Pour Joseph Sarda Garriga, l'abolition ne rimait pas avec liberté
Papa Sarda le père fouettard
L'hommage posthume rendu à la Réunion à Joseph Napoléon Sébastien Sarda Garriga semble bien mesuré en comparaison des marques de reconnaissance témoignées aux Antilles à Victor Schœlcher.. Lui reproche-t-on de ne pas s'être affranchi des intérêts de la "plantocratie" ?

"The right man at the right place", diraient les Anglais et à leur suite nos actuels directeurs des "ressources humaines". Car Joseph Napoléon Sébastien Sarda Garriga, tout juste âgé de 39 ans, a le profil qui sied au futur missi dominici du gouvernement provisoire. En digne fils d'un berger, d'origine espagnole, il doit aimer conduire les troupeaux et puis ce coureur de garrigue roussillonne - il est né dans une métairie près de Pezilla-la-Rivière - fait partie de la famille.
Sarda partage en effet les convictions, robespierristes et républicaines, des têtes pensantes de la Société des droits de l'Homme, naguère secrète : les François et Etienne Arago, Louis Blanc, Victor Schœlcher, Alexandre Ledru-Rollin, Auguste Blanqui et autre Godefroy Cavaignac, désormais au pouvoir.
Le général Cavaignac, qui présidera le 28 juin 1848 le conseil des ministres, a un autre point en commun avec Joseph "Napoleone". Les deux hommes ont connu les geôles de Sainte-Pélagie où le second a été confiné en 1833 du 27 août au 26 septembre pour "complot" et d'où le premier s'est évadé en 1835 ! De là à croire à la suite de Jacques Denizet ("Sarda Garriga, l'homme qui avait foi en l'homme" aux éditions CNH) que Cavaignac a réussi à s'échapper de ce cul-de-basse-fosse grâce aux "tuyaux" de Sarda Garriga...En tous les cas, Sarda est en odeur de sainteté en ces premiers jours de la IIe République. Sa capacité de gérer les finances publiques - il vient d'être nommé receveur général - plaide également pour lui. Enfin, il est franc-maçon, ce qui ne gâche rien. Le Grand Orient, auquel il adhère, et la République ne font qu'un... "Veux-tu partir à la Réunion, comme commissaire général ?", lui aurait demandé Etienne Arago, auto-proclamé directeur des Postes, à la fin du mois d'avril 1848. Mais Jacques Denizet qui imagine ce dialogue se fourvoie quelque peu.
Le ministre de la Marine qui n'est autre que François Arago, frère d'Etienne, est en fait l'auteur de la proposition comme le raconte le futur ex-commissaire-général dans une lettre qu'il adressera au ministre des Finances (courrier cité par Ary Leblond dans un article paru en 1948 dans la "Revue des Deux Mondes").
De quoi s'agit-il ? Le 27 avril 1848, le gouvernement provisoire aiguillonné par Victor Schœlcher a voté en catastrophe le décret d'abolition de l'esclavage. Qu'on ne se leurre pas.
UNE MISSION PERILLEUSE
Il ne s'agissait pas tant d'éviter que les textes et décrets d'application ne soient examinés par l'assemblée constituante, à majorité conservatrice et donc proche des colons, élue le 23 avril que de prévenir d'éventuelles insurrections des esclaves dans les colonies, ce que Lamartine, Ledru-Rollin et consorts souhaitent éviter à tout prix. Le souvenir des violences passées à Saint-Domingue est encore vivace. "L'esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises, deux mois après la promulguation du présent décret dans chacune d'elles", affirme-t-on avec force le 27 avril. Pour qui n'a pas la mémoire courte, voilà qui rappelle étrangement les termes de l'abolition prononcée par la Convention le 4 février 1794 et restée... lettre morte. Dans la foulée de la reddition de Toussaint Louverture - le Spartacus de Saint-Domingue - au général Leclerc, l'esclavage avait été rétabli dans les colonies le 20 mai 1802 par Bonaparte, alors Premier consul. Ce coup-ci, ça y est. Enfin presque. Sarda Garriga accepte de porter la bonne nouvelle. Mais son rôle ne se limite pas à celui de messager. En effet, Sarda remplace le capitaine de vaisseau Joseph Graëb au fauteuil de gouverneur. Graëb, qui a été nommé le 8 juin 1846, a été destitué par le gouvernement de Louis-Philippe à la suite du renvoi brutal de l'abbé Alexandre Monnet, jugé "abolitionniste" par la plantocratie locale, mais son successeur se fait attendre. Quatre personnalités "approchées" ont refusé ce qu'elles considéraient sans doute comme une mission fort périlleuse. Certains parlent déjà de jeter à l'eau l'envoyé du gouvernement provisoire quel qu'il soit. Parmi les refus figure celui de Febvrier-Despointes, un marin, à qui l'on confiera à défaut le commandement de la station navale de l'océan Indien... et celui de la gabarre "L'Oise" sur laquelle embarque Sarda Garriga. Pendant les 144 jours de la traversée - via Gorée et Rio de Janeiro ! -, le commissaire général de la République aura tout le temps de cogiter.
