17 octobre 1861 - 18 août 1932
Henri Azéma, homme habile et admiré
Conseiller privé, médecin de l'hôpital colonial, membre du Comité des sciences et arts et président de l'académie de la Réunion, Henri Azéma incarnait "l'esprit créole et l'esprit de son pays natal", l'île de la Réunion, qu'il aimait par-dessus tout.

Selon ses compatriotes, Henri Azéma fut un médecin actif, un chirurgien habile, un lutteur lancé dans la mêlée électorale. Sa silhouette légèrement voûtée, son visage un peu triste quand ne l'animait pas la chaleur de la discussion, ont marqué les membres de l'académie de la Réunion.
" UN PARCOURS SCOLAIRE SANS FAILLE ".
Henri Azéma naît à Saint-Denis le 17 octobre 1861. Il hérite d'un nom déjà notoire à l'académie de la Réunion : J. -B. Azéma, premier conseiller au Conseil supérieur puis gouverneur ; J. -F. Azéma, procureur général de l'île Bourbon ; Etienne Azéma, agriculteur et magistrat, conseiller à la cour royale... ; Candide Azéma, premier adjoint au maire de la ville de Saint-Denis pendant vingt-neuf ans, et son père Georges Azéma, greffier de la justice de paix de Saint-Denis, conseiller municipal et membre de la chambre consultative d'agriculture.
Une double tradition lui vient donc de ses ancêtres, à laquelle il va demeurer fidèle tout au long de sa vie : " Dévouement à la chose publique et à l'activité littéraire ".
Il suit le lycée comme interne, vers 1873, et y fait toute sa carrière d'élève. Bachelier, il passe deux années environ à l'hôpital colonial et, en 1885, part pour la métropole afin d'y acquérir ses grades en médecine. De 1885 à 1890, il est étudiant à la faculté de Paris.
C'est là que, préparant une thèse sur les maladies des voies urinaires, il est remarqué par son illustre compatriote Félix Guyon. Les amis du Dr Azéma témoignent des espoirs qu'avait fondés sur lui le grand spécialiste. S'il avait suivi ses conseils, le jeune homme serait resté à Paris et aurait grossi les rangs des nombreux disciples de Félix Guyon, le maître. Mais la voix du pays natal sera la plus forte.
En 1896, Henri Azéma de retour à Saint-Denis, est attaché à l'hôpital colonial situé alors sur la berge de la rivière Saint-Denis. Le Dr Ozoux, dans l'hommage qu'il a rendu au Dr Azéma sur sa tombe, a dépeint le milieu médical et dit la place qu'a tenue Henri Azéma parmi les autres médecins : Lesinier, Legras, Mahé.
Legras : sorte d'artiste épris de beauté et de discours ; Lesnier : petit, courbé, toujours en habit, haut-de-forme et cravate blanche, toujours pressé ; Mahé : grand, puissant, large d'épaules, aux mains formidables et qui ignorait tout sauf la médecine. C'est pour cela que l'on ne peut pas passer sous silence son désintéressement et sa charité incontestés.
Innombrables étaient les malheureux à qui il prodiguait ses soins éclairés. " Il avait la main et la médication très douces. Paternel avec les petits, amical et volontiers plaisant avec les grands, il ne ménageait ni son temps ni sa peine. A chaque fois qu'un cas un peu grave ou inquiétant nous faisait lancer un appel vers lui, il accourait immédiatement ". Un article, anonyme, qui lui est consacré dans le Journal de La Réunion de 1905, à l'occasion de sa nomination dans la Légion d'honneur, débute par ces mots : " Certains hommes se dévouent aussi simplement qu'ils respirent ". Plus loin on peut lire : " Il combat la mort sans distinction de castes ou de partis, sans égard aux inégalités sociales ".
" SES RECHERCHES PATIENTES "
Il fit longtemps partie des municipalités dionysiennes et posa deux fois sa candidature à un siège au conseil général. Elu une première fois, il démissionne pour conserver son poste de chirurgien à l'hôpital ; une seconde fois, il est battu par M. Albert Blay.
L'âge aidant, il aspire à une retraite calme "quand la guerre apaise les violences intestines " et quand, en 1913, fut fondée l'académie de la Réunion. En tête de liste des membres nommés par le fondateur, le gouverneur Garbit, figure celui du Dr Azéma. Cette désignation venait à son heure ; n'ayant gardé pour vivre que quelques fonctions administratives, renonçant à la clientèle, Azéma se remet aux travaux qui lui avaient toujours tenu à cœur, mais auxquels il n'avait pu consacrer que de rares loisirs. Déjà il avait fait paraître à Saint-Denis, en 1899, l'historique de cet hôpital colonial. De plus, les modestes réunions de l'académie de la Réunion, l'encouragèrent à reprendre et à pousser activement ses recherches " patientes ", scrupuleuses. Il exhume donc les archives et les périodiques anciens, les faits qui ont marqué, le développement de la ville natale, de ses institutions, l'amélioration progressive des conditions d'existence. Et les manifestations diverses de sa vie politique, économique et sociale. Au fur et à mesure que sa documentation le lui permettait, il apportait à l'académie de la Réunion une de ces monographies qui comportait quelquefois des chapitres avec des sujets divers : "Le journalisme à Saint-Denis" ; "Hôtel Joinville et école Joinville" ; "L'assistance publique à La Réunion".
Enfin, en 1926, parut à Paris, cette " Histoire de la ville de Saint-Denis de 1815 à 1870 " qui est la grande œuvre de sa vie.
