Kerveguen, c'est avant tout une aventure familiale fondée sur le commerce et l'épargne qui a duré plus d'un siècle. Au sommet de sa puissance, la famille Kerveguen possédait pratiquement toutes les terres qui s'étendaient dans le Sud de l'île entre 150 m et 800 m d'altitude. C'est à Gabriel Le Coat de Kerveguen
que l'on doit cette extraordinaire ascension.

Une usine sur la ligne des 400 au Tampon, une autre aux Casernes à Saint-Pierre... : ce sont les vestiges laissés par les Kerveguen à la Réunion. Pas de biographie. Seulement quelques récits ici et là. Alors, la Réunion n'en sait pas beaucoup sur Gabriel Le Coat de Kerveguen avant qu'il ne débarque dans l'île au XIXe siècle. Il arrive de France. Il est comte, jeune ... mais ruiné. Fort de son "génie" dans le commerce et l'épargne, il achète un lopin de terre et y sème des girofliers. Les clous feront sa richesse. Mais pas seulement. En 1831, il épouse une riche créole. Son amour pour la terre ne le quitte pas et il se lance dans la culture et la spéculation du café dans les hauts de Saint-Pierre. Nous sommes dans la première moitié du XIXe siècle et les hauts sont encore peuplés. Gabriel Le Coat de Kerveguen achète alors un domaine au Tampon.
104 ACTES D'ACHATS EN DEUX ANS
A partir de ce moment, il devint à la fois le plus grand rassembleur et le plus extraordinaire échangeur de parcelles de l'île. C'est Jean Defos du Rau, dans son étude de géographie humaine "L'île de la Réunion", passée à la postérité, qui le relate. Dans sa thèse de doctorat soutenue le 29 novembre 1958, et qu'on peut trouver au Fonds local de la Bibliothèque départementale à Saint-Denis, on peut lire encore que Kerveguen passait sa vie dans les cabinets de notaires. "Du 11 février 1835 au 25 mars 1837, nous avons trouvé les textes de 104 actes d'achats dont neuf le même jour à neuf propriétaires différents". Les premières pentes au-dessus de Saint-Louis ont sa préférence. Le Gol, le Bois-de-Nèfles, et surtout la Rivière et Le Ruisseau dont on lui doit les créations. Après Saint-Louis, il jette son dévolu sur Saint-Pierre, les hauts encore, entre la rivière d'Abord et la ravine des Roches. Puis il s'étend vers la Ravine Blanche, tout Bras de Pontho, Petit Tampon, Grand Tampon, Bérive. Mont Vert est accaparé en 1836.
Jean Defos du Rau le relate encore : "Comme beaucoup des terrains vont jusqu'au sommet des montagnes, Kerveguen se considère comme propriétaire de la plus grande partie de la plaine des Cafres, c'est-à-dire d'un quadrilatère de 15 kilomètres sur 8, soit 12 000 hectares pour ses seuls domaines au-dessus du chemin des 600". Sa soif de terres ne s'étanche pas. Et gagne l'Est. Il franchit la Rivière d'Abord et s'étale vers Petite-Ile et Carosse, à partir de 1837. C'est quatre ans plus tard qu'il achètera les parts de ses enfants (les établissements de l'Etang-Salé et celui des Casernes) sur l'héritage de leur mère. Cela représentait 27 terrains entre la ravine Blanche et la rivière d'Abord, avec 257 esclaves. Sans compter les achats des fils, Denis surtout qui amplifiera l'œuvre de son père.
"Toutes les terres des Kerveguen étaient cadastrées, séparées par des lignes horizontales, divisées en carrés numérotés", note encore Jean Defos du Rau qui n'hésite pas à qualifier les Kerveguen de "très grands seigneurs, de féodaux...". Aujourd'hui encore, on dit que dans le Sud de l'île, toutes les terres de Saint-Pierre à la plaine des Cafres, et entre la ravine des Avirons et Basse-Vallée ont été, directement ou non, à un moment ou à un autre, sous la coupe des Kerveguen. Pas étonnant que le comte Gabriel Le Coast de Kerveguen est souvent cité comme étant le créateur de la richesse du Sud.Ces vastes rassemblements de parcelles dans les mains des Kerveguen accompagnaient en fait la concentration des sucreries ou usines centrales. Sudel Fuma, dans "Une colonie île à sucre", s'est penché sur cette économie réunionnaise du XIXe siècle. Il mentionne dans son ouvrage qu'on ne peut contester l'emprise des milieux d'affaires (commerçants, négociants, armateurs), sur l'activité principale de l'île : l'industrie sucrière. "Une emprise qui leur assurait de gros profits par l'endettement des colons sucriers. Ceux-ci avaient besoin de liquidités pour exploiter leurs propriétés, ne recevant l'argent des récoltes que longtemps après qu'elles aient été vendues. Il s'écoulait parfois un à deux ans avant que le colon reçoive le produit de ses rentes". Alors, ils empruntaient. Mais les bailleurs de fonds ne prêtaient pas sans garantie. "Ils prenaient, tel ce grand propriétaire et négociant Gabriel de Kerveguen, des hypothèques sur les domaines de l'île". Les colons étaient souvent pris à la gorge.Sudel Fuma rapporte encore : "Les prêts se faisaient dans des conditions désastreuses qu'avaient introduites les besoins des colons, l'avidité des prêteurs et la rareté extrême des moyens de crédit". L'intérêt légal était de 12%. Il atteignait allègrement la barre des 16%. Petit à petit, les colons s'endettaient.