"LA LIBERTÉ ELÈVE LE TRAVAIL A LA HAUTEUR DU DEVOIR"
L'émancipation des esclaves, certes, mais il lui faudra veiller à ne pas mettre en péril les affaires de la colonie. La coupe de la canne à sucre doit commencer peu avant son arrivée, il est essentiel que la campagne se déroule normalement, lui ont fait comprendre les "Réunionnais de Paris" qu'il a vus avant de partir. Message entendu "5 sur 5". Le texte de la Proclamation que Sarda fait afficher dès le 17 octobre, quatre jours après son arrivée en rade de Saint-Denis, ne dit pas autre chose. "La liberté, c'est le premier des besoins de l'humanité, oui, mais ce suprême bienfait impose d'autres obligations. La liberté élève le travail à la hauteur du devoir. Etre libre, ce n'est pas avoir la faculté de ne rien faire, de déserter les champs, les industries...", exhorte le commissaire général à l'attention des Noirs en leur rappelant que "le travail est une mission imposée à l'homme par Dieu". Ce thème du travail, récurrent chez Sarda Garriga, s'explique selon Denizet moins par "la nécessité de maintenir l'activité des ateliers" que par "une haute philosophie de la libération des esclaves qui veut en faire, par le travail, des citoyens". Soit. Sarda était attendu de pied ferme à la Réunion, qui n'était plus Bourbon. Les propriétaires qui s'étaient réunis au sein d'une "Assemblée générale des délégués des communes" - "le crypto-esclavagisme de Prosper de Greslan, l'abolitionnisme presque avoué des amis de Brunet, la droite modérée représentée par Charles Desbassayns et une gauche libérale avec les Vinson et les Legras" (Yves Pérotin in "Chroniques de Bourbon") - s'étaient entendu sur une "plate forme" commune.
Ils se soumettaient aux décisions prises en métropole, proposaient leur collaboration au commissaire de la République mais réclamaient un ajournement de l'application des décrets, au plus tôt après la campagne sucrière. Ils allaient être déçus puis rassérénés.
Déçus, parce que Sarda Garriga s'oppose à tout ajournement. L'ensemble des décrets de Schœlcher sera adopté par le Conseil privé réuni le 17 octobre. Le lendemain, le décret du 27 avril 1848 est promulgué. Conformément à ses dispositions, l'émancipation des esclaves est fixée deux mois après, c'est-à-dire au 20 décembre 1848. Rassérénés, parce qu'une semaine plus tard, Sarda donne le tour de vis espéré.
SARDA AU CONTACT DES FUTURS AFFRANCHIS
Dans son arrêté du 24 octobre, le commissaire général fait droit au projet rédigé par Auguste Brunet, mais il ne retient pas pour autant ses objections. Conformément aux souhaits d'un dénommé Lebeaud, le texte final se veut coercitif. Il est en effet décidé que les personnes "non libres" - à l'instar de Jacques Denizet, on admirera le doux euphémisme de cette formule... - sont tenues de contracter un engagement avec un patron et de prendre un livret et ce avant le 20 décembre, dispense étant accordée aux femmes mariées. "Cette obligation du livret a été qualifiée de travail forcé. C'est une erreur grave", souligne Yves Pérotin en rappelant les justifications de Sarda Garriga. "Qu'y a-t-il d'attentatoire à la liberté dans un acte (...) dont le but est de fixer un délai pendant lequel chacun sera tenu de se procurer du travail pour le jour où il sera libre, sous peine d'être réputé vagabond ?" On se le demande en effet ! Telle n'est pas l'opinion à l'Assemblée nationale où l'on a eu vent de la chose, des "orateurs de la Montagne" (Denizet) et, à la Réunion, des futurs affranchis.
Pérotin, de nouveau, remarque tout de même que le décret n'est "pas conforme à la pensée de Schœlcher mais conforme à la législation qu'il avait édictée" ("Le travail est la première garantie de la morale et de l'ordre dans la liberté", lit-on dans le préambule du décret de Schœlcher).
