Le Prince des poètes, de la Réunion à l'Académie française
Léon Dierx
Le 11 juin 1912, Léon Dierx s'éteint à Paris. Avec lui disparaît un poète et un homme qui fut un modèle tant littéraire que moral. Il s'est consacré tout entier à l'art et a su donner à la poésie des thèmes et un mode de sensibilité originaux. Son surnom de " Prince des poètes " est la reconnaissance de son caractère unique.

Élève Léon Dierx était qualifié de " distrait " par ses professeurs. Son esprit était ailleurs... Il plongeait dès l'adolescence, avec délices, dans Lamartine et Hugo ; et déclamait des vers. Dans les " Aspirations ", premier recueil, publié à l'âge de 20 ans, il évoquait ses souvenirs d'adolescence, notamment ses promenades solitaires.
Par la suite, il fut attiré par la découverte de l'Europe. Léon Dierx fut enthousiasmé et charmé par l'Angleterre. Le jeune poète découvre de nouvelles sensations et une nature qui l'émeut autant que celle de la Réunion. Mais à Paris, tout est différent.
Dépaysé, comme tant d'autres Créoles, il se met à parer la Réunion de toutes ses beautés : " Où sont mon ciel et ma patrie, Mon beau ciel toujours calme et pur... " Stimulé par des fréquentations littéraires et le bain culturel que lui offre la capitale, il ne pense plus qu'à la poésie. Ses études passent au second plan de ses préoccupations. Ses dernières hésitations s'évanouissent peu à peu : il sera poète.
En 1855, Léon Dierx se lie à Paris avec un compatriote qui va devenir non seulement un très grand ami, mais également une sorte de condisciple en poésie : Émile Bellier.
Les deux Créoles sont pris dans le tourbillon des idées qui, dans tous les domaines (philosophique, littéraire, politique), agitent le Paris du milieu du siècle. En 1858, Dierx n'a que 20 ans et s'offre pourtant déjà le luxe de faire publier son premier recueil, " Aspirations " : 296 pages pleines de réminiscences de Lamartine et de Musset. Le poète y raconte ses premiers émois, son amour déçu et les souffrances d'un jeune Créole exilé.
A la suite d'un inconsolable chagrin d'amour, Léon Dierx décide qu'il n'a plus rien à attendre de la Réunion. Pour tenter d'oublier, il se réfugie dans les relations mondaines et les voyages. En 1862, il fait un séjour à Bade, où il écume les musées. L'année suivante, il visite l'Italie en compagnie des Bellier. Parti là-bas à la recherche de l'Art, il en revient déçu.
En cette même année (1862), Dierx publie des poèmes dans des revues littéraires : " L'Artiste ", la " Revue contemporaine ", la " Revue française "... Il y rencontre Théophile Gauthier, Baudelaire, Banville, Mendès, Leconte de Lisle et imite un peu tous ses aînés jusqu'à ce que l'auteur des " Poèmes Barbares " s'impose comme le chef de file des Parnassiens : Leconte de Lisle.
Dierx est, à partir de 1863, l'un de ces jeunes poètes qui entourent Leconte de Lisle dans son salon du boulevard des Invalides. Le recueil " Poèmes et poésies ", publié en 1864, est bien différent des " Aspirations ". Un autre homme - et un autre artiste - y apparaissent, dont la personnalité ne fera que s'affirmer.
Le critique E. Noulet déclare : " Ce n'est plus l'adolescent mélancolique replié sur ses propres tourments, c'est l'homme dégagé de l'emprise et de l'amour. Il se pose le problème du Bien et du Mal et prend goût aux choses de l'art ; il devient sensible à la beauté du monde ; il se préoccupe des destinées humaines ... Désormais, le poète mêle sa curiosité et son activité intellectuelle à la vie contemporaine ; il taira sa souffrance ... "
Léon Dierx vient de devenir parnassien.
Successeur en esprit du stoïcien Vigny, il adopte une forme proche de celle de Leconte de Lisle. Il n'aura cependant jamais le formalisme un peu froid des purs parnassiens, poètes sans programme bien défini, mais qui partagent une même admiration éperdue pour le Maître : Leconte de Lisle. En 1867, paraissent " Les lèvres closes ". La plus grande et la plus vraie, selon les admirateurs de Dierx, des œuvres du poète. Pour la première fois, il présente un recueil cohérent qu'il ne corrigera pas.
LE RETOUR AUX ÉTUDES
C'est au moment même où Dierx devient un " poète d'un ordre supérieur " qui sait atteindre au mystère de l'infini et de l'éternité, que sa vie s'enlise dans la médiocrité.
