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Charles Marie René Leconte de Lisle : Le plus illustre enfant de Saint-Paul

1818 - 1894 : De la fin du règne des Bourbon jusqu'au triomphe de la IIIe République, Charles Marie René Leconte de Lisle aura traversé 76 années d'un siècle peu ordinaire. Les événements se sont alors accumulés, les mutations accélérées dans tous les domaines et sur les cinq continents. Signe des temps, lorsqu'en 1818 le petit Charles Marie René ouvre les yeux rue Saint-Louis au Quartier Saint-Paul, à Paris, Géricault expose " Le Radeau de la Méduse ". Quand l'académicien Leconte de Lisle part pour le repos éternel, en 1894, éclate la terrible "Affaire Dreyfus".


Le XIXe siècle, le siècle de Leconte de Lisle, a été tourmenté, plein d'interrogations, de découvertes, de révolutions, et ce, jusqu'aux rivages de la Réunion. La population réunionnaise qui passe de cinquante mille à cent soixante dix mille personnes entre le début et la fin du XIXe, navigue de catastrophes naturelles en épidémies, d'une relative prospérité au marasme économique, d'une brève occupation anglaise au retour à une France tantôt impériale, tantôt monarchique, tantôt républicaine et de structures serviles à l'abolition puis à l'engagisme.
Pas étonnant dans ces conditions que la vie et l'œuvre de Leconte de Lisle reflètent les certitudes et les angoisses de l'époque, pas étonnant non plus que le fondateur du Parnasse ait toujours eu d'ardents flatteurs comme de violents adversaires. Une chose est au moins unanimement reconnue, à savoir l'importance pour la vie comme pour l'œuvre de Leconte de Lisle de la dizaine d'années qu'il a passées enfant, adolescent, jeune homme, dans sa commune natale de Saint-Paul.

" LECONTE DE LISLE EN TANT QUE POETE "

