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Alexandre Nicole de la Serve
fils de Nicole Robinet de La Serve:
Elève modèle et homme au grand coeur

Journaliste, puis député et sénateur républicain de la Réunion, Alexandre Nicole de la Serve fut un homme très apprécié dans la colonie, pour son dévouement et son honnêté vis-à-vis de ses collègues mais surtout du peuple réunionnais. Même en étant en France, il reste en contact avec ses électeurs de la colonie. Un homme au grand cœur, qui mérite qu'on lui rende hommage.


Alexandre Nicole de La Serve est né à Paris, le 30 mars 1821. Son père Nicole Robinet de La Serve, créole de l'île Bourbon, avait quitté son pays natal tombé sous la domination étrangère, et faisait partie de cette troupe de jeunes gens au cœur généreux : les Loupy, les Auber, les Brunet, qui aimèrent mieux s'exiler que de prêter aux Anglais le serment d'allégeance.
Vers la fin de l'année 1824, Nicole de La Serve, malgré de remarquables débuts dans la presse, qui lui permettait d'aspirer à une haute situation politique, ne put résister au désir de revoir son île natale, redevenue Française. Sa mère d'ailleurs, était sur le point de rendre l'âme et comme il était, avant de lui fermer les yeux, à lui présenter sa jeune famille, il partit pour la Réunion emmenant avec lui sa femme et ses enfants, dont l'aîné, Alexandre, avait alors quatre ans.

UN ENFANT À L'AVENIR TRÈS PROMETTEUR
A la suite de la mort de sa mère, Alexandre de La Serve fut élevé par la seconde femme de son père : Mlle Jenny Anfryre, une femme d'un esprit distingué, ornée des connaissances les plus variées.
Ce fut une heureuse fortune pour le jeune Alexandre de la Serve d'être soumis ainsi, au début de la vie, à la direction d'un père éminent, et d'une femme supérieure, qui s'appliquèrent autant à former son cœur qu'à développer son esprit.
Nourri lui-même des fortes études de l'Université, Nicole de la Serve voulut que ce fils sur qui reposaient tant d'espérances aille compléter son instruction dans un Lycée de Paris. Suivant les vœux de ses parents, Alexandre fut placé au lycée Louis-le-Grand où son père avait remporté de si brillants succès. Influencé par son grand-père : M. Chevassus, Alexandre de la Serve connut cette société composée d'esprits d'élite, où s'agitaient les questions politiques et sociales de l'ordre le plus élevé. Tout ceci grâce à son grand-père qui, par ses relations politiques et la place considérable que le Constitutionnel occupait dans les rangs de la presse libérale, recevait chez lui les hommes les plus marquants de cette époque.
A la mort de son grand-père, Alexandre de La Serve sera confié aux soins d'un de ses oncles, homme d'un grand mérite, et qui fut longtemps Préfet sous la Monarchie de Juillet. Cet oncle, très attaché d'ailleurs à son neveu, avait, sur la manière d'instruire la jeunesse, des idées un peu dures; il était partisan du régime militaire et de la discipline à outrance. La transition fut brusque pour le jeune écolier habitué aux aimables gâteries de son grand-père qui chérissait tendrement ce petit-fils dont les traits lui rappelaient une fille adolescente, morte à trois milles lieues de la France. Le régime nouveau auquel le soumettait son oncle, était peu de son goût ; son caractère naturellement pétulant se révolta contre les rigueurs de cette règle sévère, et il en résulta des tiraillements qui amenèrent sa sortie du lycée Louis-le-Grand. Il passa au lycée Henri IV, et y acheva ses études avec succès.
Son éducation classique terminée, il entrait dans les projets du jeune La Serve de commencer ses études de droit, mais son père dont la vigilante sollicitude s'exerçait, même de loin, sur tout ce qui intéressait l'avenir de son fils, désire l'avoir quelque temps auprès de lui.