Afin de tuer dans l'œuf toute velléité de rébellion, Sarda Garriga a la bonne idée de faire la tournée des popotes. Le tour de l'île en calèche - préfigurant ceux de l'Auto à venir ! - donne lieu à une grande presse. C'est qu'on vient de partout pour voir celui qui, à son arrivée, a tant surpris par son humble et sinistre accoutrement : "Un simple habit noir à vastes basques il est vrai, avec pour parement, rien que l'écharpe tricolore, ni décorations, ni médailles, le chou ponceau à la boutonnière et, à la main, au lieu d'un bicorne à plumet, ce large chapeau de feutre ?..." (Ary Leblond in "La Revue des Deux Mondes" le 15 juin 1948). Commencée à la mi-novembre et conclue le 12 décembre, la séance d'explications est, contre toute attente, un succès. ""Notre Père !", la masse des Noirs, plus familiers, reconnaissants de sa bonté, psalmodie sur son passage : "Papa ! Vive papa Sarda Garriga !", conte, lyrique, Ary Leblond.
On veut croire que la forme de la harangue importe plus pour les "non libres" que le fond. Il faut les comprendre, ils n'ont pas l'habitude que l'on s'adresse à eux sans l'intercession de leurs maîtres et voilà que ce gouverneur-là leur donne à chacun du "citoyen" long comme le bras ! Pourtant, 153 ans après le discours de Sarda est, au mieux, totalement surréaliste. Drôle de "libérateur" !
"Je vous demande de prendre d'urgence vos livrets !", enjoint le commissaire général cité par Ary Leblond. "Non, citoyens, ces livrets d'engagement, comme des malintentionnés veulent vous le faire accroire, ne vous livrent pas encore pieds et poings liés. Je veux que vous en soyez sincèrement persuadés : les Blancs et les Noirs ici ont réciproquement besoin les uns des autres, pour le bonheur de tous : du planteur comme du travailleur et pour la prospérité générale de votre île bénie ! Ecoutez-moi bien, mes amis : Vous rendez-vous compte de la dure épreuve imposée, du jour au lendemain, à vos anciens patrons ? (...)" Aussi incroyable que cela semble aujourd'hui, la contrainte est acceptée par nombre de futurs affranchis. Mais comme le font remarquer les auteurs de l'ouvrage "Histoire de la Réunion, de la colonisation à la région" (Yvan Combeau, Prosper Eve, Sudel Fuma et Edmond Maestri) : "La majorité d'entre eux s'engage, comme le prévoit la nouvelle législation, sans prendre conscience de la valeur juridique des actes qu'ils contractent auprès des propriétaires. Comment expliquer cette aliénation volontaire de leur liberté par des hommes qui sortent d'une longue période d'asservissement ?"
UN "PAPA" GENTIL MAIS SÉVÈRE
La réponse est triple. "On peut affirmer que l'action de Sarda Garriga, les pressions des maîtres sur les esclaves et la moralisation du clergé sont à l'origine des premiers engagements massifs des engagés du sucre", lit-on dans l'ouvrage précité. Aussi "bon" soit-il pour ses "enfants", "papa Sarda" use de la menace. "Je vous ai trouvé bons et obéissants, je compte sur vous. J'espère que vous me donnerez peu d'occasions d'exerçer ma sévérité; car je la réserve aux méchants, aux paresseux, aux vagabonds et à ceux qui, après avoir entendu mes paroles, se laisseraient égarer par de mauvais conseils ... Que votre devise soit toujours : Dieu, la France et le travail !", avertissent les dazibaos du proconsul le 19 décembre, à la veille de l'affranchissement. La mise en garde n'aura pas d'effet. Le lendemain est jour de liesse. Les affranchis exultent, ils sont bien les seuls d'ailleurs. Les chiffres varient selon les chroniqueurs. Le gouverneur Graëb estimait à plus de 60 000 le nombre d'esclaves en 1848, Daniel Vaxelaire dans son "Grand livre de l'Histoire de la Réunion" l'évalue "proche de 62 000", Ary Leblond parle de 60 629 affranchis, Pérotin, de 60 000 et les auteurs de "L'Histoire de la Réunion, de la colonisation à la région" recensent très précisément 62 151 individus "au moment de l'émancipation". Mais flatteries, admonestations et arrêtés (le texte du 18 octobre 1848 a été complété par celui du 23 décembre 1848 portant création d'un atelier de discipline pour les vagabonds et mendiants) n'ont pas l'effet recherché. Sur les 45 698 esclaves travaillant au 1er janvier 1848, on n'en dénombre plus que
15 483 un an plus tard. Sarda Garriga qui n'avait eu de cesse de ménager la chèvre et le chou, les planteurs et les affranchis, et en réalité davantage la chèvre que le chou, est finalement trahi par les deux.