Ne pouvant plus se permettre d'être à la charge d'une famille à qui la mauvaise situation économique de la Réunion procure de sérieux embarras financiers, il reprend ses études. Doué pour les mathématiques, il est admis à Centrale. La carrière d'ingénieur ne l'attire pas trop, mais cette solution lui apparaît être la seule raisonnable. Il ne peut cependant pas achever ses études : la ruine brutale de sa famille le contraint à trouver un emploi. Commence alors pour Dierx un long calvaire dans des emplois de bureau inintéressants et mal rémunérés. Épuisé, découragé, il accepte la proposition de sa mère de revenir à la Réunion pour occuper un poste dans le chemin de fer. Heureusement, ses amis du Parnasse vont réussir à convaincre l'auteur des " Lèvres closes " qu'il vaut mieux végéter à Paris, dans le voisinage du salon de Leconte de Lisle, que d'aller servir le CFR dans l'île natale.
Grâce à l'intervention de Maupassant, Dierx réussit en 1879 - bien qu'il ait dépassé la limite d'âge de 40 ans - à entrer au ministère de l'Instruction publique. Mais il s'agit toujours d'occuper un emploi de bureau. Celui-ci est toutefois un peu plus en rapport avec les goûts d'un homme de lettres : Dierx est chargé du service de la publication des documents inédits et de la revue des travaux scientifiques. En vingt ans de service au ministère de l'Instruction. Léon Dierx, employé modèle, ne sera absent qu'une fois pour raison de santé. En 1881, son chef de bureau vante ses mérites : " M. Dierx fait preuve de zèle, d'intelligence et de dévouement. Il mérite à tous points de vue une augmentation de traitement. " Après la publication des " Lèvres closes " en 1867, Dierx écrit moins. A la suite de la guerre de 1870, il sort de sa rêverie et fait paraître une petite plaquette : " Les paroles du vaincu ", qui est une sorte de cri patriotique anti-allemand : " Battez le fer, ô forgeron ! pour percer un jour leurs entrailles, fondez le plomb pour les mitrailles, quand un jour nous les chasserons ! "
Il faut attendre huit ans avant qu'il ne publie, en 1879, un véritable recueil : " Les amants ". Ce sera le dernier. A ses amis qui s'étonneront du long silence qu'il gardera désormais jusqu'à sa mort, il répondra : " J'ai passé l'âge des vers. Et puis j'ai ma place dans la bibliothèque Lemerre (ndr : son éditeur), mes poésies sont honorablement éditées et classées, cela suffit à ma gloire. " Dierx continue pourtant, en dépit de son silence, d'être apprécié des journalistes et des hommes de lettres. Son œuvre fait fréquemment l'objet d'articles. On lui demande des préfaces. On lui décerne de multiples honneurs qu'il décline avec modestie. En 1892, un dernier séjour à la Réunion vient rompre la monotonie de la vie parisienne du poète. La "succession Adrien Bellier" lui offre un voyage aller-retour Marseille/Réunion en première classe. Léon Dierx n'a pas revu sa famille depuis 32 ans et l'occasion est inespérée. En octobre 1898 meurt l'Académicien Stéphane Mallarmé, second du titre. Qui sera son successeur ? Dierx est élu, même un peu réticent car il déteste occuper le devant de la scène. " La Presse " légitime ainsi le résultat du scrutin : " Des écrivains choisis parmi les deux plus récentes générations ont désigné spontanément à la sympathique admiration des lettrés un grand poète que sa probité, sa modestie et son noble caractère rendent digne d'un tel hommage. Ils ne pouvaient faire un choix qui les honorât davantage. "
UNE MORT COMME DANS SES RÊVES
Pour François Coppée, son ami et condisciple de toujours du Parnasse, compagnon des belles soirées du boulevard des Invalides autour de Leconte de Lisle, la désignation du nouveau " Prince des poètes ", loin d'être une élection de complaisance, est au contraire le signe de la reconnaissance de générations de poètes qui honorent en Dierx le plus pur et le plus noble de son temps.
