"Le maître des lettres"
Hippolyte Foucque
Hippolyte Foucque est l'un de ces hommes que l'on ne présente plus car leur personnalité et leur souvenir s'imposent aux générations comme un exemple à suivre et un modèle à imiter. Il est considéré comme un véritable "phare ayant éclairé la vie littéraire de son île natale pendant plus d'un demi-siècle". Car dans chacun de ses écrits apparaissent "une probité intellectuelle, une maîtrise de la langue française, une délicatesse de sentiments et de tolérance pour ses semblables", qui nous rend admiratif.

Le 15 mars 1887, naissait à Sainte-Marie Hippolyte Foucque dont le père dirigeait l'usine de la Mare. Orphelin de père cinq ans plus tard, il entama dix années d'études studieuses au lycée de Leconte-de-Lisle, à Saint-Denis, couronnées par le baccalauréat en 1904. Très jeune, à l'âge de 17 ans, il quitte la Réunion pour poursuivre ses études en Sorbonne. Il est alors présenté à Joseph Bédier qui l'intimide. Ce qui n'empêche pas d'obtenir de nombreux diplômes de 1907 à 1913, avec l'agrégation : licence de lettres, diplômes d'études supérieures.
Son premier professorat sera la classe de rhétorique dans un lycée du Bourbonnais d'où il sera détaché pour Saint-Denis en 1914. Il n'y fera que six mois pour être mobilisé en juillet comme sous-lieutenant pour cause de guerre et expédié à Tananarive dans " la colonie de secours " pour les Anglais d'Afrique orientale, malgré le désaccord des alliés, dans laquelle il ne servira jamais. Ce qui provoquera son départ pour la Grèce, où le sous-lieutenant Foucque reçoit sa première décoration : la croix de guerre. Cependant, par ordre du ministère en 1917, pour " motif grave de service " et contre son gré, il est renvoyé à la Réunion pour enseigner au lycée Leconte-de-Lisle.
En 1919, quelques jours à peine après la fin de la terrible épidémie de grippe espagnole, Hippolyte Foucque épouse Jeanne-Marie-Emilie Mac Auliffe, la fille du Dr Mac Auliffe, ce qui le rattache un peu plus à son île, contrairement à ce qu'il pensait : " En ce temps-là, on considérait comme une erreur sentimentale l'idée, pour un jeune agrégé, de faire une carrière à la Réunion... ". Mais l'amour de la petite patrie créole sera plus fort et, de 1917 à 1930, " treize générations de rhétoriciens ont pu apprécier son dévouement et la finesse de sa culture... ".
En outre, après un intérim en 1927, il assume la succession de M. Gauthier de 1930 à 1946, cumulant ainsi les fonctions de chef du service de l'Instruction publique et de proviseur. Pourtant, à cette époque, les effectifs étaient déjà considérables, puisque aussi bien au lycée que dans toute l'île, la population scolaire représentait alors la moitié de ce qu'elle est aujourd'hui. C'est dire la tâche énorme que dut accomplir Hippolyte Foucque, et souvent dans un climat social difficile et dans un milieu de pressions politiques scandaleuses, où il eut toujours le courage de défendre la justice.
Désormais n°1 de l'Education nationale dans la colonie, il laissera dans la mémoire collective l'image d'un fin lettré et d'un grand savant, spécialiste réputé de Leconte de Lisle, et homme trop important pour attirer le clin d 'œil ou l'anecdote de potache. Pour couronner cette carrière, arrive la nomination d'inspecteur d'académie faisant fonction de vice-recteur, en 1946, jusqu'à sa retraite, en 1952.
A l'âge de 67 ans, il est directeur délégué et rédacteur en chef du journal Le Peuple, jusqu'en 1955. Pour remplir sa retraite, il se fait membre de 16 sociétés et préside de 4 d'entre elles : l'académie de la réunion, l'association des anciens élèves des lycées de la Réunion, la mutuelle des fonctionnaires et agents de l'état, la fédération générale des retraités de l'Etat. Hippolyte Foucque aurait pu aussi devenir député de la Réunion ; car on lui proposa de suppléer Michel Debré, mais il refusa cette proposition poliment. En parallèle à sa fonction de journaliste avec Le Peuple, il fut aussi chroniqueur radio, sous le pseudonyme de " Grand père Onésime ".
L'ŒUVRE DU GRAND LETTRE
Cette longue vie de labeur consacrée à l'enseignement, quarante ans, ne fut interrompue que par un seul congé administratif, en fin de carrière !
Ainsi n'est-ce qu'équité de citer les nombreuses décorations qui lui rendent hommage : étoile d'Anjouan, Légion d'honneur, officier d'académie, officier de l'instruction publique, commandeur du Nichan el Anouar, médaille du mérite social. Ce sont ses qualités littéraires brillantes, son patriotisme sincère, ses conceptions philosophiques et spirituelles nobles et profondes qui lui valurent toutes ces distinctions. La plupart des grands hommes ont eu pendant leur scolarité un maître qui les a marqués, qui leur a valu leur orientation. C'est M. Magnien, professeur de première au lycée Leconte-de-Lisle, qui inspira le goût des lettres à Hippolyte Foucque. Apparenté à Leconte de Lisle, il n'avait que de hauts exemples à suivre, et certainement, n'eût été un aussi lourd fardeau professionnel, M. Foucque nous aurait laissé une œuvre plus ample encore que les cinq ouvrages parus de 1923 à 1966 :" L'Ile de la Réunion " (1921), en collaboration avec Raphaël Barquisseau, Jacob de Cordemoy, Sicre de Fontbrune ; avec une introduction de Marius et Ary Leblond.
