Charles et Joseph Desbassayns (1782-1863) et (1780-1850)
Pendant tout le XVIIIe siècle, l'industrie sucrière demeure quasi inexistante sur l'île Bourbon. Placée sous la dépendance de l'Isle de France par le gouverneur La Bourdonnais, Bourbon ne sert que de "grenier" alors que son île-sœur obtient le monopole de la culture industrielle de la canne à sucre. Soucieux de préserver les intérêts des guildiviers (lieu de fabrication du jus de canne à sucre) de l'Isle de France, les gouverneurs successifs de l'île Bourbon paralysent toute velléité de changement. Mais après le passage des Anglais, qui occupent un temps la Réunion et conservent Maurice, la production de canne à sucre ne suffit plus. Charles Desbassayns, cinquième fils de la richissime Mme Desbassayns comprend qu'il y a un marché à prendre : il monte une sucrerie sur sa propriété du Chaudron, posant les premières pierres de ce qui sera une véritable révolution sucrière.

Chez les Desbassayns, tout est une histoire de famille. Mme Desbassayns, riche propriétaire agricole, donnera naissance à neuf enfants, qui tous connaîtront un sort enviable, à commencer par Joseph et Charles, ses deux derniers fils. Après des études à Paris et aux Etats-Unis, les deux frères rentrent dans leur île natale. Apprenant la mort de son père, Charles se préoccupe de la vie de l'habitation gérée par sa mère tandis que son frère s'installe à Sainte-Marie et se lance dans une nouvelle grande culture, le maïs. Tous deux se marient la même année, en 1808 : Joseph épouse Elizabeth Pajot, soeur de son beau-frère, et Charles une Mauricienne tout juste âgée de 15 ans, Louise-Sophie Labauve d'Arifat qui lui donnera trois filles.
LA PREMIERE SUCRERIE MODERNE
En ce début de XIXe siècle, l'industrie guildivière commence à se développer sur l'île mais le général Decaen, nommé par Bonaparte, taxe fortement les producteurs d'alcool de Bourbon pour favoriser ceux de l'Isle de France. Les colons qui avaient planté des champs de cannes se tournent alors vers la fabrication du sucre. Quelques usines furent installées dans l'Est mais ce n'est qu'à la fin de la période anglaise (avril 1815) que l'avenir du sucre se dessine réellement. Maurice devenue anglaise, l'île Bourbon peut enfin reconnaître sa vocation sucrière et la développer. En 1815, Charles Desbassayns crée la première sucrerie moderne digne de ce nom au Chaudron. Grâce à lui, Bourbon va rapidement combler le retard d'avec Maurice. Il commence par s'inspirer des conseils et des procédés de fabrication des industriels mauriciens, mais le matériel se révèle vétuste et les rendements insuffisants. Après de longs mois d'étude et de documentation, ce précurseur fait venir de Londres une batterie de trois moulins verticaux en fer, mûs par un manège entraîné par des mulets qu'il commande à la firme Henkel et Dubuisson. Pour la construction de la sucrerie proprement dite, il recrute un ancien soldat
d'artillerie comme maître-maçon, Lesci Boucot qu'il envoie en stage sur l'île voisine pour étudier les procédés de fabrication. L'emploi de la charrette devenant indispensable, il recrute également un maître charretier pour le dressage des animaux. Il fallait désormais transporter les cannes des champs à l'usine, et le sucre de l'usine au port d'embarquement pour l'exportation. Pour évacuer le sucre, Charles améliore même à ses frais la voie d'accès entre le Chaudron et la marine de Saint-Denis. A l'exemple de son frère, Joseph ne tarde pas à installer, lui aussi, une sucrerie sur l'habitation Le Grand Hazier qu'il acquis à Sainte-Suzanne vers la fin de l'année 1812. Agrandie peu après, elle devient le modèle de l'habitation sucrière. En fait, les deux frères vont rapidement devenir des "rivaux amicaux" : c'est à celui qui fera construire, le premier, la machine la plus performante. Cette concurrence entre Charles, Joseph et les premiers sucriers de l'île participe grandement à la modernisation des usines.
LE MOULIN A VAPEUR FAIT SON APPARITION
Devançant son frère, Charles achète en 1817 le premier moulin à vapeur de l'île, qu'il commande une nouvelle fois à une firme anglaise. "Les pompes à feu" comme on les appelait alors permettent de produire plus de sucre. Au lieu d'être broyées dans des moulins à manège mis en mouvement par des mules, les cannes le sont désormais par des cylindres broyeurs actionnés par un moteur à vapeur. Toujours dans cet esprit de compétitivité, Joseph installe lui aussi, l'année suivante, un moulin à vapeur sur sa propriété du Bel-Air. Bientôt, les deux frères sont imités par nombre d'agriculteurs. Peu à peu, les moulins à vapeur remplacent les moulins à manège : on en comptait 84 en 1830, et109 en 1860.
