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Pionnier de l'agriculture des Hauts
Henri Boisjoly Potier : 1er mars 1827 - 25 janvier 1889

Fils du notaire Jean-Philibert-Rodolphe Potier et d'Antoinette Choppy, Henri-Laurent, dit Boisjoly, voit le jour à Saint-Pierre le 1er mars 1827. Sa famille est installée dans l'île depuis le siècle précédent. Le premier Potier, originaire de Paris, était arrivé dans l'île en 1749. Ayant pris froid, Henri Boisjoly Potier meurt d'une " " fluxion de poitrine ", le 25 janvier 1889, à l'âge de 61 ans.


Boisjoly, devancé par Paul Peilhac, Forgel Hoarau et d'autres, décide de s'installer en juin 1849 dans les hauts de la Réunion. Bien décidé à mettre en valeur ces terres prometteuses, car pour lui la plaine des Cafres représente le nouvel eldorado en altitude pour l'élevage et la céréaliculture. En 1851, le 4 novembre, paraît l'arrêté de la colonisation des plaines des Palmistes et des Cafres.
Il se marie la même année avec Louise-Olympe Armanet, âgée alors de... 14 ans. Le 22 juillet 1852 l'adjudication des concessions a lieu. Pour 110 à distribuer, il n'y a que 43 pétitionnaires !
Boisjoly Potier analyse à sa manière les raisons de cette indifférence : " En premier lieu, manque absolu de communication ; ensuite privation presque totale du premier besoin de la vie, l'eau qui existait bien mais dont l'éloignement se faisait par trop péniblement sentir ; enfin les souffrances que devaient occasionner un commencement de colonisation et le cortège de misères qu'entraînent toujours l'exil et l'expatriation ."
Pour lui, la colonisation est mort née. Il réclame des routes, des canalisations et recommande de créer des prairies artificielles comme il a su lui-même le faire. Il semble avoir été entendu. En effet, dès 1860, on prévoit un canal de ceinture à 800 mètres d'altitude.

" L'éleveur, le cultivateur : il croit en l'avenir des hauts ".

Dans son mémoire sur la colonisation de la plaine des Cafres, en 1871, Boisjoly rappelle comment il a acquis ses terres. En juin 1849, il obtient la concession Armanet ; en 1856, on lui accorde quelques hectares ; puis, en 1861, par la succession de son père, il reçoit 15 hectares. Par la suite, il achète les concessions de la veuve Hippolyte Lacaze, d'Onisime Perreault et celle de Rodolphe Potier fils. Soit 87 hectares à titre définitif auxquels il faudra ajouter l'achat de 45 hectares. Le 29 avril 1863, il reçoit pour encouragement 100 hectares par le gouverneur Darricau. Deux ans plus tard, le gouverneur Dupré lui fait don de 150 hectares pour ses prairies artificielles. Voilà donc Boisjoly propriétaire de 382 hectares de terres qu'il exploitera fort bien. Boisjoly nous décrit son exploitation : " J'ai clos toute ma propriété sur trois côtés en haies vives ; sur la partie haute, j'ai fermé par une muraille en pierre de 4 000 mètres environ. J'entretiens sur quatre fermes 600 moutons, une centaine de bœufs, des porcs en grande quantité et d'autres animaux et des bergeries de pierres, à chaux et à sable, des magasins, des dépendances ; le tout couvert en bardeaux. J'ai ouvert près de 10 kilomètres de chemins qui me permettent d'extraire en charrettes tous mes produits ; j'ai mis en état de culture et défriché plus de la moitié de toutes mes terres... J'ai constitué une sorte de ferme modèle ."
Par une curieuse coïncidence la ferme de la Sica-Lait se situe aujourd'hui à l'endroit même des bâtiments principaux de la ferme de Boisjoly Potier !
Techniquement, la Plaine-des-Cafres est en avance, surtout en ce qui concerne l'utilisation de la charrue. Des conseils toujours d'actualité sont cités par un certain L. Potier dans une " Lettre d'un correspondant installé depuis 19 ans à la Plaine-des-Cafres ". En voici quelques petits conseils :
- enlever les grosses pierres et les racines d'arbres
- labourer à quatre pouces la première année, puis six, puis huit
- herser et rouler le sol
- faire des canaux d'écoulement
- utiliser le guano et surtout l'engrais de ferme entre les sillons des plantations
- recouvrir avec une petite charrue
- passer la houe à cheval, légère
Sans oublier les avantages :
- on limite " l'emportement des terres "
- les coups de vent n'ont plus d'action
- les plantes résistent mieux, les racines étant développées.
Qui est ce cultivateur ? Est-ce notre Boisjoly ? Y a-t-il pudeur à nommer quelqu'un de la famille ?
Ce même Laurent Potier au cours d'un original tour de l'île pour faire le point sur l'utilisation de la charrue dit : " Si la Plaine-des-Cafres ne se trouvait à 25 km de Saint-Pierre, je me serais aussi procuré " un double plaisir en allant chez Boisjoly Potier dont les travaux de labour à persévérance n'ont jamais cessé depuis 25 ans et dont les magnifiques résultats font l'objet de l'admiration de Saint-Pierre ".

