Enfin la Réunion est gouvernée par un de ses fils
Louis-Henri Hubert Delisle (1811-1881)
Au moment où elle donne l'impression de vivre une de ses périodes les plus prospères de son histoire, la Réunion a le bonheur et la fierté d'être dirigée par l'un de ses fils, le gouverneur Louis-Henri Hubert Delisle.

Le second Empire est sans doute, surtout dans sa première moitié, la période la plus brillante de l'histoire réunionnaise. La production sucrière ne cesse d'augmenter et est l'élément principal du commerce d'exportation de la colonie; après le sucre vient le café, toujours très renommé pour son excellente qualité. On voit aussi l'apparition de la production du girofle et celle de la noix de muscade. Cependant, les signes les plus éclatants de cette prospérité sont les grands travaux réalisés à cette époque. On constate que l'initiative ou la réalisation de nombre d'entre eux revient au gouverneur " créole " Louis-Henri Hubert Delisle dont le nom est resté attaché à la route des hauts de Saint-Paul, qui porte encore aujourd'hui son nom, et qui exerça ses fonctions de 1852 à 1858.
C'est dans le quartier de Saint-Benoît que Louis-Henri Hubert Delisle voit le jour le 1er janvier 1811. Il quitte, avec sa famille, son île natale très tôt pour la métropole. Il épouse une de ses cousines créoles : Amélia Pignolet. Installés au château du Bouilh, il entame une carrière journalistique et politique. Il sera d'ailleurs élu, à deux reprises, député en 1848 et en 1849. Nommé membre du Comité des Colonies, il s'y fait remarquer par ses prises de positions en faveur de son île natale. Après le coup d'Etat du 2 décembre, il pense se retirer dans le Bordelais, mais il est proposé au poste de Prince-Président, par le ministre Théodore Ducos, pour remplacer à la Réunion le gouverneur Louis Doret. Partie de Toulon le 5 mai 1852, la frégate la " Belle-Poule " vient accoster à Saint-Denis le 8 août à 10 heures du matin. A son bord, le nouveau gouverneur, nommé par le décret du 17 mars 1852 pour succéder au gouverneur Doret . Lorsque , à 3 heures et demie de l'après-midi, il quitte la frégate pour aborder au Barachois, il y est accueilli par une manifestation tout à fait inhabituelle pour un nouveau chef de la colonie. Ce chaleureux accueil est dû au fait qu'il ne s'agit pas là d'un gouverneur comme les autres : la colonie est pour la première fois de son histoire dirigée par un de ses enfants, Henri Hubert Delisle.
On comprend donc pourquoi les habitants venus accueillir leur nouveau chef sont si nombreux et pourquoi les acclamations sont si chaleureuses. Après une salve de 13 coups de canon, le maire de Saint-Denis et son conseil municipal, qui a voté à l'unanimité une belle fête de réception, s'avancent au-devant du gouverneur, et le premier adjoint, Elie Pajot, prononce le discours d'usage : " Monsieur le Gouverneur, le conseil municipal de Saint-Denis vient vous recevoir au moment où vous touchez le sol de la colonie. Notre population , vous le savez n'est pas difficile à gouverner, parce que c'est une population intelligente (...) ". Louis-Henri Hubert Delisle lui répond aussitôt,: " Monsieur le Maire et Messieurs du conseil municipal, les paroles que vous venez de prononcer me pénètrent d'une joie bien vive, puisqu'elles me rassurent et me font beaucoup espérer pour l'avenir de la colonie, en même temps qu'elles expriment ce que j'ai toujours pensé, quant à l'intelligence et à la modération de ses habitants (...) ". Après l'accueil populaire, Hubert Delisle obtient ses pouvoirs par l'ex-gouverneur Doret, devant les fonctionnaires rassemblés et la milice. Le nouveau gouverneur est maintenant à pied d'œuvre.
Comme si le hasard ou la providence voulait s'associer symboliquement à la joie de la colonie d'être gouvernée par l'un des siens, il se trouve que les premiers temps du nouveau gouvernement sont placés sous le signe de la fête. Puisque l'un des premiers actes d'Hubert Delisle est de faire appliquer le décret du 16 février 1852 qui rétablit, après 38 ans d'interruption, la fête du 15 août comme la fête nationale (le 15 août étant l'anniversaire de naissance de Napoléon 1er).