" Au long de la vie réunionnaise " (1925) ; " Aux Isles jadis " (1934) comportant une étude sur Leconte de Lisle et une autre sur Baudelaire ; " Les Pages réunionnaises " (1962) contenant des études sur Leconte de Lisle, Baudelaire, Georges Sand, Juliette Dodu, ... et " Les Poètes de l'île Bourbon " anthologie de treize poètes réunionnais.
Ce dernier ouvrage, publié en 1966, comporte un préface et une introduction qui montrent son engouement pour son île, les trésors qu'elle a fourni à la grande patrie et son énorme talent d'écriture.
Extrait de la préface des " Poètes de l'île Bourbon " : " Tout au long de trois siècles d'histoire, Bourbon fournit à la métropole dans les domaines des lettres, des sciences, de l'armée et de la marine, une illustre collaboration : six académicien, de Parny à J. Bédier, les amiraux Bouvet et Lacaze, Roland Garros, des ministres et de grands administrateurs coloniaux. Dans le domaine poétique, notamment, ses apports furent exceptionnels et nombreux ; les seul noms de Parny, de Leconte de Lisle et de Dierx suffisent pour en dire la valeur ".
Extrait de l'introduction des " Poètes de l'île Bourbon " : " Le présent recueil réunit, parmi les pièces que leur île natale a inspirées aux meilleurs poètes de Bourbon, celles qui ont paru les plus évocatrices de ses beautés naturelles et de l'atmosphère de la vie coloniale de naguère. Pour deux ou trois d'entre eux on a ajouté une pièce d'inspiration différente parce qu'elle est particulièrement révélatrice du tempérament et de l'art de son auteur. Voilà longtemps que Bourbon a justifié, par l'abondance et la qualité des talents poétiques qu'elle a vu naître, l'appellation d'" île des poètes ". Bien que La Réunion soit restée fidèle, dans une certaine mesure, a cette tradition, on s'est résolu, ici, à n'emprunter des textes qu'à des écrivains disparus. Peut-être trouvera-t-on qu'il y a quelque monotonie dans les thèmes traités, mais l'expression en est différente. Si les sentiments sont parfois les mêmes, c'est que la communauté de leur origine et souvent celle de leur destinée ont eu, sur leur comportement sentimental, une influence identique. Nés dans un île où la nature et l'état social semblent avoir providentiellement réuni pour eux tout ce qui fait la vie heureuse, ils passent, sous un ciel calme et chaud, dans une clémente atmosphère de liberté et de large aisance, un jeunesse insouciante ; puis des nécessités d'études ou de carrière les ravissent à ce cadre et hostile des pays du nord... Repliés sur eux-mêmes, ces Ulysses modernes, qui ont pour la plupart perdu l'espoir du retour au cœur l'image et l'amour de l'Ithaque natale ".
Hippolyte Foucque a également collaboré à de nombreuses revues, encyclopédies, annales telles que : la Revue d'histoire littéraire de la France, l'Encyclopédie maritime et coloniale, les Annales de la faculté de lettres d'Aix-en-Provence, ... ainsi qu'à des journaux locaux tels que : Le Progrès, Le Peuple, la Voix des Mascareignes, Le Journal de l'île de la Réunion, ... " Cet homme de grande valeur et modeste, aurait pu se faire un nom connu du monde entier si, au lieu de rentrer au pays, il avait, comme d'autres Créoles de sa trempe, fait carrière à Paris. Il a choisi de prendre du champ pour servir directement l'île natale. Tel fut cet homme modeste et brillant, sollicité toutes les fois qu'il fallait prendre la parole, écrire, ou conduire avec la certitude de réussir, une entreprise du pays et de ses habitants ", selon Paul Hoarau.

"La Réunion en deuil, Hippolyte Foucque n'est plus"
Extrait de l'allocution de Jacques Lougnon prononcée au lycée Leconte-de-Lisle : "Tel un fruit mûr à point se détache tout seul dans la main du jardinier, tel vous tombez, cher Monsieur Foucque, dans la main de Dieu, après une vie de travail et d'étude, de droiture et de noblesse, qui vous a lentement et sûrement préparé à ce rendez-vous.
"Vous n'avez pas connu, comme d'autres, la tristesse d'une destinée tronquée, d'une vie brutalement arrêtée, et cela a dû être pour vous-même et pour tous les vôtres une douce consolation. Mais il n'en demeure pas moins que vous avez occupé une telle place dans la vie réunionnaise, une telle place dans l'esprit et le cœur de tous ceux qui ont cœur et esprit à Bourbon, que nous sentons un effet de vertige devant le vide que vous laissez derrière vous (...).
"Depuis votre retour en 1917, vous ne deviez plus quitter votre cher lycée, où vous avez pratiquement passé toute votre vie. Ceux qui ont franchi aujourd'hui le demi-siècle se souviennent de vous, pour avoir subi l'empreinte d'un grand maître (...).
"Devant votre tombe, je ne puis trouver de mots mieux sentis à votre égard, comme envers Mme Foucque et vos enfants, que ceux que vous avez prononcés vous-même, il y a cinquante ans, devant la tombe de votre maître vénéré, M. Magnien : " Que peuvent sur la douleur d'une famille, à qui est enlevée votre présence, nos faibles hommages de condoléances ? Qu'elle sache du moins la sincérité de notre affliction, l'émotion avec laquelle nous associons nos regrets aux siens, et la douleur vraie avec laquelle, au moment où vous vous endormez de ce long sommeil sur lequel vous avez toujours vu luire la grande espérance chrétienne, nous vous adressons un dernier adieu ".