IL VOIT DANS LE JOURNALISME UNE VOCATION

Alexandre de La Serve, rappelé à la Réunion par la volonté de son père, qui mourut quelques années plus tard, y est arrivé dans les premiers jours de l'année 1840, et n'en sortit plus que pour aller siéger, en 1870, sur les bancs de l'Assemblée nationale. Comme tant d'autres, venus sur ces bords pour y passer quelques mois, il y est resté trente ans.
S'il renonça momentanément à ses projets d'avenir, une douce compensation s'offrit à Alexandre de La Serve dans un mariage où il a trouvé le bonheur. Cependant, il fallait songer au choix d'une carrière ; Alexandre de La Serve se sentit pour le journalisme une irrésistible vocation. Pouvait-il en être autrement ? il faut bien reconnaître que ce qu'on appelle une vocation n'est généralement, pour un jeune homme, que la conséquence des idées qu'il a entendues exprimer autour de lui, et du milieu dans lequel s'est écoulée son enfance. Le petit-fils de M. Chevassus, le fils de Nicole de La Serve ne devait pas embrasser une autre carrière que celle de journaliste : c'était pour lui comme une tradition de famille qu'il se sentait appelé à continuer. Il entra donc, en qualité de rédacteur, au journal l'Hebdomadaire dont il partagera la propriété avec un des hommes les plus honorables de cette époque : M. Lahuppe père.
Les débuts du jeune écrivain furent remarqués. Ses idées politiques, empreintes d'un libéralisme raisonné lui gagnèrent tout d'abord les sympathies du parti progressiste dans la colonie ; peut être que son style plein de fougue offrait-il parfois, avec une certaine âpreté comme une exubérance d'ardeur juvénile qui pouvait choquer les gens d'un goût raffiné.
La mort de son père, en lui imposant des charges de famille, l'obligea à chercher pour son intelligente activité un emploi moins brillant, mais plus lucratif: si la gloire était grande à rédiger l'Hebdomadaire , minces étaient les profits. Il s'empressa donc d'accepter l'offre que lui fit un des riches propriétaires de la colonie, M. Adrien Béllier, de s'associer pour l'acquisition et l'exploitation d'une propriété sucrière. Cette habitation située à Saint-André, porte le nom de la Ravine-Creuse ; c'est de là que sont datés la plupart des écrits sortis de la plume de La Serve.
Dans cette hospitalière demeure qu'il avait en partie créée et embellie, il a passé de longues années, entouré de sa famille, et de ses amis, jouissant paisiblement de l'estime et de la popularité qu'il s'étaient acquises, s'occupant de travaux agricole , sans se désintéresser cependant de la politique qui demeurait sa plus chère préoccupation. C'est ainsi qu'il assista avec joie à la chute du gouvernement de Juillet, bien que la proclamation de la République de 1848 le menaçât lui et tant d'autres propriétaires, par l'abolition probable de l'esclavage, d'une ruine prochaine.
Quelque temps après, parut un journal clandestin : le Cri Public . Alexandre de La Serve prit une part importante à la création et à la rédaction de cette feuille dont l'apparition fut saluée avec joie par le parti libéral. Les rédacteurs du Cri Public étaient avec de La Serve : Adrien Bellier, Auguste Brunet, Pierre Legras, Imhaus, Théodore Drouhet et René Lecoutour. Cette feuille considérée par les libéraux de bonne foi, comme la révolte de l'intelligence et du droit. Avec la générosité chevaleresque qui est le fond de son caractère, De la Serve dans une lettre publiée par les journaux de cette époque, prend, en termes chaleureux, la défense de ceux des rédacteurs du Cri public qu'on accusait d'avoir fait de ce journal, non pas un organe indépendant, mais une spéculation égoïste, et il termine par cette abjuration éloquente, adressée aux libéraux de la colonie : " Serrons nos rangs devant les dangers qui avant quelques mois, frapperont notre pays ; n'imitons pas les Grecs du Bas-Empire qui, pendant que l'armée des Osmanlis battait en brèche les murailles de Constantinople , disputaient et s'injuriaient pour je ne sais quelle subtilité de théologie ! "
Fort heureusement, les craintes que la situation de la colonie, à cette époque, pouvait faire concevoir ne se réalisèrent pas. Grâce à l'intelligente fermeté du Commissaire-Général, Sarda-Garriga, que la République avait envoyé à Bourbon pour y proclamer l'abolition de l'esclavage, grâce surtout à la sagesse et à l'abnégation des colons, cette grande œuvre de rénovation sociale s'accomplit ici sans secousse et sans violence.