Les affranchis - dûment remplacés par les "engagés" africains et indiens - fuient les plantations, ce que l'on comprend fort volontiers. Qui plus est, ils ne répondent pas aux objurgations de Sarda de voter lors des législatives de septembre 1849.
Le désaveu est politique. Les conservateurs, et notamment Prosper de Greslan, sont remis en selle. Les sujets de discorde ne manquent pas ("l'indemnisation" pour la perte des esclaves est jugée insuffisante...). La sanction ne se fait pas attendre.
Le 30 octobre 1849, Louis-Napoléon, alors président de la République, dissout son cabinet des ministres au profit de personnages qui lui sont entièrement acquis, lesquels procèdent immédiatement à de sévères purges. Sarda Garriga, qui a le défaut d'être "l'homme de Schœlcher", fait partie de la première charrette. Sa révocation date du 7 novembre 1849, le courrier qui l'en informe, du 10 novembre.
Son successeur n'est autre que le capitaine de vaisseau en retraite Doret, mais Sarda n'attend pas l'arrivée du marin. Il remet le pouvoir au colonel Barolet de Puligny à titre d'intérim et quitte l'île le 12 mai 1850. On le retrouvera en décembre 1851 commissaire général de la Guyane chargé d'organiser les bagnes du second Empire.
Républicain dans l'âme et le sang, plutôt que d'accepter de jouer les garde-chiourmes des opposants à Louis-Napoléon, il démissionne et se retire dans sa propriété d'Heudreuville, dans l'Eure, où il devait décéder le 8 septembre 1877. Il mourut dans la misère en dépit d'une pension que vota et lui fit verser le conseil général de la Réunion...
Philippe Linquette

Napoléon mais pas Bonaparte
En s'en retournant vers Brest, qu'elle atteindra le 23 septembre 1850, la frégate "Reine Blanche" sur laquelle a pris place Joseph Sarda Garriga relâche à Sainte-Hélène, comme souvent le font les vaisseaux ayant doublé le cap de Bonne Espérance.
Jacques Denizet dans sa biographie romancée "Sarda Garriga, l'homme qui avait foi en l'homme", évoque "les démonstrations de la plus haute estime" du représentant de la Couronne britannique à l'endroit de son homologue.
Le commissaire général se prénomme Napoléon, ce qui n'est pas sans évoquer quelque figure connue à Sainte-Hélène ! "Bon nombre de Français de sa génération portent comme lui ce lourd prénom de Napoléon", défend Jacques Denizet. Ary Leblond voit dans Sarda Garriga, "un Bonaparte émancipateur des Noirs à l'île de la Réunion. 1848" au point de titrer ainsi son article pour la "Revue des Deux Mondes" en 1948. Leblond se fonde sur les déclarations de la belle-fille du commissaire général de la République, rencontrée à Paris. Selon la bru, Sarda Garriga serait en effet le fruit des relations aussi illégitimes qu'adultérines de Joseph Bonaparte, roi de Naples, et de Marie Garriga, épouse du berger Gaudéric Sarda. Selon Jacques Denizet, ces révélations auraient été faites par la bru à un certain José Melila, lequel serait l'auteur d'un article publié par la revue catalane "Veu del Canigo" sous le titre "Un Bonaparte roussillonnais". "En 1957, note Denizet dans son avant-propos, Georges Hémeret (dans "l'Indépendant de Perpignan", ndlr), dont la belle-mère était une petite-nièce de Sarda Garriga, ne faisait plus de celui-ci que le filleul du roi Joseph". La légende a la vie dure. Daniel Vaxelaire écrit que Sarda "doit son prénom à Joseph Bonaparte qui avait été accueilli par sa modeste famille". Assertion battue en brèche par l'historien André Gavoty dans la "Revue des Deux Mondes" datée du 15 septembre 1966 et par Denizet.
"L'évidence s'impose, écrit celui-ci. Le roi Joseph ne quitta sa capitale de Naples, pour rejoindre l'Empereur à Bayonne, qu'à la fin de 1808, en passant par Lyon, Narbonne et Toulouse. Il ne peut donc être ni le père du petit Sarda, né en décembre de la même année, ni même son parrain, puisqu'il ne mit jamais les pieds dans les Pyrénées-Orientales où les époux Sarda ont toujours vécu." L'honneur de Gaudéric Sarda est donc sauf.