Mais ce n'est pas tout . On apprend bientôt que le prince-président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, a restauré la dignité impériale et s'est proclamé Empereur sous le nom de Napoléon III. C'est encore l'occasion de faire la fête, dont la " Feuille hebdomadaire de l'île de la Réunion " rend compte en ces termes : " Proclamation de l'Empire. L'Empire a été proclamé dimanche dernier au chef-lieu de la colonie. Jamais aucune solennité officielle n'avait été célébrée avec autant d'éclat et de pompe, et le souvenir de cette fête splendide restera profondément gravé dans la mémoire de notre population (...) ".
L'année suivante, 1854, les festivités ne sont pas au goût du jour car la guerre pointe le bout de son nez. Alors que les armées impériales sont entrées en campagne en Crimée, l'écho de leurs fanfares résonne jusqu'à la Réunion où l'on se prépare à faire face à l'ennemi... on ne sait jamais ! Le gouverneur Hubert Delisle encourage ses troupes dans le " Moniteur " du 24 juin : " La guerre vient d'éclater... De nouvelles pages se préparent pour nos immortelles annales. Bien qu'il soit peu probable que les Russes songent à porter leurs attaques sur notre colonie, néanmoins tenons-nous prêts, et à l'occasion, miliciens et soldats, vous saurez justifier la confiance que la Métropole et le pays fondent sur votre patriotisme et votre bravoure (...) ". Mais le gouvernement d'Hubert Delisle ne se résume pas à une sonnette d'alarme par un discours vibrant de patriotisme et de gloire militaire. Car derrière cette façade se cache une dure réalité . La première tâche du gouverneur, qui n'est pas la plus facile, est de prendre la mesure des problèmes en cours en faisant une tournée des communes de l'île. Il veut remettre les affranchis au travail et faciliter l'immigration de nouveaux engagés. Pour cela Hubert Delisle lance une " campagne " de travaux dans toute l'île. Somptueusement accueilli lors de son arrivée sur l'île par la bonne société, le nouveau gouverneur Hubert Delisle fait une tournée dans l'île pour stimuler les énergies, et lance immédiatement une politique de grands travaux : " Il faut doter l'île d'infrastructures efficaces ".
C'est ainsi que la route qui mène de Saint-Denis au Brûlé est ouverte et construite sur son initiative et avec l'argent d'un riche négociant de Saint-Denis, Julien Gaultier de Rontaunay.
Les collectivités locales ne sont pas en reste pour participer à l'effort collectif.
En quelques années, les chantiers s'accélèrent et se multiplient ; toutes les communes qui n'en avaient pas encore, et même des paroisses plus petites, se dotent d'églises et de chapelles en dur. La plupart des vieux clochers réunionnais d'aujourd'hui ont été construits à cette époque . C'est le cas de Sainte-Suzanne. Et pour que le chef-lieu ne soit pas en reste, on vote les fonds nécessaires à la construction d'une cathédrale à Saint-Denis dont la première pierre est posée le 9 octobre 1856.
UN TUNNEL DANS LA MONTAGNE
Cependant , c'est dans le domaine des voies de communication que le plus gros effort va être fait, en raison de l'intérêt économique évident des travaux de désenclavement des secteurs les plus retirés de l'île. La route de ceinture est bouclée avec la traversée du Grand Brûlé.
Que l'on puisse maintenant faire le tour complet de l'île en voiture est certes un progrès considérable, mais cela reste insuffisant depuis qu'une population toujours plus nombreuse d'affranchis et de " petits Blancs " monte s'installer dans les Hauts. Et que le développement considérable de la culture de la canne oblige les petits agriculteurs à rechercher toujours plus loin des terres destinées aux cultures vivrières. Sous l'impulsion d'Hubert Delisle est donc entreprise la construction d'une seconde route de ceinture, en altitude. Le gouverneur a l'art d'inclure dans de grandioses projets ensemble des réalisations plus modestes. C'est ainsi que cette seconde route de ceinture se résume au début, à quelques tronçons dans les Hauts de Saint-Paul, Saint-Leu, Saint-Pierre, Saint-Joseph et Saint-Benoît. Mais c'est une grande idée et le nom du gouverneur y restera associé. Après son départ la route sera baptisée route " Henri Hubert Delisle " par un décret impérial du 12 mai 1858 ; on l'appelle aujourd'hui encore route "Hubert Delisle ".
