Hommage à un esprit curieux
Foucherolles, directeur de la compagnie des Indes


Si le chevalier Henri Habert de Vauboulon est resté dans l'histoire de la Réunion comme le premier véritable législateur de Bourbon, le nom de Foucherolles demeure surtout associé au rapport Boucher, adressé vers 1711 à "Monsieur de Foucherolles, directeur général de la Royale Compagnie des Indes, par son très humble et très obéissant serviteur Boucher". Pourtant, d'aucuns pensent que Foucherolles fut le vrai créateur de Bourbon. Il a été le premier directeur de la Compagnie des Indes à s'intéresser profondément à l'île. Dès 1703, Foucherolles veut tout connaître d'elle, en vue d'exploiter son potentiel. Contrairement à beaucoup, il croit bien plus en Bourbon qu'en Maurice pour l'expansion de la France. C'est en partie grâce à lui et à son "Mémoire sur l'Isle de Bourbon" que l'île deviendra plus qu'une simple escale.

Jusqu'à l'aube du XVIIIe siècle, la Compagnie des Indes ne s'intéresse guère à Bourbon. C'est grâce à la ténacité de l'un de ses directeurs, Foucherolles, qu'elle va enfin daigner évaluer son potentiel. L'homme a des visées personnelles sur Mascarin. Il croit en l'île et regrette de ne posséder à son sujet aucun renseignement précis. Pourquoi un tel intérêt pour ce petit bout de terre? Foucherolles connaît à fond toutes les questions relatives au Sud asiatique, depuis Moka jusqu'à Java. Il a conscience que l'on ne peut exercer une action sérieuse sur des pays aussi puissants, où les Hollandais et les Anglais se sont organisés, sans avoir dans l'océan Indien une tête de pont bien peuplée, capable d'assurer la réfection des armées et des flottes françaises.

LA PRÉFÉRENCE À MAURICE

Mais pour créer une colonie de peuplement, il faut trouver un produit qui permette à une population nombreuse de vivre décemment. Les Antilles, par exemple, sont des colonies d'exploitation où les préoccupations mercantiles dominent. Grâce au sucre, elles procurent à la France et à leurs propres habitants des revenus considérables. Ces colonies, entourées de pays peuplés et riches, sont à portée des escadres royales. Aucune comparaison possible avec Bourbon. Dans l'océan Indien, il faut une base maritime importante et le souci du peuplement capable de fournir des soldats et des marins l'emporte sur celui d'amasser des trésors. La différence d'orientation entre les Antilles et Bourbon est alors très nette. Pour assurer ce rôle militaire au service de la France dans l'océan Indien, d'aucuns pensent d'abord à Maurice, qui possède une rade magnifique. Mais ne pouvant s'y installer, parce que les Hollandais l'occupent, Foucherolles suit avec passion ce qui se passe à Bourbon. Il cherche à y créer un port et accumule toute la documentation possible sur l'île. La curiosité bienveillante de Foucherolles à l'égard de l'île exige qu'on lui fournisse mémoires, journaux, rapports, recensements. Jean-Baptiste Villers, aidé ou suppléé par Antoine Boucher, lui fournit un "Journal de l'Isle de Bourbon" - déjà ! - et les deux recensements, de 1705 et de 1709. En décembre 1703, un envoyé spécial, Jean Feuilley, reçoit un ordre de départ. Aux frais de Foucherolles, qui parvient à grand peine, et à condition de se charger lui-même de la dépense, à faire admettre par ses collègues la nécessité de procéder à une enquête. Jean Feuilley restera un an à Mascarin comme observateur, de mai 1704 à avril 1705. Au terme de ce séjour, un rapport de Jean Feuilley conclut à la possibilité d'aménager la ria - la partie avale de la vallée encaissée - de la Rivière d'Abord. Mais la dépense est évaluée à 50 000 écus. On n'en parle plus. Lorsque Foucherolles a en mains le recensement de 1708-1709, il l'examine et l'estime à sa juste valeur. "Il y a beaucoup d'apparence que cet état n'est point juste", écrit-il sur la première page, à propos du tableau récapitulatif. En effet, si l'on se donne la peine de contrôler, on s'aperçoit, par exemple, que 17 personnes, dont quinze Blancs, sont comptés en trop dans ce tableau.

