La probité vaut mieux que certaines réputations d 'habileté
Pierre Edouard Augustin Archambeaud
Le 27 janvier 1907, suite à la disparition de François de Mahy, Augustin Archambeaud est largement élu député de la 2e circonscription dès le 1er tour de scrutin. Et ce avec plus de 6 500 voix d'avance sur son concurrent. Il sera réélu en 1910 dès le 1er tour également. Député, ses priorités sont d'améliorer le sort des prolétaires et de protéger les produits réunionnais sur le marché métropolitain. Il s'élève aussi contre le rattachement de la Réunion à Madagascar et considère la perte de prestige de son île " si patriote et française " comme une injure de la part de la métropole. Il est inscrit au groupe de l'Union républicaine et est un membre très actif de diverses commissions et en particulier de celles qui intéressent le budget des colonies.

Maire par deux fois de sa ville natale : Saint-Pierre, conseiller général, député, le docteur Augustin Archambeaud, chevalier de la Légion d'honneur, fut une de ces grandes figures animées de patriotisme que le Sud a toujours comptées à foison. Considéré comme le successeur de François de Mahy, qui l'avait désigné comme tel dans son testament politique, il a largement bénéficié de la popularité du " Grand Créole ". Le journal, La Patrie Créole du 22 décembre 1906 cite un extrait du testament de François de Mahy : " Pour faire un bon représentant du peuple, plus soucieux de la chose publique que d'avantages personnels, et pour lui assurer une réelle et durable influence, la probité vaut mieux que certaines réputations d'habileté. Si j'étais électeur dans ma circonscription, c'est pour Archambeaud que j'aurais voté ".
Comme François de Mahy, il a eu à cœur d'améliorer le sort des plus pauvres de ses compatriotes et de protéger les productions de son île. La politique qui, jeune, lui avait tendu les bras, l'aura, dans la force de l'âge, dégoûté, avant que, plus tard, son virus ne le reprenne. Pierre Edouard Augustin Archambeaud est né le 17 mars 1868 à Saint-Pierre.
Son père Edouard est avoué et sa mère , Jeanne-Louise, née Burel a tout juste 20 ans. Après une scolarité normale et de bonnes études, le jeune Augustin obtient le diplôme de docteur en médecine . Il regagne sa ville natale et épouse une fille de la riche famille Coat de Kervéguen . Il installe par la même occasion son cabinet. Le 1er octobre 1898, un arrêté le nomme ordinaire suppléant de la santé. Très vite il se laisse gagner par le virus de la politique qui lui tend les bras. Et le 19 août 1900 , il est élu conseiller général de sa ville puis une élection municipale partielle, le 3 mars 1901 le propulse au poste de premier adjoint sur la liste des 27 conseillers de la liste du maire, celui-ci étant Jules Hermann. L'année suivante, il est déjà vice-président du conseil général . Plein d'ambition, il mène la fronde contre sa tête de liste. Le 1er juin 1902, le conseil privé se réunit pour statuer sur la situation critique de la municipalité de Saint-Pierre, minée par des " multiples dissensions internes ". Comme on le prévoit, le gouverneur Paul Samary prononce sa dissolution. Une délégation spéciale est chargée de remplir les fonctions dévolues au corps municipal. Aux élections du 22 juin, la liste républicaine que conduit Augustin Archambeaud l'emporte haut la main. Et trois jours plus tard, il est élu premier magistrat de sa commune natal. Il a alors 34 ans.
L'AFFAIRE ARCHAMBEAUD
Mais en 1906 il est fait l'objet d'une enquête judiciaire. Un rapport de la séance du 30 octobre du consiel privé rapporte que, depuis son installation, la municipalité Archambeaud émet des bons provisoires sur les encaisses particulières du marché, de l'abattoir et du dépôt de pétrole. En outre, il est constaté une insuffisance des versements à la caisse du percepteur.
Le bureau des finances du secrétariat général est alors amené à vérifier la comptabilité communale. Ce contrôle met en évidence de manière indiscutable que ces encaisses particulières, pour le premier semestre de 1906 ont servi à solder des bons provisoires au lieu d'être versées au receveur municipal. Le maire reconnaît avoir créé ces bons ou avoir autorisé le secrétaire de mairie à le faire en son nom . Les deux comptables de la mairie confirment que le premier magistrat leur a imposé de faire des fonds qu'ils détenaient, un usage contraire à la loi et aux réglements. Personne ne conteste ce procédé illégal d'emploi des deniers communaux. Mais, ce n'est pas tout : des déficits sans explications sont constatés à sa charge ; le second se donne la mort.