On doit encore à l'activité de ce gouverneur la poursuite de la réalisation de la route des Plaines entre Saint-Benoît et Saint-Pierre, et même le début du percement d'un tunnel dans la montagne de Saint-Denis. Ambitieux projet d'une liaison rapide entre Saint-Denis et Saint-Paul qui ne se réalisera complètement que bien plus tard avec le chemin de fer, puis la route du littoral. Lors de la grande tournée de juillet 1854, Hubert Delisle visite le chantier de la route des Plaines et le " Moniteur " en rend compte en ces termes : " (...) Les travaux de la route qui doit traverser ces deux plaines et relier Saint-Pierre et Saint-Benoît par l'intérieur de l'île, suspendus pendant plusieurs mois viennent d'être repris avec une nouvelle activité... ". Quant au tunnel, élément essentiel d'une " route stratégique "de Saint-Denis à la Possession par le littoral, voici ce qu'en dit le " Moniteur " du 6 mai 1854 : " L'entreprise du tunnel qui semblait d'abord quelque peu aventureuse se poursuit avec activité et est aujourd'hui en voie de succès... ".
Pour une île comme la Réunion qui dit développement économique, dit commerce maritime. Dans ce domaine, Hubert Delisle se heurte au même problème que ces prédécesseurs : " l'absence d'une rade naturelle bien abritée ". Tout au long de l'histoire de la Réunion, les projets n'ont pas manqué de construction ou d'aménagement de ports en divers points du littoral, aucun n'offrant des avantages décisifs. Bien qu'à cette époque la marine à voiles soit encore largement dominante, l'apparition puis les progrès de la marine à vapeur vont permettre de changer les choses. Hubert Delisle encourage les projets d'aménagement d'un port à Saint-Pierre et pose la première pierre du chantier le 12 mars 1854. Il faut tout de même signaler que tous ces travaux se sont faits sans surcroît d'impôts, sans gaspillage des finances publiques, mais au contraire avec une noble économie.
A L'ORIGINE D'UNE CAISSE D' EPARGNE
Pendant ses cinq années et demie passées à la tête du gouvernement de la Réunion, Hubert Delisle reste donc toujours sur la brèche. Non seulement il s'efforce de donner à la Colonie toujours plus de routes, de ponts et de ports, mais il cherche aussi à la faire progresser dans tous les domaines : institutionnel, économique, social et culturel. En 1853, il crée une exposition annuelle pour les produits de l'agriculture et des manufactures ; en 1854, ce sont une caisse d'épargne et un muséum d'Histoire naturelle. Puis il réorganise les conseils municipaux et le conseil général. Il jette les fondements du Crédit foncier et fonde une bibliothèque publique. En 1855, Hubert Delisle institue la Société des sciences et arts de la Réunion, sans oublier les établissements de bienfaisance et de charité comme la léproserie de la Montagne. A la grande exposition universelle de Paris, la Réunion obtient 31 médailles, contre 24 à la Martinique et 14 à la Guadeloupe.
Mais on ne se dépense pas de cette manière sans en payer le prix tôt ou tard. La santé du gouverneur s'altère bientôt et il est contraint, au début de janvier 1858, de regagner la métropole. Le climat vivifiant de Salazie, où il s'était tout d'abord retiré, n'étant pas parvenu à le soulager.
La veille de son départ, il adresse à la population de l'île cette proclamation publiée dans le " Moniteur " du 9 janvier 1858 : " Habitants de la Réunion, c'est avec un sentiment de profonde tristesse que je m'éloigne de vos rivages aimés. Attaché à cette Colonie par tous les liens les plus chers au cœur de l'homme, depuis que la confiance du Souverain m'avait appelé à l'administrer, j'avais fait de ses intérêts le premier des intérêts de ma vie. J'y avais consacré tout ce que le ciel a pu me donner d'énergie et d'amour du bien (...) Adieu donc, habitants de la Réunion ! Adieu, mes amis et mes compatriotes ! Les six années que je viens de passer parmi vous ont été , je vous l'ai déjà dit, les plus belles de ma vie ; elles resteront mon meilleur et mon plus précieux souvenir... ". Si Hubert Delisle , pour se consoler , peut encore imaginer un avenir florissant pour la colonie. En réalité, les premiers problèmes commencent à fissurer l'édifice et la maladie du gouverneur, en est, en quelque sorte, la cause ou le symbole.