EN SAVOIR TOUJOURS PLUS

Malgré ses erreurs ou ses omissions, cette pièce reste capitale, non seulement pour les renseignements directs qu'elle fournit, mais surtout parce qu'elle sert de base à Antoine Boucher pour la rédaction de son "Mémoire pour servir à la connaissance particulière des habitans de l'Isle de Bourbon". En effet, Foucherolles livre le rencensement à Boucher et lui intime l'ordre de le développer. Les instructions du directeur sont inscrites de sa propre main au revers de la dernière page du recensement. Voici le plan qu'il prescrit, et que Boucher suivra à la lettre: "Savoir les qualités et les facultés des habitans, en quel mois de l'année on sème le ris, le millet, le froment, le tabac, etc., en quel mois on les recueille, en quel mois le raisin est mûr, en quel mois on coupe les cannes de sucre, en quel mois l'indigo, le benjoin, l'aloès, le coton, les oranges, les citrons, en quel mois la vache et la brebis et la chèvre et la truye donnent des petits, de quelle espèce sont les chiens."

COMPILATION DES DONNÉS

Le mémoire de Boucher comprend une série d'articles sur chaque chef de famille de l'île. Chacune de ces petites monographies est extrêmement précieuse pour la connaissance de la vie à Bourbon à l'aube du XVIIIe siècle, car chaque personnage est présenté avec son état civil, sa descendance, ses qualités - et surtout ses défauts ! - et tous ses biens: esclaves, nature et emplacement des terres, bétail, fortune en numéraire. Si ces petits tableaux dénotent un sens aigu de l'observation de la part de leur auteur, ils traduisent en même temps la vision d'un homme qui n'avait, apparemment, que peu de sympathie pour ses contemporains. C'est flagrant quand il aborde, par exemple, les difficultés d'entente d'une population insulaire aux origines diverses. "L'on peut, en général, appliquer à ses habitans, ce que l'on dit des moines: qu'ils se sont assemblés sans se connaître, qu'ils se pratiquent sans s'aymer, qu'ils se quittent vollontiers sans se regretter. Rien n'est plus vray. Il ne fut jamais pays où il y eût si peu d'union et de société civille. Ils se haïssent d'inclination." Décidément, Boucher n'est pas très porté sur les éloges quand il décrit les habitants de Bourbon. "Ils sont généralement paresseux, débauchez et adonnez à tous les vices, sur lesquels ils enrichissent, parce qu'ils n'ont point encore esté corrigez. Ils sont sans éducation et sans connoissances des misères, à peine sçavent-ils qu'il y a un Dieu, une Eglise et des Loix. J'en connois qui, à 30 ans, ne sçavent pas leur pater. Ils sont ambitieux et ennemy de la domination, et sans prévoyance pour l'avenir. Pourvu qu'ils vivent, et souvent aux dépens et à la destruction de leurs voisins, et qu'ils satisfassent à leurs débauches presque continuelles, ils ne se mettent guerre en peine du lendemain, ce que deviendront leurs enfans, qui sont en nombre dans chaque famille." Foucherolles confronte les renseignements de Boucher avec les notes sur les aptitudes agricoles de Bourbon qu'avait rapportées Feuilley. De tout cela, le directeur de la Compagnie des Indes tire, en 1710, la matière d'un volumineux "Mémoire sur l'Isle de Bourbon, en marge duquel on prie de répondre par détail... en sorte qu'on puisse se déterminer en France sur ce qu'on peut entreprendre pour rendre cette île utile à ceux qui l'habitent, et au Royaume." Pour la première fois, il est question du développement de l'île en tant que telle, et non plus comme simple escale.

