers et lui permet de se consacrer à l'écriture.


Les œuvres les plus connues de Leconte de Lisle sont incontestablement Poèmes Antiques, Poèmes Barbares, Poèmes Tragiques et Derniers Poèmes. En tout plus de 200 poèmes, une pièce de théâtre, un drame lyrique, un long poème religieux. Si dans ses poèmes il peint presque toutes les civilisations, son île natale y tient une place prépondérante. Il évoque souvent les paysages qu'il a longuement contemplés lors de ses promenades. Ces paysages deviennent dans ses poèmes une porte ouverte sur un "au-delà édénique". La "nature qu'il décrit tant est la voie qu'emprunte son âme...". Et vers la fin de sa vie la nostalgie de son île natale, où il n'aura passé en tout et pour tout qu'une dizaine d'années, est très forte. Nous retrouvons entre autres dans ses poèmes dédiés à la Réunion "Le Bernica", "Le frais matin dorait", "Le Piton des Neiges". Il est étonnant de constater à quel point Leconte de Lisle, alors qu'il écrit de Paris, garde une vision exacte de la nature bourbonnaise. Par ailleurs, comme nous l'avons déjà signalé, le poète a une idée tout à fait moderne de la poésie, bien loin de celle des Romantiques. Pour lui la fonction du poète est d'unir l'art et la science afin de produire des œuvres parfaites. Dans la préface de Poèmes Antiques il écrit : "Ce livre est un recueil d'études, un retour réfléchi à des formes négligées ou peu connues. Les émotions personnelles n'y ont laissé que peu de traces, les passions et les faits contemporains n'y apparaissent point. Bien que l'Art puisse donner une certaine mesure, un caractère de généralité à tout ce qu'il touche, il y a dans l'aveu public des angoisses du coeur et de ses voluptés non moins amères, une vanité et une profanation gratuite". Sa vision de la poésie est convaincante car toute une génération de jeunes poètes va y adhérer. Cependant la poésie n'a pas été la seule corde à l'arc de Leconte de Lisle ni son unique activité littéraire. Il a collaboré à de nombreux journaux et publications, traduit plus de quatre mille pages de textes grecs et latins. De plus il a écrit des contes et nouvelles dans lesquelles il brosse un portrait peu flatteur de ses compatriotes. Dans la nouvelle Sacatove du nom d'un ancien esclave il écrit : "Les créoles prennent volontiers pour devise le "nil admirari" d'Horace. Que leur sont les magnificences de la nature ? Que leur importe de leurs nuits sans pareilles ? Ces choses ne trouvent guère de débouchés sur les places commerciales de l'Europe...". Et dans la nouvelle Saintive il se montre encore plus dur : "La famille du Blanc... se composait d'un fils et d'une fille... L'un était dur et cruel, quoique brave, comme la plupart des créoles ; l'autre était indolente et froide, avec une peau de neige, des yeux bleus et des cheveux blonds. Le frère passait sa vie à chasser dans la montagne et dans les savanes ; la sur vivait couchée dans sa chambre, inoccupée et paresseuse...".
Le talent de Leconte de Lisle sera enfin véritablement reconnu lorsqu'il sera élu à l'Académie française au fauteuil de Victor Hugo.
Le 17 juillet 1894, Leconte de Lisle meurt à Louvecienne. Il sera enterré au cimetière Montparnasse. En 1977 le souhait du poète qu'il exprimait si ardemment dans ses poèmes "Le Manchy" et "Si l'Aurore" est enfin réalisé : ses restes mortels sont rapatriés. Leconte de Lisle repose à jamais dans son île.

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GROS PLAN

Le dernier retour du poète dans son île natale

"Le DC 8 du Cotam qui se posait hier en début d'après-midi n'était pas semblable aux autres. A son bord se trouvait un illustre passager, Charles Leconte de Lisle, qui retrouvait son île natale 132 ans après avoir vu s'estomper les côtes dans les brumes de l'horizon. Parti sur les flots, il revenait par les airs (...). Le cercueil était placé sur un véhicule de l'armée et recouvert du drapeau tricolore. Vers 15 heures, précédé par une escorte d'honneur de motards de la gendarmerie en grand uniforme, la dépouille mortelle de Leconte de Lisle prenait la direction de Saint-Denis, suivie des voitures officielles (...).
Le convoi entrait dans Saint-Denis et virait sur le pont du cimetière de l'Est, traversait le carrefour du Butor pour rejoindre la rue Général-de-Gaulle qu'il remontait jusqu'au CES Bourbon. La presque totalité des personnalités de l'île se retrouvait dans la cour de l'établissement où le jeune Charles Leconte de Lisle dut s'ébattre. De nombreux enfants assistaient également à cette cérémonie."
Le retour de la dépouille du poète donne lieu, cette année-là, a de nombreuses manifestations. Le 27 septembre le CRAC organise un son et lumière pour Leconte de Lisle au musée de Villèle, avec évocation poétique de sa vie et de son œuvre. Le lendemain une allocution est prononcée par Jacques Lougnon au lycée de Saint-Denis qui porte le nom du parnassien. Aujourd'hui encore il repose en paix au cimetière marin de Saint-Paul".
(Journal de l'île du 28/09/77)