" L'heure des récompenses"

L'idée de montrer dans l'île et à l'extérieur les productions locales revient à Hubert Delisle en 1853. Les expositions vont se succéder : les 6 octobre et 7 octobre 1853, au muséum d'histoire naturelle, quatre-vingt-dix exposants se retrouvent. Les deux années suivantes se rassemblent : cent-quatre-vingt puis deux cent soixante-dix-sept exposants. A Paris, à l'exposition universelle de 1855, la Réunion est présente et citée : environ trente et une médailles ou mentions.
En 1856, elle sera encore représentée à Paris à l'exposition permanente des produits coloniaux. Puis cette mode disparaît pour reprendre en 1877, avec les concours agricoles de chevaux, porcs bovins. Suivent l'exposition intercoloniale de Saint-Denis avec distribution des prix par le gouverneur Cuinier et le concours régional de Saint-Pierre. Boisjoly est toujours présent et souvent récompensé.
Tous les témoignages concordent : Boisjoly Potier a su mettre en valeur la Plaine-des-Cafres. De ce classique qu'est l'Album de l'île de la Réunion de Roussin, on retrouve des textes très bien écrits par des spécialistes : " La colonisation de la plaine des Cafres est en pleine prospérité. Un propriétaire actif et persévérant, Monsieur Boisjoly Potier, y possède une ferme considérable. On y admire des plantations de pommes de terre faites à la charrue, des champs d'avoine, de seigle et d'orge, des prairies artificielles aussi bien venues que celles de France, plus de six cents bœufs et de six cents moutons ".Citons encore un passage : " Boisjoly Potier avait à montrer des étables bien aménagées et peuplées d'animaux de trait, de vaches laitières en grand nombre ; le visiteur émerveillé se promenait à travers des prairies interminables de fromental auxquelles succédaient des champs plantureux de pomme de terre, de seigle, d'orge ; à la ferme il trouvait une laitière où beurre et fromage se préparaient pour la plus grande satisfaction des gourmets de Saint-Pierre."
" La plaine des Cafres est devenue le pays des paisibles cultures et de l'élevage du bétail. On y fabrique du fromage, du beurre comme en Suisse et en Normadie.
Au milieu de ses vertes prairies, on peut s'abreuver de lait. Ses légumes et se pommes de terre sont de première qualité."
Il est un fait que l'aspect de la Plaine des Cafres a changé : à la place des forêts, des cultures, mais aussi des ajoncs et des genêts. Catherine Lavaux rapporte qu'il aurait même importé des bleuets et des coquelicots pour donner à ses champs de blé un aspect plus " vrai ."
Boislojy Potier est un homme heureux ! Le 5 octobre 1875, il épouse, en secondes noces à Saint-Denis, Claire Barrou. Il est aussi honoré par une élection au conseil municipal de Saint-Pierre en 1880.