SES DEBUTS DANS LA POLITIQUE
La Serve voue au régime une haine vigoureuse qui ne s'est jamais démentie. Il n'a jamais rien voulu accepter l'Empire, même quand il paraissait vouloir se transformer en démocratie césarienne et donner satisfaction aux tendances libérales de la nation. De 1852 à 1860, les articles de La Serve sont rares ; dans les journaux de cette époque néfaste on ne trouve rien ou presque rien de lui. C'est seulement à la veille des élections générales de 1863, quand le Parti républicain parut se réveiller de sa torpeur, au moment où en France, les chefs les plus autorisés de ce parti - Carnot, Jules Favre, Garnier-Pagès, Jules Simon - prêchent contre l'abstention, et où M. Thiers consulté sur la question de savoir s'il accepterait une candidature, répondait : " Que , sous toutes les formes de gouvernement, les bons citoyens ont des devoirs à remplir auxquels il ne leur est pas permis de se soustraire, ". La Serve comprit que la lutte en faveur des idées libérales était un devoir strict. Sortant de sa tente, il entra résolument dans l'arène politique.
C'est alors qu'il commença, par la voie de la presse, une infatigable propagande, dans le but de créer à la Réunion, cet esprit public qui faisait ici complètement défaut, et dont il avait depuis longtemps déploré l'absence, lui qui, 15 ans auparavant, appelé à porter la parole dans un banquet, s'exprimait ainsi, aux applaudissements de l'assemblée : " Ce qui manque avant tout à notre pays, c'est l'entente raisonnée de ses véritables intérêts, de nos droits, de ce qui constitue enfin la science de la chose publique : tous nos efforts doivent tendre à la création d'un esprit public. "
C'est dans le Journal du Commerce que La Serve entreprend de secouer les esprits que la prospérité matérielle avait engourdis, et vulgarise ses projets de réformes politiques, économiques, et sociales. Le Journal du Commerce , d'abord rédigé par Prosper de Greslan, n'avait jamais été à pareille fête; ce fut bientôt la feuille la plus répandue, la plus populaire dans la colonie.
Les articles de La Serve, rares d'abord, deviennent plus fréquents vers le milieu de l'année 1862 ; il s'occupe des questions les plus diverses mais toutes intéressant le pays, puis il entame contre ce qu'on est convenu d'appeler le " cléricalisme ", une polémique qui est comme le premier acte d'une guerre longue, acharnée, remplie de dramatiques incidents.
Emporté par les ardeurs de la lutte, La Serve dépasse quelquefois le but, mais il est toujours de bonne foi, au point de faire lui-même l'éloge de ses adversaires quand il trouve à louer dans leurs agissements. C'est ainsi que dans un article, du 10 novembre 1863, intitulé "Une visite à la Providence", il rend pleine justice aux pères du Saint-Esprit, chargés de diriger cette maison. Il termine par ces lignes significatives : " En résumé, tout en maintenant les critiques que la justice et l'impartialité nous on fait un devoir de produire, la colonie a le droit d'être fière d'un établissement qui prouve combien les idées d'humanité, d'égalité, de progrès social y dominent. "
En dehors de cette polémique, la plupart de ses articles sont consacrés au développement de son programme politique que l'on pourrait résumer ainsi : autonomie administrative, assimilation politique à la mère-patrie, droit pour la Colonie de choisir librement ses mandataires et d'élire son Conseil général, restitution à cette Assemblée des attributions que lui conférait la loi du 24 Avril 1833. Il ne pouvait pas encore être question de la députation au Parlement métropolitain. Cependant, l'importance du rôle politique de La Serve allait en grandissant. Cette austérité de principes était connue de tout le monde à la Réunion ; on l'en récompensait par un attachement très vif, une popularité croissante. Plusieurs communes de l'île lui offrirent des banquets pour avoir une occasion de le remercier hautement de son dévouement à la chose publique.
La lutte que soutenait, La Serve avec un courage qui n'avait pas d'égal que son talent, ne passait pas inaperçue dans la presse de la métropole ; le journal l'Opinion Nationale lui consacrait un article très élogieux, et applaudissait aux efforts du libéralisme créole.
Avec les années qui suivent, cette lutte s'accentue davantage : le pouvoir temporel du Pape, la convention du 15 septembre 1864, les empiètements progressifs d'une Compagnie qu'on accuse de vouloir ramener les sociétés modernes à la théocratie du Moyen Age passionnaient les esprits , à la Réunion comme en France.
A la douleur patriotique que cela causa à La Serve, vinrent bientôt s'ajouter des épreuves d'une autre sorte. Depuis plusieurs années , l'agriculture coloniale cruellement éprouvée par une série de calamités inouïes subissait une crise désastreuse. La Serve lutta courageusement contre tant de fléaux réunis, mais finit par succomber, comme tant d'autres.
Quand l'adversité vint ainsi le frapper cruellement dans sa fortune, il put voir combien était grande sa légitime popularité ; non seulement il fut entouré de la sympathie de ses concitoyens, mais encore il lui vint des témoignages d'attachements de tout le monde : ses travailleurs, cafres, indiens...
La Serve dut donc quitter cette propriété de la Ravine-Creuse où il avait passé les 20 plus belles années de sa vie, et, malgré les instances de son beau-frère, M . Imhaus, Receveur-Général des finances qui l'appelait en France auprès de lui, il accepta courageusement, pour vivre, la direction en sous-ordre d'une propriété appartenant au Crédit Foncier.

