Marin, gouverneur, sénateur : Une vie remplie d'honneurs
Louis Isaac Pierre Hilaire Doret (1786-1866)
Louis Napoléon lui avait confié la difficile tâche de prendre la suite de Sarda Garriga. C'est dans ces conditions qu'il débarqua dans l'île un beau jour d'avril 1850. Candide Azéma, qui l'accueille, lui précise que la Réunion "attend une main tutélaire qui ranime le crédit, vivifie l'industrie, ravive l'agriculture et apporte le bien-être au sein de notre population". Louis Doret compte mener à bien cette nouvelle mission.

Né le 15 janvier 1789 en Charente-Inférieure, le jeune Louis commence sa carrière militaire comme mousse dans la marine impériale. Jeune enseigne de vaisseau en 1815, il propose à l'empereur déchu, Napoléon 1er, de le transporter en sécurité aux Etats-Unis. Malheureusement, la manœuvre échoue et à la Restauration, Louis Doret paie très cher sa fidélité à l'empereur. Destitué, il entre dans la marine marchande. Après la Révolution de juillet 1830, il est réintégré dans son grade et peut reprendre sa carrière militaire. Le 1er mai 1831, Louis Doret est nommé lieutenant de vaisseau puis ne cesse de gravir les échelons. En 1839, il est fait capitaine de corvette et, en septembre 1844, termine capitaine de vaisseau. Quelques années plus tard, le président Louis Napoléon le tire de sa retraite et le désigne comme gouverneur de la Réunion, en remplacement de Sarda Garriga. Il est préféré à Conilh, qui pourtant connaît mieux l'île, ayant été délégué de la colonie en France.
LA COLONISATION DES HAUTES PLAINES
Le nouveau gouverneur arrive donc en rade de Saint-Denis le 15 avril 1850, année où il est promu au rang de commandeur de la Légion d'honneur. Le maire de Saint-Denis, Candide Azéma, l'accueille en lui précisant, en toute courtoisie, que la Réunion "attend une main tutélaire qui ranime le crédit, vivifie l'industrie, ravive l'agriculture et apporte le bien être au sein de nos populations". Pour rassurer une colonie déboussolée par les événements récents, Louis Doret exprime ses objectifs en ces termes : "Habitants de l'île de la Réunion, appelé par le choix du président de la République au gouvernement de l'île, je n'ai point hésité à faire à une colonie qui, depuis si longtemps, possède toutes mes sympathies, le sacrifice de la vie tranquille et indépendante à laquelle mes longs services me donnaient droit (...) Fort de mes intentions, animé de l'esprit de justice, de conciliation et de fermeté qui présidera à tous mes actes, assuré que le concours de tous les hommes d'ordre et de bien ne me manquera pas, je prends avec sécurité la direction des hauts intérêts qui me sont confiés, heureux si, après le temps plus ou moins long que je suis appelé à passer au milieu de vous, lorsque ma tâche sera terminée, avoir des actions de grâces à rendre à la providence pour le bien que j'aurai pu faire ".
Sous l'administration de Doret, l'indemnisation des propriétaires d'esclaves est achevée. Une partie des fonds permet la mise en place d'une banque coloniale.
Par la suite, le gouverneur pousse à la colonisation les hautes plaines, des Cafres et des Palmistes. Il incite à la diversification agricole. Ce développement des cultures vivrières et fourragères va permettre, selon lui, de contrebalancer la culture de la canne : "Il faut sortir du tout-canne. "
De son côté, Mme Doret consacre toute son énergie à rassembler des moyens propres à développer des œuvres de bienfaisance. La colonie se voit bientôt dotée de plusieurs établissements sanitaires et sociaux que l'abolition de l'esclavage avait rendus indispensables.
Pour répondre aux instructions du pouvoir métropolitain, la gouvernante, Mme Doret, au lendemain de son arrivée dans la colonie, s'occupe de la création des "asiles de l'enfance ". Elle obtient de faire édifier, aux frais du Trésor colonial, un bâtiment préposé à l'hospitalisation des enfants.
Ainsi, avec l'aide de vingt dames patronnesses et d'une religieuse, la gouvernante préside, le 5 décembre 1850, l'inauguration de la première salle d'asile. Pour faire prospérer l'œuvre, Mme Doret organise des loteries dont les bénéfices sont répartis entre l'Asile de l'enfance et la Maison de charité. Cette salle d'asile se montre très rapidement trop étroite pour abriter tous les petits malheureux. L'année suivante, un second établissement voit le jour au Butor, qui ouvre ses portes le 1er juin 1852.
LA BULLE DE PIE IX
L'île, qui ne possédait jusqu'alors qu'un hospice militaire, obtient en très peu de temps, et avec l'aide du gouvernement, un hospice civil, des salles d'asile et une mutuelle : la Société ouvrière (en 1848).