LE CAFÉ : UNE AUBAINE

Mais Foucherolles lutte à contre-courant. La préférence de la Compagnie des Indes va toujours à Maurice. D'autant plus que l'on connaît, en France, le projet de départ des Hollandais de l'île voisine dès 1710. Sans se décourager, Foucherolles soutient que les Français doivent se garder d'occuper Maurice, puisque ses rivaux n'ont pu y réussir. En 1711, Parat, gouverneur de Bourbon, est dans les mêmes sentiments. Mais, l'année suivante, l'abandon étant devenu certain, il change d'avis et assure que l'île convient à la Compagnie. Les navires français ont le plus indiscutable besoin d'une bonne escale sur la route de l'Inde. Foucherolles et quelques autres persistent à croire que Maurice ne remplit pas toutes les conditions désirables. Foucherolles se sert donc des renseignements fournis par Boucher dans son "Mémoire" pour corriger son "Mémoire sur l'Isle de Bourbon" du 31 octobre 1710, en vue de la rédaction définitive du grand "Mémoire sur l'Isle de Bourbon" du 17 février 1711. L'ouvrage étant encore imparfait, Foucherolles le remet sur le métier et, de sa propre main, le corrige, le complète par de longs additifs, qu'il met sur la partie gauche des feuillets, laissée libre à cet effet. Son ouvrage terminé, Foucherolles le présente aux directeurs, ses collègues qui l'intitulent "Mémoire sur l'Isle de Bourbon". Neuf d'entre eux signent ce factum à Paris, au bureau général de la Compagnie royale, le 17 février 1711.
On l'expédie immédiatement à Parat mais, par suite de circonstances malencontreuses, il ne lui parvient vraisemblablement qu'en juillet 1713. Quatre ans après avoir envoyé le fruit se son labeur à Parat, Foucherolles attend encore une réponse, quand le destinataire se présente en personne à Paris. Il annonce que Bourbon vient de recevoir de Moka des plants de caféier et que, de leur rapprochement avec un arbuste indigène, il ressort que l'île en est déjà abondamment pourvue. Il ne faut pas beaucoup d'imagination pour comprendre qu'il est peut-être possible de produire sur place ce café que l'on va chercher à prix d'or dans le golfe arabique. Foucherolles fait adopter par De Pontchartain et les directeurs de la Compagnie le plan développé dans les instructions du 10 novembre 1717. Beauvollier de Courchant, alors à Pondichéry, est nommé gouverneur à Bourbon avec mission de passer à Moka prendre des plants de café. On lui adjoint Antoine Boucher comme lieutenant, dont la nomination est littéralement imposée par Foucherolles. Il se forme ainsi une équipe composée à Bourbon de Boucher, et de Foucherolles à Paris. Le succès de l'opération café est assuré. Dix ans plus tard, Bourbon devient l'un des principaux fournisseurs de café de l'Europe. Elle est prête à jouer son rôle dans la politique française de l'océan Indien. Le pays devient une colonie de peuplement et une base d'où les forces françaises s'élancent pour conquérir les Indes. Le peuplement est entrepris et réussi grâce à la découverte du café. Après l'intervention de Foucherolles, une ère prend fin dans l'histoire de Bourbon. Celle de la vie un peu sauvage d'un millier d'habitants. Une vie pleine de risques et d'aventures, douce ou dure selon ses aspects et bien souvent à la limite de la marginalité.


Le café Bourbon : un succès à court-terme
Au début du XVIIIe siècle, la Compagnie des Indes décide de développer la culture du caféier dans l'île. Le café est en grande vogue à Paris. Importé d'Arabie, il est vendu à des prix exorbitants sur le marché européen. Dès 1715, des Malouins introduisent des plants de caféiers à Bourbon où l'on avait, quelques années auparavant, découvert une variété locale. En 1717, sous l'impulsion de Law, la Compagnie met sur pied un plan de mise en valeur de l'île par la culture de deux types de caféiers: la variété locale - le Bourbon pointu -, la variété arabe - le Bourbon rond. La Compagnie décide que chaque habitant cultivera au moins dix pieds par tête de travailleur et qu'elle avancera les fonds nécessaires, tant à l'achat des graines qu'à celui des esclaves. Bientôt, toutes les pentes de l'île sont couvertes de caféières. Les colons n'ont pas à se soucier de la commercialisation. La Compagnie, par un arrêt de 1723, a obtenu le monopole de l'introduction du café dans le royaume. En contrepartie, elle détient le monopole de l'introduction des marchandises à Bourbon. Elle revend aux habitants des produits manufacturés, souvent défectueux, avec un bénéfice de 50 à 100%... Mais la relative prospérité qu'apporte la culture du café à Bourbon ne dure pas. La commercialisation des cafés devient difficile. Leur qualité demeure inférieure à celle des cafés d'Arabie. On cherche sans grand succès des débouchés en Inde, en Afrique, à Hambourg. Jusqu'à ce que la production de l'île tombe brusquement, en 1749, du fait des ravages d'un puceron qui s'est abattu sur les caféières. Les déboires causés par la culture du caféier amènent la Compagnie des Indes à encourager les habitants à diversifier leurs cultures. Après celle du manioc, elle tentera sans beaucoup plus de succès de lancer celles du cotonnier, du tabac et de l'indigotier.