L'enquête révèle que si les préposés au recouvrement des recettes munipales ne les ont pas intégralement reversées à la caisse du receveur , ils en ont disposé sur les ordres du maire ou pour des emplois fictifs. Et il est aussi établi que le secrétaire de mairie a utilisé certaines recettes pour régler des dépenses également inexpliquées, avec l'accord du maire. La question qui se pose alors est de savoir si ces faits doivent aboutir à une condamnation à l'encontre des contrevenants. Le maire en tant qu'ordonnateur des dépenses communales, échappe en principe au contrôle de la juridiction financière. Du moins, tant qu'il se maintient dans l'exercice régulier de sa fonction. Car il en est autrement quand il crée ou autorise des comptabilités extra-réglementaires, participant ainsi directement ou indirectement à une utilisation irrégulière des deniers publics. Augustin Archambeaud ne nie pas ces gestions de fait : il les revendique même. Et il soutient ses agents qui n'ont que se conformer à ses instructions et à obéir à ses ordres.
LE FIN FOND DE L'HISTOIRE
Les deniers publics auraient donc été utilisés pour des dépenses d'intérêt commune, à faire face aux charges les plus urgentes et aux exigences les plus impératives de la vie communale. Résultat, il n'y aura aucune condamnation. Alors, pourquoi le 1er adjoint-maire sera-t-il suspendu de ses focntions pour deux mois par le gouverneur Rodier, pour cause d'irrégularités graves commises dans la gestion des biens de la commune ! Raison inconnue. Déjà réélu maire en 1904, le docteur Archambeaud le sera à nouveau en 1908 et encore le 5 mai 1912. Quelques mois plus tard ont lieu les élections cantonales. Des troubles éclatent au bureau électoral de Petite-Ile présidé par le maire. Archambeaud sera frappé d'une peine disciplinaire de deux mois de suspension de ses fonctions de maires pour avoir été " dans l'impossibilité d'assurer l'ordre public ". Dans une longue lettre, il proteste auprès du gouverneur Garbit contre les griefs qui lui sont reprochés. Et puis, après ces élections particulièrement houleuses, il arrête brutalement sa carrière politique. Une dizaine de jours après, il quitte La Réunion pour aller regagner son poste de Député à la chambre. Son conseil municipal est désemparé. Aucun de ses membres adjoints comme conseillers, n'accepte d'assurer les fonctions de maire. Le 3 septembre, le " Nouveau JIR " publie sa lettre d'adieu : " Avant deux ans je serai de retour au milieu de vous, à l'approche des élections législatives, soit pour vous demander le renouvellement de mon mandat, soit pour vous conseiller au cas ou le choix d'un autre candidat s'imposerait dans un but de rapprochement et d'union des vrais républicains... notre petit pays comme la métropole d'ailleurs est à un tournant de sa politique ; la situation est aujourd'hui tout autre. Allons donc de l'avant !... Une évolution à gauche est devenue nécessaire. Un pays comme un parti qui ne progresse pas est appelé à disparaître. Je vous parle, mes chers compatriotes, en homme bien déintéressé. Je sens que mes tendances socialistes ont refroidi certains de mes amis ; mais je veux avant tout le bien-être de mon pays et sa tranquillité.... Quand les partis qui se disputent depuis quelque temps la prépondérance politique dans ce pays auront pris leur véritable étiquette par l'application de la réforme électorale à l'étude, on sera étonné de retrouver dans la mêlée, à côté les uns et des autres, des adversaires de la veille qui étaient divisés parce qu'ils s'ignoraient et plus séparés par des questions de personne que par les principes. "