Si Charles permet de lancer la révolution sucrière, Joseph, ardent travailleur, joue lui un rôle prépondérant dans le développement de la culture de la canne à sucre. Il s'attache particulièrement à l'étude des procédés de culture et met au point un mode d'assolement triennal pour la canne à l'aide de légumineuses qui fera longtemps autorité. "La plus importante des prescriptions est celle de la profondeur des trous à 12 pouces" explique-t-il dans son livre. Soucieux de répandre sa méthode, il invite même les agriculteurs à venir faire des stages chez lui. Véritable agronome, c'est donc à lui que l'on doit la première méthode rationnelle de la culture de la canne à sucre. C'est d'ailleurs lui-même qui met en place le système de plantation des cannes sur la propriété de son frère en 1815. Mais les deux frères ne furent pas seuls dans l'aventure, ils surent également s'entourer de bons chercheurs. Grâce notamment aux améliorations apportées par Gimart et Wetzell, l'île est bientôt à la pointe de la technologie sucrière mondiale. Accueilli par Mme Desbassayns alors que le navire sur lequel il se trouve échoue à Saint-Paul, Gimart se met à la fabrication du sucre peu après 1815. Souffrant d'insomnie, il découvre une nuit ce qui deviendra la batterie Gimart. "Il se leva en criant comme Archimède qu'il avait trouvé et réveillant tout le monde, il fit allumer la sucrerie !". Il venait de mettre au point une batterie ne comportant qu'un seul foyer pour plusieurs chaudières alors qu'en ce temps-là, chaque chaudière avait son propre foyer. Quelques années après, Charles encourage le chimiste Wetzell à perfectionner les techniques de fabrication du sucre. Et comme toute la famille Desbassayns participe à cette révolution sucrière, Mme Desbassayns elle-même, qui croyait en l'avenir vivrier de l'île accepte pour le bien commun de subventionner les recherches sucrières du chimiste. Connue sous le nom de chaudière Wetzell, la machine permet de réaliser des économies tout en étant aussi performante que les coûteuses chaudières à vide importées de métropole.
CHARLES, HOMME PUBLIC
Elle est rapidement adoptée dans toute l'île et ce n'est qu'à l'époque de la concentration de l'industrie sucrière qu'elle sera progressivement abandonnée au profit d'appareils anglais plus performants. Après un réveil difficile et tardif, l'industrie sucrière à la Réunion connaît un véritable essor. Alors que l'île exportait 21 tonnes de sucre en 1815, elle en exporte plus de
5 000 tonnes en 1826 et plus de 15 000 en 1832. Parallèlement à son rôle de précurseur, Charles fait aussi une brillante carrière politique en s'engageant pleinement dans la vie publique de l'île. En 1820, il est nommé membre du comité consultatif d'agriculture et de commerce de Bourbon. Cinq ans plus tard, il est fait chevalier de la Légion d'honneur et devient conseiller colonial à partir du 23 octobre 1826. Elu conseiller municipal de Sainte-Marie en 1854, il devient conseiller général du même canton l'année suivante. Année après année, ses responsabilités sont de plus en plus importantes : il devient le premier président de la chambre d'agriculture en 1854, et deux ans plus tard, président du conseil général. Trois ans avant sa mort, il est fait officier de la Légion d'honneur. En remerciement de ses travaux, Joseph sera quant à lui fait baron. Les deux frères ont eu toute leur vie un destin similaire, si ce n'est la maladie qui affecta Joseph. Peu avant ses quarante ans, il est en effet atteint d'une paralysie des membres inférieurs mais la maladie n'affecte en rien son dynamisme et sa curiosité scientifique. Malgré son handicap, il continue à travailler en palanquin pour le triomphe de la "culture savante". "Une fois lancé, rien ne l'arrêtait ; on l'a vu, se faire descendre, suspendu à des cordes, au milieu d'un rempart, pour déterminer et indiquer les points par où devait passer le canal conduisant l'eau qui lui était nécessaire pour ses usines" (Elie Pajot, neveu de Joseph).
Epuisé et malade, il doit pourtant se résigner à partir en France où il meurt en 1850. Sa tombe repose aujourd'hui au cimetière du Père Lachaise à Paris.
Sources
Album de la Réunion
Dictionnaire biographique de la Réunion
L'histoire de la Réunion
Delphine Bérat

Gros plan : La menace du Borer
"Le 16 novembre 1857, l'heure est grave. Le borer est entré à la Réunion et menace les champs de canne. Chenille troueuse à 16 pattes savamment appelé Procera Sacchariphagus, le ver fut introduit à Maurice dans un chargement de cannes en provenance de Ceylan. Malgré la destruction du chargement, des boutures avaient déjà été imprudemment prélevées et plantées. Le borer menaça tout l'édifice économique mauricien et ne tarda pas à apparaître à la Réunion. Découvert sur le terrain Gillot l'Etang, la menace s'étendit comme une traînée de poudre : sur la propriété de Lepervanche-Mézières à Sainte-Suzanne, chez bellier Beaumont à la Rivière-des-Pluies... Aussitôt, une commision de la chambre d'agriculture se réunit sous la présidence de Charles Desbassayns. Une mobilisation générale fut déclenchée et une grande campagne d'information lancée dans la presse. Tiré exceptionnellement à trois cents ou quatre cents exemplaires, "Le Moniteur" fut distribué dans les communes pour faire connaître les consignes. Le premier mot d'ordre était clair : mettre le feu aux champs après la coupe de cannes. Bien que la fourmi soit l'ennemi naturel du borer, le feu constituait la solution radicale pour tuer les œufs, la chenille et le papillon". Extraits de Rayonner.