Le père Hyacinthe, un curé de choc à Bourbon

Nous sommes dans les premières années du peuplement de notre île. La Compagnie des Indes règne sur Bourbon. Avant l'histoire qui nous intéresse, sept gouverneurs ont administré la colonie : Etienne Régnault, Jacob de la Hure, Jacob de la Haye, Henry Esse d'Orgeret, Germain de Fleurimont, le père Bernardin et Jean-Baptiste Drouillard.
Quand le père Bernardin quitte Bourbon le 30 novembre 1686 sur le Saint-François d'Assises, il promet d'envoyer un gouverneur, un garde magasin, un chirurgien, un armurier, un taillandier et deux ou trois bons prêtres.
Jean-Baptiste Drouillard assure donc en quelque sorte un intérim entre décembre 1686 et décembre 1689. Le 20 mars 1689, le roi Louis XIV envoie une lettre gracieuse aux habitants de Bourbon leur annonçant la nomination comme gouverneur de Henry Habert de Vauboulon.
Ce dernier embarque le 5 mai 1689 à Lorient à bord du Saint-Jean Baptiste. Sont également du voyage le père Bernardin, qui mourra au large des côtes du Brésil, le frère Antoine de Lanion et le père Hyacinthe de Quimper nommé curé de Bourbon. Tous appartiennent à l'ordre des Capucins.
Déjà sur le bateau, les relations sont tendues entre le père Hyacinthe et le gouverneur. Par dérision ce dernier laisse même un jour échapper parlant de l'aumônier du bateau que le père Hyacinthe tient pour un ivrogne : "Je vous ferai l'évêque de mon île dont je suis le pape".
Une fois arrivés à Bourbon les choses ne s'arrangent pas. Il faut dire que Henry Habert de Vauboulon est un personnage des plus déplaisants. Les chroniques le décrivent comme : "avare, cruel et impérieux".
A peine arrivé dans l'île, le nouveau gouverneur sait se rendre antipathique. Il annule les anciennes concessions pour les refaire moyennant une taxe à son profit. Henry Habert de Vauboulon supprime la liberté de chasse et de commerce avec les pirates. Il s'empare arbitrairement des produits de la couronne.
Le gouverneur s'immisce également dans les affaires de l'Eglise. Il instaure une amende de 30 livres pour les parents qui n'envoient pas leurs enfants au catéchisme. Il se targue d'accorder lui-même les dispenses de mariage et d'interdire les unions aux jeunes gens sans métier et aux jeunes filles ne sachant lire, écrire et filer.
La coupe est pleine. Le père Hyacinthe adresse un mémoire à Ceberet, directeur de la Compagnie des Indes. "J'ai vu bien des pays, fréquenté du monde de toutes sortes de qualité, d'états et de mœurs mais je n'ai jamais connu d'homme si brouillon, malin, fourbe et capiteux". L'ecclésiastique va même plus loin. Il demande le rappel du gouverneur et demande sa place pendant un an ou deux "après quoi si vous et les habitants n'êtes pas satisfaits, je me retirerai et vous aurez au moins le temps pour chercher un gouverneur tel qu'il vous le faut en un pays si éloigné".
Mais, les événements se précipitent. Le 21 novembre 1690, Henry Habert de Vauboulon s'en va assister à l'office.
A partir de là, les versions diffèrent. Pour certains, il est arrêté sur le parvis de l'église qui se trouve alors derrière l'actuelle préfecture. Pour d'autres, c'est au milieu de la messe. Pour d'autres encore à la fin.
Dans tous les cas de figure le père Hyacinthe est présent et complice du coup de force.
Il est conduit par le garde magasin Firelin, qui quelques jours plus tôt a reçu une volée de coups de canne de la part du gouverneur, accompagné de plusieurs habitants et avec le soutien de l'ensemble de la population tant le gouverneur a réussi à se rendre impopulaire.
Les fers aux pieds, Henry Habert de Vauboulon est jeté en prison. Le 6 mars 1692 son secrétaire est passé par les armes et lui-même meurt mystérieusement, peut être empoisonné, en avril 1692. Pour occuper le poste vacant, les habitants plébiscite le père Hyacinthe. Il refuse. Le 4 mars 1691, Michel Firelin accepte.
Il restera en place jusqu'en 1693, date à laquelle il est remplacé sous la pression par un directoire de six Saint-Paulois.
Mais, ce qui s'est passé à Bourbon commence à filtrer à l'extérieur. Le 2 juillet 1696, arrive en rade de Saint-Denis quatre vaisseaux commandés par le comte de Serquigny.
Ce dernier a attendu parler des événements et vient s'informer. De Serquigny donne l'ordre à M. Bastide, capitaine d'armes de son vaisseau, de prendre le gouvernement de l'île. Il y laisse aussi un aumônier. Le 4 septembre l'escadre lève l'ancre. Elle emporte le père Hyacinthe, Firelin, Barrière, Duhal, Vidot et Robert qui tous ont pris une part active à l'arrestation du gouverneur. Les navires atteignent Brest le 5 mars 1697.
Tous les conjurés comparaissent le 25 mai de la même année devant un tribunal. Firelin est condamné à la potence. Il sera exécuté. Pour le père Hyacinthe ce sont les galères. A la demande de Louis XIV, la peine est commuée en détention perpétuelle. L'ecclésiastique est confié à ses supérieurs. Il est libéré le 31 mai 1697. Retiré dans un couvent de Capucins le père Hyacinthe y finit paisiblement sa vie.