Hippolyte Foucque, dans une des séances de l'académie de la Réunion, décrit l'ouvrage du Dr Azéma : " Il l'a composé avec amour, avec une passion sincère de la vérité, avec un attachement touchant aux moindres détails d'un passé qu'il chérissait comme si c'était le sien propre. Et, sans qu'il l'ait voulu, un enseignement se dégage pour nous de ces pages où s'est condensé son labeur. Elles nous apprennent la somme considérable d'efforts qu'on coûtés à plusieurs générations les commodités et le modeste confort dont nous jouissons en notre bonne ville. Certes, je suis loin de dire que tout y est pour le mieux, sachant aussi bien que d'autres l'importance de ce qui reste à faire, mais la lecture de ces feuillets rendrait peut-être moins prompte certaine critique et rappellerait au respect de ce qu'il y a de bien, et de méritoire dans ce qui a été réalisé par un siècle d'efforts et de bonne volonté indiscutable. Dionysiens de naissance, de résidence, ou de passage, lisez l'histoire de votre ville. Le livre en chapitres est de composition un peu didactique. Sa coupure en chapitres dont chacun a pour titre le nom d'un maire et traite, en des paragraphes successifs, des mesures prises, au cours de sa mairie, dans chacune des branches de l'activité municipale ou générale, oblige l'auteur à un morcellement monotone et, parfois, à des recommencements. Une telle disposition rend indispensables, pourrait-on dire, ces exposés synthétiques qu'il tirait de ses manuscrits et dont nous parlions tout à l'heure. Ils nouent, et rétablissent dans la continuité, sur chaque question, un fil dix fois rompu de l'ouvrage et procurent ainsi une vue d'ensemble qui ne se dégage que difficilement de l'ouvrage lui-même (...) ".
AU NOM DU LYCEE LECONTE-DE-LISLE
Henri Azéma était un homme et un journaliste de parti. On peut apprécier à sa juste valeur le mérite qui ressort de la phrase qui clôt son histoire de Saint-Denis : " Les évènements qui succèdent à la guerre franco-allemande demeurent contemporains de la génération actuelle ; ils n'ont point encore reçu, pour être impartialement rapportés, la consécration du temps ". Simple et sage parole et de parfaite bonne foi pour un homme qui a donné à l'académie de la Réunion en tant que président la leçon et l'exemple d'une grande qualité, d'une haute et courageuse vertu : la probité intellectuelle.
Au nom du lycée Leconte-de-Lisle, le proviseur prononce un discours, en 1932, pour rendre hommage à un médecin très admiré : " ... au nom du lycée Leconte-de-Lisle, du vieil établissement qu'il aimait, qu'il a servi jusqu'à son dernier jour avec un dévouement délicatement nuancé d'affection et qui lui témoignait, en retour, un attachement fidèle ". " Ancien élève de notre lycée, le Dr Azéma rechercha et obtint, il y a plus de trente ans, la joie d'y rentrer en quelque sorte comme médecin suppléant, le Dr Jules Auber en étant le médecin titulaire. Ce lien, assez lâche il est vrai, se resserra en 1920 : l'élection du Dr Auber au Sénat laissant le poste vacant, le Dr Azéma fut titularisé à compter du 1er février 1920.
(...)
" Et pas un jour ne s'est écoulé sans qu'il ait franchi, vers 7 h 30, le seuil de notre infirmerie, apportant à nos élèves le bienfait de sa science et de la longue expérience de nos fièvres coloniales. (...) De ce lycée, auquel il n'a jamais cessé de s'intéresser, il s'est fait l'historien exact et scrupuleux. Ainsi le nom du docteur Azéma restera attaché à l'histoire du lycée Leconte-de-Lisle ".
" LES DERNIERS MOMENTS DE SA VIE "
Le docteur Azéma, durant toute sa vie, en dehors de sa profession à laquelle il était passionnément attaché, n'a songé qu'à éclairer ses compatriotes sur les origines, l'histoire du chef-lieu et toutes les institutions qui y ont pris naissance.
Figure emblématique de l'époque, le Dr Ozoux décrit l'homme à la fin de sa vie : " Le philosophe, le reclus presque, ne laissait pas supposer l'homme d'action qu'il avait été ; sa jeunesse avait été orageuse, et la politique militante l'avait pris tout entier ; les articles de journaux, les discours en réunions publiques étaient ses armes ; et à ce moment, il était au moins très écouté, et ce fut un des traits de son caractère, que d'avoir été net, tranchant, absolu ". Il continue en disant qu'il était un " homme du monde, homme aimable pourvu qu'on ne le mit pas en défaut sur certaines questions de préséance, de syndicalisme et d'honoraires professionnels qui le mettaient hors de lui et lui faisaient perdre toutes mesures, il était galant avec les dames, enjoué, avait le mot pour rire, même le mot gaillard et était un bon convive, ayant été lui-même un amphitryon de premier ordre ".
Le docteur Henri Azéma meurt brusquement le 18 août 1932, d'une affection qu'il n'avait jamais redoutée pour lui-même ; et ironie du sort, de la défaillance d'un organe qu'il déclarait " très solide ".
Il meurt à 71 ans ayant longuement vécu, ayant donné l'exemple d'une vie intellectuelle très remplie, digne fils de la petite patrie qu'est l'île de la Réunion, enfant de Saint-Denis qu'il aimait tant et auquel il est resté fidèle jusqu'à ses derniers jours, Henri Azéma a marqué profondément son époque.
Florence Revel