LES EVENEMENTS POLITIQUES ALLAIENT L' ARRACHER AU CALME

Bientôt les nouvelles successives de la déclaration de guerre, de la défaite de nos armées et de l'effondrement de l'Empire éclatèrent, à la Réunion, comme autant de coups de foudre. Les désastres de la patrie retentirent douloureusement dans le cœur de La Serve. Il pleura sur l'abaissement de cette France qu'il avait appris à aimer en se familiarisant avec son histoire pour laquelle il a toujours eu un goût particulier. Quand parut le décret du Gouvernement de la Défense Nationale qui rendait enfin aux colonies le droit d'élire des députés au Parlement, La Serve fut désigné pour la députation par la voix unanime de la population qui l'envoya siéger sur les bancs de l'Assemblée nationale. Le 17 décembre 1870. Il s'embarqua pour la France au milieu des acclamations d'une population enthousiaste accourue de tous les quartiers de l'île pour saluer en lui le patriote intelligent, le citoyen dévoué et le défenseur des libertés coloniales.
Le 19 mars 1876, il est nommé sénateur. Si les convictions de quelques-uns des électeurs sénatoriaux, les ont empêchés de voter pour La Serve, du moins on peut affirmer qu'il n'est pas un de ses adversaires politiques, qui ne rende pleinement justice à l'honnêteté de son caractère et à la sincérité de ses opinions. Honnêteté et franchise, tels sont en effet les traits les plus saillants de cette nature sympathique.
En somme , la colonie de la Réunion a le droit d'être fière d'avoir été ainsi représentée au Parlement métropolitain. Alexandre de La Serve sera au Sénat ce qu'il était à l'Assemblée nationale: une des gloires les plus pures, une des personnalités les plus honorables du parti républicain.

Revel Florence