Le promoteur du géranium

Rien n'est jamais définitif en agriculture : il faut diversifier les productions.
Discours du gouverneur Richaud : " Il ne faut pas, si nous voulons hâter le relèvement du pays, nous attarder à l'unique culture de la cane. J'ai constaté que partout où on s'adonne aux cultures dites secondaires, il existe une aisance relative... Dans les hauts de Saint-Pierre les usines à parfums déjà créées donnent d'excellents résultats et j'ai appris que de nouvelles usines allaient bientôt s'ouvrir ."
Des alambics vont être mis en place pour tenter les premières distillations de géranium. Le mérite de Boisjoly a été d'avoir " non seulement fait des essais de blé, de pommes, de poires mais aussi de distillation de géranium dans sa cuisine..." devenant ainsi le précurseur. Des alambics ressemblant à la construction mise en place par Arnoux à la plaine d'Affouches vont s'élever dans les hauts de Saint-Pierre. Ils sont l'ancêtre de l'alambic traditionnel connu aujourd'hui.
Dès 1892, le géranium et l'ylang-ylang sont protégés. Pour toute importation on doit acquitter aux 100 kg un droit de 1 000 francs au tarif général et de 500 francs au tarif minimum. On craignait déjà la concurrence. Toujours soucieux de faire la différence entre ceux qui travaillent et les autres, Boisjoliy Potier réclame des concessions pour son travail de vingt deux ans sur des terres achetées et pour compenser la superficie des Pitons de plus de 35 % et des abords des ravines dont dix mètres restaient traditionnellement propriétés domaniales.
Il obtient 40 hectares : l'équivalent exact des pitons et des ravines ! il faut y ajouter quelques terrains à la Ravine-des-Cabris et à la Plaine-des-Cafres.
Defos du Rau, en 1960, dresse de la situation du géranium l'analyse suivante : " vers 1870-1885, la canne dut abandonner les pentes extérieures au dessus de 600 m. Or, les plantes vivrières n'étant pas rentables dans des lieux éloignés de toute route, il fallait un produit de valeur sous un faible poids et dont les façons culturales soient assez rustiques pour s'accommoder de la civilisation agraire créole. Dès 1887, suivant l'exemple de Boisjoly Potier, les planteurs mettent en application les procédés nouveaux et le géranium gros consommateur d'eau accélère la mise en place d'une canalisation... ".C'est ainsi que le rush du géranium après son implantation va enrichir les pentes tamponnaises, faire fleurir des villages le long de la route nationale. Ce rush, sans idée de préserver le capital précieux du boisement, soulagera l'administration, trop heureuse de voir se résorber, un peu, le marasme économique. Ses conséquences furent profondes. Le géranium rendit travail et santé aux Petits Blancs, il aida à résoudre la crise sucrière et imposa un genre de vie et un paysage particulier : celui des Hauts. Mais il amena la destruction de la forêt, l'usure des sols, l'habitude d'une culture de routine et de moindre effort. L'épopée du géranium dure depuis cent ans et les chiffres sont éloquents. Le tableau n'est pas obligatoirement gris. La Coopérative du Tampon et la faculté de Sciences de Saint-Denis n'ont-elles pas signé une convention pour le développement du Pelargonium roseum, poursuivant ainsi l'œuvre d'Henri Laurent dit Boisjoly Potier ?.

Florence Revel  




L'âge de parfums
Un vieux livre d'histoire locale écrit par Paul Hermann raconte cet engouement pour les parfums et rend hommage à Boisjoly Potier.
M. Ferdinand Pévérelly a le premier tenté l'extraction des parfums de l'île, vers 1888. Il distilla pour le commerce, le vétIver. En 1890, son frère, Alfred, distilla le champac, le patchouli, l'acacia Famèse, le baume qu'il sema dans tous les terrains vagues du petit plateau de Terre-Sainte (Saint-Pierre) et enfin l'Ylang-ylang dont il fit lui-même les premiers semis. A peu près à la même époque, Boisjoly Potier, à la Plaine-des-Cafres, cultiva et distilla avec succès le géranium. Le Tampon doit à Boisjoly Potier sa richesse actuelle et tous les planteurs de géraniums (avant Boisjoly Potier, Arnoux avait échoué à la Montagne, Saint-Denis, dans la plaine d'Affouches qui lui avait été concédée).
Le géranium, malgré tout, a enrichi l'habitant des Hauts. Il est regrettable sous tous les rapports que Messieurs Pévérelly n'aient pas persévéré dans leurs essais. L'industrie des parfums, comme elle existe dans le Sud de la France, enrichirait considérablement les cultivateurs de nos campagnes. Nous avons un printemps éternel pour les fleurs qui pourraient alors se récolter toute l'année. Chaque jour, la femme et les enfants, portant leurs fleurs à l'usine, contribueraient singulièrement à l'aisance de la famille, en tout temps. C'est de là que M. Isautier a pu perfectionner leurs rhums au point d'en faire du cognac et des liqueurs que l'on connaît aujourd'hui. Tout cela grâce aux recherches et exploitations de Henri Laurent dit " Boisjoly " Potier.