Charles Marie Leconte de Lisle est né à Saint-Paul le 22 octobre 1818 d'un père breton, ancien chirurgien des armées de Napoléon, converti à l'agriculture d'abord, puis au commerce. Sa mère était une créole, mademoiselle de Lanux, une famille de propriétaires saint-paulois. Charles avait trois sœurs et deux frères. Il quitte La Réunion une première fois à l'âge de 3 ans, avec sa famille pour y revenir avec elle à l'âge de 14 ans. Il y séjourna près de 5 ans et ce sont ces années (1832 - 1837) qui marqueront son caractère par la contemplation de la nature et l'éveil du sentiment de la beauté et de l'amour (Elixène, sa cousine). C'est le temps du collège Royal (futur lycée Leconte-de-Lisle) et de l'Olivier (une maison). On dit communément qu'il fut un élève médiocre, peu assidu à ses cours, aussi bien à Saint-Denis qu'à la faculté de Rennes. Mais alors il faut avouer qu'il avait des dispositions extraordinaires, car il était très fort en grec et en latin, à tel point qu'il traduisit Homère, Hésiode, Théocrite, Eschyle, Sophocle, Euripide, Horace et Virgile. Ses traductions de l'Iliade et de l'Odyssée sont encore aujourd'hui parmi les meilleures. Une telle maîtrise de la langue grecque ne s'acquiert pas en vagabondages scolaires. On pense d'ordinaire que l'œuvre de Leconte de Lisle se limite aux quatre ouvrages mondialement connus : Poèmes Antiques, Poèmes Barbares, Poèmes Tragiques et Derniers Poèmes. Si ce sont bien ses chefs-d'œuvre avec plus de 200 poèmes, une pièce de théâtre, un drame lyrique, un long poème religieux (la passion), il n'en demeure pas moins qu'ils ne constituent qu'une partie de l'énorme production de notre compatriote qui collabora à une foule de journaux et publications diverses et traduisit plus de 4 000 pages de textes grecs et latins, sans compter sa correspondance.
De 1845 à 1848, " Un grand mouvement de foi généreux et utopique emportait les esprits par toute la France ". Notre poète y participa chaleureusement "croyant avec ferveur à une destinée heureuse réservée à l'humanité dans un nouvel âge d'or, dont il voyait luire l'aurore " (Foucque).
Aussi quand éclate la Révolution de 1848, notre poète est sur la brèche, prenant sa part à l'abolition de l'esclavage, en dépit de ses intérêts personnels et de la ruine de sa famille. Mais délégué du Gouvernement pour la propagande révolutionnaire en Bretagne, il faillit se faire tuer et en rapporta un découragement profond et une amertume désespérée. Dorénavant son énergie se tournera vers la science et la poésie, comme unique refuge qui ne réservent à leurs adeptes ni désillusions , ni erreurs. Car il ne croyait plus en l'intelligence du peuple, à la politique, à la religion.
Pourtant Leconte de Lisle a toujours respecté le Christ et ses douleurs. La preuve en est le beau et long poème " La Passion " (864 alexandrins). Ce n'est pas une œuvre de jeunesse : il avait près de 40 ans. Ce poème n'est pas un exposé sec et plat. On y sent un cœur, une sensibilité d'homme. D'ailleurs il est dédié à sa mère. Alors trompé dans ses espérances d'un monde nouveau intelligent et généreux, privé d'un réconfort qu'on peut trouver dans une foi simple et sincère, de plus en plus aigri, il se tourne définitivement et totalement vers ce qui sera sa raison de vivre, sa joie immense : le culte de la beauté. Et où la trouvera-t-il ? Dans la nature et surtout dans la femme. La nature, c'est la forêt, la savane, surtout la mer. Non seulement c'est un enfant des îles, mais il a beaucoup voyagé : il a eu le temps de regarder la mer, de méditer sur cette immensité. La femme, est pour lui un sorte de divinité, par laquelle l'homme remonte à Dieu. Dans les seuls poèmes antiques, sur 56 pièces, 22 sont consacrés à la femme, surtout ces vierges d'Hellas, sans joug et sans tâches, qui le firent tant rêver et qu'il nous a décrites sous une forme si belle.
A ce sujet il est intéressant de noter un détail curieux. Chaque homme porte un regard particulier sur la femme : l'un ne voit d'abord que les yeux, porte sur l'âme ; un autre, la poitrine : grâce et fécondité ; un troisième s'attarde sur les jambes ; certaines recherchent les cheveux ou les mains. Leconte de Lisle voit tous ces charmes, qu'il dépeint sous les plus belles couleurs, avec amour et volupté. Mais on est frappé par l'attention spéciale qu'il porte aux pieds de ses héroïnes.

"LECONTE DE LISLE :
UN GRAND NOM, UN GRAND HOMME, MAIS UN HOMME BIEN MALHEUREUX"