Quelques mois après le départ du gouverneur, son successeur, le baron Darricau, se trouve déjà aux prises avec des difficultés annonciatrices d'une crise à venir. Ainsi à cette occasion, on découvre peu à peu le mal qui ronge le pays. A l'époque de l'argent facile, des grands travaux ont été entrepris : "On a dépensé sans compter !". Il a suffi que la conjoncture économique se renverse pour que toute l'activité de l'île soit frappée de plein fouet. C'est hélas ce qui est en train de se révéler ! La crise va s'amplifier et, entre autres désastres, va laisser inachevés un port à Saint-Pierre et à Saint-Denis, une cathédrale.
De retour en métropole, Hubert Delisle est élevé à la dignité sénatoriale par l'Empereur. Il va rester sénateur jusqu'aux élections de 1879 où se présentant comme bonapartiste, il sera battu. Jusqu'à sa mort brutale, le 9 décembre 1881, il s'était toujours préoccupé du développement économique de sa région comme maire et conseiller général de Saint-André-de-Cubzac. Depuis 1865, il était commandeur de la Légion d'honneur. Même en France, il était toujours resté attaché à son île natale, au point de donner le prénom de " Bourbonnia " à son dernier enfant ; le président du conseil général de la Réunion était venu assister à son baptême.
Un des Bonapartistes les plus ardents, les plus sympathiques , exubérant et chaud, tel fut Hubert Delisle, gouverneur de la Réunion, qui depuis maintenant 120 ans repose de son dernier sommeil dans le cimetière de la Chartreuse à Bordeaux, après une existence particulièrement remplie, consacrée pour la plus grande part au bien de son pays.

Gros plan : Un second Labourdonnais
Hubert Delisle étonne ses contemporains par sa manière d'agir particulièrement efficace qui, dans des projets audacieux et difficiles à mener à bien, se caractérise par un début de réalisation très rapide des travaux, ce qui ne manque pas de frapper les imaginations. Aussi n'est-il pas étonnant qu'on l'ait très vite comparé avec son illustre prédécesseur, Mahé de La Bourdonnais.
Voici quelques extraits qu'a écrits vers 1854 un journal de Maurice, la "Commercial gazette " à propos du gouverneur : " Il paraît décidément que M. Hubert Delisle, gouverneur de Bourbon, a reçu la consigne d'être le La Bourdonnais du XIXe siècle dans l'île sœur, et qu'il tient à suivre sa consigne... Il a essayé de fonder, sur de larges bases, le crédit foncier de l'agriculture. Il donne à la colonie la ceinture d'une route stratégique, et coupe l'île par son centre et à travers les points les plus inaccessibles par de fécondes artères de circulation. Il prépare la colonisation au cœur du pays, dans la plaine des Cafres. Il crée des aqueducs qu'on pourrait comparer qu'à l'aqueduc La Bourdonnais, qui conduit l'eau pure de la Grande-Rivière à notre place d'Armes. Il perce des tunnels, coupe des montagnes, et met moins de temps à exécuter ces grands travaux, qu'on met ailleurs à les formuler en paroles... Il façonne à la colonie une génération nouvelle, en plaçant au premier rang l'élément agricole et industriel dans les instructions primaires des basses classes... M. Hubert Delisle a peut-être froissé quelques intérêts particuliers, excité quelques mécontentements sur son chemin mais quel gouverneur ou quel publiciste peut se flatter de dire la vérité ou de faire le bien impunément ? Ceci n'est pas l'éloge d'une bouche d'amie, mais de l'austère et impartiale justice. C'est le jugement que porte sur lui Maurice tout entière ". Par un de ces curieux hasards dont l'histoire est friande, c'est au second "La Bourdonnais " que revient l'honneur d'inaugurer la statue érigée en l'honneur du premier, sur la place du Gouvernement de Saint-Denis, à l'occasion de la fête nationale du 15 août 1856. En fait, la première initiative en faveur de l'érection de ce monument avait été prise en 1846, pour marquer le centenaire du départ des îles du gouverneur général Mahé de La Bourdonnais. Une souscription avait été ouverte, que suspendent les événements de 1848. L'idée est reprise en 1850 et, en 1852, le ministère de la Marine passe la commande au sculpteur. Une fois achevée la statue est embarquée pour la Réunion le 15 mars 1856. Cinq mois plus tard, c'est l'inauguration de la statue par un homme qui reflète celui qui est mis à l'honneur. Le La bourdonnais du XIXe siècle laisse derrière lui une colonie qui ne retrouvera jamais plus une période aussi féconde.