Alain Dupuis avec Roger Serre


Un descendant de Kerguelen

Le père Hyacinthe n'était pas peu fier de ses origines. Cela lui avait donné un motif d'accrochage supplémentaire avec le gouverneur Henry Habert de Vauboulon.
"Je suis fils d'un conseiller au présidial de Quimper," lui aurait lancé l'ecclésiastique. "Moi, lui aurait rétorqué le gouverneur, je suis parent des ducs de Coislin et Sully. Les seigneurs qui m'ont présenté au roi ont assuré à sa majesté que j'étais non seulement capable d'être gouverneur de Bourbon mais bien plus, être chevalier de France".
Le père Hyacinthe disait vrai sur ses origines nobles. Né vers 1640 à Quimper, il est en effet le fils de M. Kerguelen de Kerbiquet, conseiller au présidial de Quimper. Branche cousine comme les Kerguelen de Penneunjeun, l'ecclésiastique est donc un arrière grand-oncle du célèbre navigateur Yves Joseph de Kerguelen de Tremarec.
Et c'est là que l'histoire emprunte un étrange raccourci. A 84 ans d'intervalle l'arrière-grand-oncle et l'arrière-petit-neveu vont tous les deux passer par Bourbon et tous les deux connaîtront, mais pour des raisons différentes, la disgrâce.
Yves Joseph Kerguelen de Tremarec arrive dans l'île le 19 octobre 1773. C'est son deuxième voyage dans les Mascareignes. Le navigateur est en route pour le Grand Sud à la recherche du mythique continent austral.
Si la première fois il a été bien accueilli à l'Isle de France, il n'en va pas de même en octobre 1773 ce qui l'oblige à relâcher à Bourbon pour se ravitailler.
Comme pour le père Hyacinthe, les choses vont plutôt mal tourner pour Yves-Joseph de Kerguelen de Trémarec. Ce qu'il a pris pour le continent austral n'est qu'un chapelet d'îles ce que découvre James Cook en décembre 1773. Elles seront baptisées du nom du navigateur mais Kerguelen à son retour en France est traduit devant un conseil de guerre, cassé de son grade et emprisonné à Saumur.


Imaginez, monseigneur Gilbert Aubry participant à l'arrestation, en pleine messe à la cathédrale, du préfet Gonthier Friederici. L'histoire du père Hyacinthe, complice en 1690 de la destitution du gouverneur Henry Habert de Vauboulon, c'est cela et en son temps, l'affaire a eu autant de retentissement que sa répétition transposée en aurait aujourd'hui. Condamné aux galères, l'ecclésiastique verra sa peine commuée sur intervention personnelle du roi Louis XIV.


[Repères]
LES ÉCRITS DU PÈRE MEERSSEMAN
Les archives de l'évêché conservent un très précieux document, une histoire de la Réunion des origines aux années 1880, rédigé par le père Pierre-Joseph Meersseman. Né le 1er février 1851 en Belgique, ordonné prêtre le 18 décembre 1880, il arrive dans notre île le 3 février 1881. Successivement vicaire de Saint-Gilles, de Saint-Benoît puis à nouveau de Saint-Gilles, il prend en charge cette paroisse le 11 décembre 1885. Son récit fourmille d'anecdotes en tous genres notamment sur l'histoire du père Hyacinthe.

POURQUOI LE PITON HYACINTHE ?
Ses démêlés avec le gouverneur Habert de Vauboulon n'empêche pas le père Hyacinthe de partir à la découverte de Bourbon. C'est en 1690, l'année même qui verra l'arrestation du gouverneur, que l'ecclésiastique accompagné du garde magasin de la Compagnie des Indes René le Ponteau explore les hauts du Tampon. Ce dernier donnera son nom à une ravine le Bras de Pontho et le père Hyacinthe sera immortalisé à jamais par ce piton qui culmine à 1 358 m.