Un endettement expliqué en grande partie par l'économie de plantation. "La colonie payait ses dettes avec les produits coloniaux. Un système qui a permis aux bailleurs de fonds métropolitains et locaux, notamment les agents de change, de contrôler l'économie sucrière du pays", témoigne encore Sudel Fuma.
LA FIN DE LA PÉNURIE DE MAIN-D' OEUVRE
Et Gabriel de Kerveguen prêta, prêta... "Il a joué le rôle de propriétaire banquier", note encore l'historien qui, dans un tableau, a retracé l'évolution des prêts entre 1830 et 1857. Ce taleau montre ainsi qu'entre 1830 et 1835, les sommes moyennes prêtées étaient de 15 338 francs. Elles ont atteint 72 279 entre 1836 et 1840, 95 104 francs entre 1846 et 1850 et 85 696 francs entre 1850 et 1857. Des chiffres révélateurs de l'ampleur et de la progression de cette activité plutôt lucrative pour les Kerveguen. Aussi bien avant qu'après l'abolition de l'esclavage...
C'est sous la forme d'obligations que se présentaient ces prêts. Leur durée était variable mais l'intérêt était fixé à 9%. Mais cet achat de terres à crédit a eu des effets néfastes : le prix de l'immobilier a grimpé à des niveaux biens supérieurs à sa valeur réelle.
Tout le monde le reconnaît : l'abolition de l'esclavage a provoqué un véritable séisme dans l'histoire des vieilles colonies. En effet, la pénurie de main d'œuvre s'est fait cruellement sentir. Or, dans une économie basée sur la monoculture, la part de main -d'œuvre est importante. Les planteurs ont dû donc chercher une main-d'œuvre adaptée non seulement pour les exploitations agricoles mais aussi pour les usine sucrières. Ils la trouvèrent avec les travailleurs indiens dont la Compagnie des Indes disait le plus grand bien. Le gouvernement français entama alors des discussions. Elles donnèrent naissance aux conventions de 1860 et 1861. Conventions autorisant la venue à la Réunion des travailleurs malabars (malabar désigne la côte ouest de l'Inde).
"DES ENGAGÉS SOBRES"
Directeur de la station des Câbles, André Bernot, écrit dans un article sur "L'affaire des kerveguen ou un incident très imprévu de la réforme monétaire de 1879", disponible également au fonds local de la bibliothèque départementale et paru dans le recueil trimestriel de documents et travaux inédits pour servir à l'histoire des Mascareignes françaises (janvier-mars 1944) que "les engagés étaient des Malabars sobres, laborieux et économes". Comme les premiers contingents ont donné entière satisfaction, un courant migratoire régulier s'est alors mis en place. Mais si les affranchis étaient attachés à la Réunion, les engagés, eux, n'avaient qu'un rêve : retourner en Inde.
"Ces Indiens, habitués aux roupies d'argent de leur pays, se montraient assez intransigeants sur la qualité de la monnaie dont on les payait", indique André Bernot. Ainsi, ils se méfiaient du papier-monnaie et boudaient les pièces. "Gabriel Le Coat de Kerveguen, le plus gros propriétaire terrien de l'île, possesseur de vastes établissements, avait intérêt à ne pas heurter cette prédilection pour la monnaie d'argent de ses travailleurs malabars, de ses Bengalis et de ses Telingas, afin de les inciter à renouveler leurs contrats. Il pressentait que ces Indiens, que le rude labeur des champs du littoral n'effrayait pas, s'attacheraient à cette terre nourricière et bienfaisante, s'y fixeraient et séduits par le libéralisme créole et français, qui ne font qu'un, formeraient plus tard la grande famille paysanne réunionnaise, à laquelle l'agriculture de ce pays doit tant". Il ne se trompait pas... Il était seulement soucieux de régler un problème personnel au titre de ses affaires, il a mis en place une véritable institution financière qui allait même porter son nom. Il eut en effet l'idée ingénieuse -audacieuse aussi- de faire venir d'Europe pour son propre compte des pièces d'argent allemandes démonétisées.