C'est l'attitude de vénération qui le fait se prosterner devant son idole, position qui le met au niveau des pieds vénérés. Autre détail heureux de cette vie tourmentée : son premier et son dernier amour ont été de jeunes créoles : ses cousines, Elixène à Bourbon, Emilie à Paris. Elixène de Lanux, c'est " la vierge au Manchy " dont le souvenir le berça toute sa vie. Elle ignora sans doute les sentiments de son pudique cousin et se maria peu après le départ de Charles Marie Leconte de Lisle pour la France. Elle devait bientôt décéder des suites de mauvaises couches...
Quant à Emilie Foucque, il est bon de dissiper ici une double méprise. Car on a confondu la mère et la fille. Ainsi donc, au-delà de la tombe et des océans, ces deux filles de Bourbon se rejoignent dans le cœur du vieil homme et sont pour la "dernière illusion", mais également la dernière consolation.
Le pessimisme, la haine, l'orgueil ne sont pas ce qui réjouit le cœur, ne sont pas ce qui donne la joie de vivre. Il songea même au suicide. En plus de ce malheur moral, métaphysique, il faut ajouter des difficultés de vie matérielle peu ordinaires, dans lesquelles il se débattit jusqu'à plus de 50 ans, où il connaîtra enfin une certaine aisance. Marius et Ary Leblond ont écrit de lui : " Peu exigeant, il se contenta souvent d'un seul repas par jour ". Il en est réduit à loger chez des camarades, à emprunter ici et là des sommes assez importantes qu'il avait de la peine à rembourser. Il donnait des " leçons de tout " à 3 F le cachet.
A la mort de son père, Leconte de Lisle dut recueillir sa mère, ses sœurs, un de ses frères. Il vivait de ce que les éditions voulaient bien lui donner pour ses traductions, et d'une modeste pension votée par le conseil général de La Réunion, sous l'initiative du gouverneur Hubert Delisle, instruit de sa situation peu reluisante. Sa "subvention " sera fortement contestée d'autant qu'on attribuait au poète des jugements frisant l'insolence et le dédain vis-à-vis de ses compatriotes créoles.
A près de 40 ans , il épousa Anna Adélaïde Perray, petite lingère de 24 ans, qui ne lui donna ni enfant, ni rêve mais du moins un certain confort domestique, lui permettant de recevoir dignement ses amis.
Il obtint la Légion d'honneur en 1870 et le poste de bibliothécaire du Sénat l'année suivante. Il a enfin des revenus réguliers. Sa mère meurt en 1872 et les malheurs ne cessent plus. En 1877, il est candidat au fauteuil d'Autran à l'Académie française. Il ne recueille que 2 voix dont celle de Victor Hugo qui votera pour lui en 1878, en 1882 et en 1884. Il tente sans succès d'être sénateur de la Réunion en 1882. Quatre ans plus tard, il est enfin reçu à l'Académie française au fauteuil du défunt Victor Hugo par 21 voix sur 32 votants. Dès lors, il sera le maître à penser de toute une génération dont Dierx, Hérédia, Verlaine, Mallarmé. La puissance de son verbe créateur fait rapidement de Charles Leconte de Lisle le chantre désespéré d'une période tourmentée. Le 17 juillet 1894, Leconte de Lisle meurt à Louveciennes chez une de ses amies, Mme Guillaume Beer (en littérature Jean Dornis). Il est inhumé au cimetière de Montparnasse. Henry Houssay sera élu à son siège à l'Académie.
Le retour des restes du poète à la Réunion s'effectua en septembre 1977. Le 28 septembre la dépouille mortelle fut placée dans la salle du conseil municipal de Saint-Paul transformée en chapelle ardente. Les cendres furent inhumées le 28 septembre 1977 au cimetière marin de Saint-Paul. De nos jours, multiples sont les organismes qui portent son nom, que ce soit une pharmacie, un restaurant, un lycée... Peut être pour ne pas oublier ce grand homme dont les vers et les paroles restent éternels.

Florence Revel  



Le chef du Parnasse

Le groupe du Parnasse se rassemble autour d'un maître, Leconte de Lisle, un certain nombre de poètes partageant le même idéal. Le mouvement doit son nom à une revue poétique, " Le Parnasse contemporain", qui paraît à partir de 1866. Rappelons que le Parnasse dans la mythologie grecque est la montagne où séjournent les Muses. Ainsi, contre les romantiques qui s'étaient voulus des écrivains du Nord, libérés de l'influence méditerranéenne, la nouvelle école poétique se rattache à l'idéal grec de pureté et de clarté. Mais le groupe du Parnasse se veut aussi " contemporain " ; jugeant le romantisme dépassé, les Parnassiens prônent une poésie moderne, accordée à leur époque que domine la science.
Leur doctrine prolonge les idées de " l'Art pour l'Art " émises par Gautier dès 1836 et fixées en 1857 dans le fameux poème " l'Art ". Les Parnassiens reprennent le culte que Gautier voue à la belle forme ; ils y ajoutent un souci d'exactitude par rapport au sujet traité, qui est la marque de leur époque et les rattache au réalisme. " Hors la création du Beau, point de salut ", affirme Leconte de Lisle. Le poète ne doit donc chercher ni à transmettre un enseignement, ni à exprimer ses sentiments intimes. Il doit travailler patiemment la forme de son poème pour atteindre une perfection comparable à celle d'une statue de marbre, impeccablement polie. Il condamne du même coup à être un incompris, car la foule est indifférente à la beauté ; seule une élite y est sensible.