Le 18 septembre, le gouverneur Hubert Auguste Garbit dissout l'assemblée municipale. Le 12 novembre, l'ancien adjoint Jean-Pierre Fréjaville s'installe dans le fauteuil de maire. Les partisans d'Archambeaud n'ont pas présenté de liste. Et puis, en février 1914 , Augustin Archambeaud annonce officiellement à ses électeurs qu'il s'installe à Tamatave et qu'il ne demandera pas un 3ème mandat de député. On le dit " dégoûté de la politique ". Le monde est alors en guerre dans laquelle il perdra son frère Georges, tombé au champ d'honneur le 22 août 1915. 10 ans après, le docteur Archambeaud revient à l'affiche dans la politique où il fait un retour fracassant, en récupérant son fauteuil de premier magistrat, grâce à une confortable avance de 700 voix sur le maire sortant, son ancien adjoint Victor le Vigoureux. Le 17 octobre 1926, il retrouve également son siège de conseiller général. Il sera d'ailleurs réélu à ce poste en 1928 et en 1934. Tout comme il sera réélu maire de Saint-Pierre le 28 avril 1929 et en 1935. Son second majorat aura été marqué par la relance du port, avec entre autres l'acquisition de matériels neufs. Le vendredi 21 août 1937, Augustin Archambeaud s'éteint dans sa maison du n°26 de la rue de la Plaine, qui porte aujourd'hui son nom. Il avait alors 69 ans. Une foule nombreuse viendra accompagner le deuil de son épouse et de sa fille. Au lendemain de sa mort, les journaux dont le Peuple , rendent un hommage posthume à l'homme politique, mais aussi au créateur du premier syndicat agricole du Sud qui exploitera en coopérative pendant 17 ans les terres Burel et de la Ravine-Blanche.
Florence Revel

La démocratie bafouée : à l'époque, les fraudes et troubles sont fréquents
L'ouverture de la campagne pour les élections législatives de mars 1910 voit dans le seconde circonscription l'homme de gauche Boussenot briguer le siège d'Archambeaud, ledit " successeur de François de Mahy ".
Jean Baptiste de Villèle candidat malheureux aux précédents scrutins, met tous ses espoirs dans Boussenot. Tous les procédés sont bons pour déconsidérer son adversaire. Ainsi, le fervent candidat catholique De Villèle utilise l'organe de " La Croix du Dimanche " contre son adversaire, le "transfuge" Archambeaud. Il montre sa fureur : "Va t-on voter pour le païen Archambeaud ? "
Sur son affiche électorale, De Villèle écrit : "Attention ! Electeurs catholiques, cela porte malheur de voter pour un excommunié. M. Archambeaud a été excommunié par le pape Pie X pour avoir voté le dissolution ecclésiastique. M. Archambeaud ne met jamais les pieds dans une église ; le curé de Saint-Pierre disait même n'avoir jamais vu Mme Archambeaud à la messe... " Le plus drôle c'est qu'après l'élection, certains accuseront Archambeaud d'avoir été soutenu par l'Eglise !
On lit dans la presse de l'époque ces dits : " Jamais de mémoire d'homme, on n'avait vu de pareilles élections ". Un recueil de " Documents relatifs aux élections législatives du 24 avril 1910 " fait état de morts et d'absents qui ont voté par centaines. Autre exemple de tricheries : à Bois de nèfles Saint-Paul, Archambeaud obtient 324 voix et Boussenot 127. Quand les messagers porteurs du procès-verbal arrivent à la mairie de Saint-Paul, sur celui-ci on peut lire que Boussenot a obtenu 701 voix et Archambeaud 22.
Ailleurs, on trouvera plus de 200 ratures sur une seule liste, une centaine d'émargements de votants en moins et bien d'autres choses.
Après la proclamation des résultats, le président de la commission de recensement des votes écrit à Archambeaud :
" (...) Quelqu'un que je ne puis désigner, quoique le connaissant parfaitement et qui avait participé à l'élection de M.Boussenot, me fit la proposition d'une place de commissaire de police si je prêtais la main à la proclamation du candidat Boussenot. Je l'éconduisis. Un deuxième personnage me fit la proposition d'une place dans l'administration, à mon choix... Ma réponse fut la même qu'au premier. Le jour de la proclamation, un partisan de M.Boussenot me demanda ce que je pensais des résultats de ce candidat qui était en minorité. ... Il me fit comprendre que je devrais réfléchir et pourrais avoir intérêt à marcher dans les vues de l'administration. (...) " la tricherie existe bien. Mais Archambeaud tout au long de sa carrière n'a pas eu besoin de cela pour être élu et réélu maintes et maintes fois.