C'est en 1859 qu'il sollicitera l'autorisation de l'administration locale d'introduire sur ses domaines, pour payer ses engagés indiens, 227 000 pièces d'argent de 20 kreutzers. Le 11 juillet 1859, sa demande est acceptée.Les pièces, qui circulent au cours conventionnel de 1 franc, connaissent un vif succès. Et pas seulement auprès des travailleurs indiens. Elles n'avaient pas de cours légal.
DE L'OR DANS LES PIECES
Elles n'avaient pas accès dans les caisses publiques. Et pourtant, elles voyaient s'ouvrir devant elles de nombreuses caisses. Même les traites qui étaient expédiées en France étaient payées en kreutzers. Et le marché local était régulièrement approvisionné par ces pièces démonétisées en Autriche. Des pièces qui portèrent bientôt le nom de kerveguen... "Le kerveguen est une pièce d'argent du module approximatif de notre dernière pièce d'argent de deux francs", rappelle André Bernot. Elle était moins épaisse toutefois. Mais aussi d'un poids et d'un titre moindres. Selon l'annuaire du Bureau des longitudes, la pièce de 20 kreutzers pèserait 6,682 grammes et contiendrait 58,3% d'argent fin. En fait, le poids de la pièce de 20 kreutzers a varié au fil des ans.
Ainsi, il pesait 6,315 grammes en 1804 et 6,630 grammes en 1845. Les kerveguen (les pièces) contenaient de l'or également. Mais en quantité infime. Ces pièces étaient ornées des effigies diverses des rois et empereurs d'Autriche de la dynastie des Habsbourg. "Le revers représente l'aigle bicéphale des Habsbourg surmonté d'une couronne, le chiffre 20 (20 kreutzers) dans une cartouche, et le millésime, qui s'étend de 1755 pour les pièces de Marie-Thérèse à 1848 pour les pièces de Ferdinand II". On dit même que certaines pièces avaient été surfrappées de la lette K (K comme Kerveguen bien sûr).
Très vite, Gabriel Le Coat de Kerveguen devient le plus grand financier de l'île. Célimène, la Muse de la Saline, l'égratignait dans ses chansons mais il était le premier à en rire...
Cette situation qui avait duré près de vingt ans aurait eu encore de beaux jours si le président de la République n'avait pas promulgué un décret en avril 1879 mettant fin à la circulation des monnaies étrangères sur le territoire.
En mission à la Réunion pour expliquer cette réforme, M. Imhaus, trésorier-payeur général des Bouches-du-Rhône, délégué du ministre des Colonies, apprend non sans stupéfaction l'existence des kerveguens. "Selon ses propos, dans aucun dossier, rapport ou correspondance ne figurait cette organisation", rapporte un ouvrage "L'Histoire de la monnaie de la Réunion".
PANIQUE POUR UNE PIèCE DE MONNAIE
Comme l'Etat français refusait de prendre à sa charge la démonétisation de cette monnaie qu'un particulier avait introduite dans le pays pour payer ses employés, Gabriel Le Coat de Kerveguen fut mis en demeure de rembourser toutes ses pièces dans un délai de vingt jours. Ainsi en décidait un avis du 10 mai 1879. Cet avis, premier acte de l'Administration contre une autorité économique locale puissante, allait déboucher sur un conflit. En effet, si l'autorisation avait porté sur 227 000 pièces, il y en avait 800 000 en circulation. La nouvelle provoqua panique et émotion. On assista alors à une dépréciation du kerveguen. Des pièces étaient échangés à 80, voire 75 centimes alors que sa vraie valeur était de un franc.
Dans l'île, les incidents se multipliaient. A Saint-Denis et à Saint-Paul en particulier. La police allait de boutique en boutique pour supplier les commerçants de rester ouverts et d'accepter le kervéguen.
A Saint-Pierre, la maison du mandataire de M. de Kerveguen est assaillie par une foule de personnes réclamant leur remboursement. La Réunion est en colère. Par peur d'être ruinée. Finalement, le maire de Saint-Denis, le 18 mai 1879, informait la population que les caisses municipales recevraient les kreutzers dits kerveguen le lendemain pour tous les impôts, comme par le passé.
Les critiques fusaient de toutes parts contre le gouverneur Cuinier, accusé d'avoir agi dans la précipitation. De réunions en sessions extraordinaires, la colonie finit par opérer à ses frais le retrait des pièces. Toutefois, en juillet 1879, le tribunal condamna M. de Kerveguen à rembourser tous les kreutzers qu'il avait introduits.
Le règne monétaire des Kerveguen s'achevait... Le début de la fin. La faillitte économique qui toucha l'île dans les premières années du XXe siècle entraîna la chute de cet empire et la liquidation de tous les biens des Kerveguen en 1919. C'est alors qu'un à un, les membres de la dynastie quittèrent l'île...
Juliane Valéama