L' émancipation n'avait pas seulement donné aux esclaves la liberté du corps, mais aussi celle de l'esprit. Elle fera ainsi prendre conscience du peu de moyens de la colonie pour l'Instruction. Le gouverneur Doret fait alors appel aux Frères des écoles chrétiennes, qui créent l'Institution des frères. Outre l'arrivée de quelques frères sur l'île, une véritable transformation s'opère sur le plan religieux. En effet, la bulle papale de Pie IX (22 Juin 1850) avait transformé la préfecture apostolique en évêché. Du fait de cette modification, l'église paroissiale prend, en 1850, le titre de cathédrale.
Après deux mois de traversée, le 21 mai 1851, Monseigneur Florian Desprez arrive à la Réunion. L'ancien curé-doyen de Roubaix est le premier évêque du diocèse de la colonie. Mgr Desprez séjournera à Saint-Denis jusqu'en 1857. La IIe République, proclamée sous le gouvernement provisoire de 1848, comprend la liberté de la presse au nombre de ses premiers actes.
Celle-ci va désormais s'exercer dans la colonie. Avec l'abolition de l'esclavage, le suffrage universel et le droit pour le pays d'élire deux députés à l'Assemblée législative, voilà des faits suffisamment sensationnels pour donner aux journaux matière à interprétations, à discussions, et même à de très vives polémiques ! La "Feuille Hebdomadaire" et "l'Indicateur colonial" - qui devient bientôt "Moniteur de la Réunion" - ne se privent pas, tout en soutenant la République, de signaler leurs inquiétudes sur certains résultats imminents que va produire l'émancipation des esclaves.
Au cours de la période révolutionnaire de 1848, que perturbent l'affranchissement des esclaves et les luttes électorales, le journalisme à la Réunion se laisse aller à des excès. Avertie, l'Assemblée nationale vote tout de même, le 7 août 1850, une décision qui donne au gouverneur Doret les pleins pouvoirs pour suspendre, par un arrêté, "tout périodique qui, par ses écrits, compromet l'ordre public".
Ainsi restreinte, la liberté de la presse disparaît complètement dans la colonie après le coup d'État du 2 décembre 1851. La censure et le droit pour Doret de suspendre et de contester les journaux sont rétablis en 1852.
Le "Moniteur" ne jouit pas longtemps des privilèges acquis en tant que "journal officiel", que lui avait restitués l'arrêté du mois de juin 1849. De leur côté, les officiers ministériels du tribunal de Saint-Denis se réunissent pour retenir toutes les annonces légales et en confier la publication à un périodique qui se crée sous le nom de "Journal des tribunaux". Un arrêté du gouverneur Doret entérine cette création le 21 décembre 1851. Elle accorde à Charles Jamin un brevet d'imprimeur, avec l'autorisation de publier les chroniques et actes judiciaires. Malheureusement, l'entreprise ne réussit pas.
LA LEPRE ET LA VARIOLE
Une année ne s'était pas encore écoulée depuis la conclusion de ces différents engagements qu'un arrêté du gouverneur, le 19 mai 1852, venait enlever au "Moniteur" une partie de ses privilèges. Il donnait alors au "Bien public", journal qui s'éditait à Saint-Paul, le droit de publier des annonces judiciaires. Mais ces chicanes sont vite oubliées : la colonie atteint l'apogée de sa richesse pendant les dix années qui suivent, entre autres grâce à la détaxe de distance qui permet au sucre de conquérir le marché européen et à la culture du roseau, dont la production croît régulièrement dans tous les points de l'île.
Vers le milieu du siècle dernier apparut la nécessité de créer une léproserie. Le gouverneur Doret y affecte, par un arrêté du 25 février 1852, l'ancien lazaret (établissement où s'effectue le contrôle sanitaire) de la ravine à Jacques.
Le 14 août 1854, les malades sont installés à Saint-Bernard. Mais un feu allumé par un lépreux (nommé Alcindor), qui se propose de brûler des herbes, se transforme en incendie qui consume tous les bâtiments. Les lépreux réintégrent le lazaret de la ravine à Jacques (les bâtiments actuels ont été réaménagés après le cyclone de 1948).
La fin du gouvernement Doret va être marquée par une grave épidémie de variole. En effet, les engagés arrivés à bord de "La Sophie" débarquent le 17 septembre 1851 en dissimulant la réalité de leur mal. Quand cette manœuvre proprement criminelle est découverte, il est malheureusement trop tard : des Dionysiens sont déjà contaminés. L'épidémie s'étend alors rapidement sur toute l'île. Elle va durer près d'un an. On enregistrera environ 1 400 décès.
Louis Doret termine son mandat le 8 août 1852. A peine rentré de la colonie, un décret du 4 mars 1853 le fait sénateur. Une nouvelle carrière loin de Bourbon s'ouvre alors pour lui jusqu'à son décès, qui survient le 1er février 1866.
Florence Revel