Coppée écrit : " Dierx n'est point descendu de sa tour d'ivoire ; tout ce qui, avant, put le distraire de son rêve ne fût-ce qu'un moment lui ayant paru indigne d'un désir ou d'un effort ... Il a du pain, du pain sec. Cela suffit. Jamais il ne s'est plaint. Il se contente de l'existence la plus médiocre, il se résigne à l'obscurité ... "
A la Réunion, l'élection de Dierx est commentée par le " Nouvelliste " qui écrit, le 19 novembre 1898 : " Le succès de notre compatriote ne nous surprend pas. Les anciens aiment en lui le parnassien aux alexandrins impeccables ; les nouveaux admirent en lui une vie de légendaire désintéressement ; les autres exaltent même les rares parties de son œuvre volontairement fermées à l'entendement du vulgaire... "
Dernier survivant du Parnasse, Léon Dierx devient, dans les premières années du XXe siècle, une sorte de symbole : le dernier témoin d'une époque passée et d'une école poétique admirée mais périmée. En 1909, il a 71 ans et peut enfin prendre sa retraite. Délivré désormais des fastidieux emplois de bureau dans lesquels il s'est usé, il va, enfin, disposer de temps libre. Mais il est presque aveugle et se déplace péniblement. Il vit retiré dans un logis excessivement modeste qu'il partage avec son frère Arthur. Ému par sa détresse, le conseil général de la Réunion vote le 21 octobre 1909 une allocation annuelle de 1 200 francs " au poète qui a si grandement honoré son île natale par la dignité de sa vie, et la force de son talent ".Le 8 décembre, Dierx - qui vient de prendre connaissance de la bonne nouvelle -, adresse au président du conseil général une émouvante lettre de remerciements : " Ce témoignage d'estime et de sympathique intérêt que me donnent spontanément et de l'humanité, les représentants de notre bien-aimée colonie, me touche et me pénètre tout entier ... L'honneur insigne que je reçois ainsi de mon cher pays est la plus belle et plus douce récompense de mes faibles efforts vers la pure Poésie... " La Réunion donnera à Léon Dierx un autre témoignage d'estime en donnant son nom, en août 1912, au musée d'art de Saint-Denis. Le dimanche 9 juin 1912, on inaugure à Paris une plaque sur la maison de la rue de Rome, où Mallarmé a passé les dernières années de sa vie. Beaucoup d'artistes sont présents et Léon Dierx, naturellement, préside la cérémonie. Cependant il se sent vieux et confie à certains de ses amis qu'il aimerait bien " ne pas se réveiller demain matin ".Le lendemain matin, son souhait s'est réalisé : Léon Dierx est mort. On le trouve sur son lit, tombé à la renverse au moment de se lever. Voici un extrait du rêve qu'il avait confié à un de ses amis : " Mon dernier rêve est de m'en aller là-haut, sur un monoplan, d'y allumer ma pipe et de monter, à la dérive. On tombe n'importe où, comme on est né, et on disparaît dans le Cosmos d'Hésiode et de Haumbolt, en atome perdu. Je n'aurai pas cette chance d'être enlevé de la sorte... " Peu choyé par l'existence, Dierx venait d'avoir enfin de la chance : mourir doucement, comme il l'avait désiré.
Florence Revel

L'histoire d'un musée dionysien
A l'angle des rues de Paris et de Sainte-Marie, palais épiscopal jusqu'en 1911, le musée, inauguré par M. Debré le 10 septembre 1970, a été créé à l'instigation des écrivains Marius et Ary Leblond (Georges Athenas et Aimé Merlo).
Le bâtiment initial dont la façade a seule été conservée, avait été construit en 1846, sur les plans et pour Gustave Manès par les frères Fraixe. Le buste du poète, qui se trouve à l'entrée a été solennellement inauguré le 26 décembre 1920.
Le 11 novembre 1922 eut lieu l'ouverture officielle de la salle de Mme Denis de Coat de Kerveguen. Elle fut un peintre de grand talent. Ses peintures auraient été données par son fils Hervé et elles étaient présentées par Raphaël Barquissau qui devait dire qu'elle laissait " à un âge où d'autres débutent, une œuvre considérable dont certaines toiles ont obtenu dans les expositions exactement les mêmes récompenses que celles de Delacroix et de Troyon ". Après l'incendie du palais de justice en 1958, il est transformé en temple de Themis, mais revient à sa destination initiale en 1960. Lors de sa réouverture, en avril, on annonce la création de deux salles qui seraient réservées à l'histoire locale et notamment à Mahé de Labourdonnais. Cependant, ce projet ne vit pas le jour et jusqu'à aujourd'hui, le musée est exclusivement réservé à la peinture. Trois ans plus tard, le bâtiment principal était entièrement refait en béton armé et la réouverture au public eut lieu le 18 mars 1965. La salle annexe et le logement du conservateur ont été construit en 1969-1970.