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Antoine Roussin
(né le 3 mars 1819, décédé le 18 septembre 1894)
Peintre, lithographe et professeur de dessin au lycée de Saint-Denis


Qui aurait pensé ce 3 mars 1819 que ce fils de boulanger à peine sorti du bain natal allait plonger dans l'aventure coloniale? Certainement pas ses parents. Car Antoine Louis Roussin est un enfant de la cité des Papes. A l'âge de 23 ans, la tête pleine de rêves, le jeune Avignonnais embarque à Toulon le 1er mars 1842. Son lien de parenté avec le baron Amiral Roussin y est peut-être pour quelque chose. Les indices à ce sujet demeurent flous. Toujours est-il que c'est doté du grade de Sergent dans le 3e régiment d'infanterie de marine qu'il met le cap vers la Réunion. Son dossier militaire le décrit "de taille moyenne, les yeux marrons, les cheveux châtain foncé, le front découvert et le nez aquilin". Libéré de ses trois années d'obligations militaires, il va s'attacher à mettre en valeur ses dons pour la peinture. Il savait comme on disait à l'époque "réussir les ressemblances".

UNE ASCENSION PROGRESSIVE

Le méridional ne chôme pas. Son petit atelier de peinture sert sa notoriété. On vient le voir pour se faire faire le portrait et afficher sa figure dans les salons mondains. Bientôt son mariage le 14 février 1846 avec une Créole de onze ans sa cadette facilite un peu plus son insertion dans le milieu îlien. Louise Elizabeth Petit, Bénédictine d'à peine seize printemps lui donnera cinq enfants pour une nouvelle vie pleine de péripéties (voir arbre généalogique). Ainsi la découverte au même moment d'une presse lithographique délabrée dans un coin du magasin général de Saint-Denis lui ouvre les portes de la célébrité: "Tour à tour mécanicien, chimiste, imprimeur, dessinateur, il a dû reconstruire cette presse en entier, composer ses crayons, composer les matières qu'exige la préparation du papier et de la pierre (voir encadré), surprendre chacun des procédés de l'inventeur, deviner enfin un à un tous les moyens d'exécution", écrit le Bulletin de la société des sciences et des arts.
Quelques années ont passé. L'atelier du 47 rue Barachois s'est mu en imprimerie typographique et lithographique. Une centaine de "Souvenirs de la Réunion" circulent dans les foyers et le succès est au rendez-vous: "C'est une heureuse pensée qui a conduit un jeune artiste à publier un recueil de lithographies sous ce titre.
C'est un frontispice pittoresque où l'on retrouve tout ce qui rappelle le sol colonial : le palmiste, le bananier, l'ananas, les oiseaux, les insectes, que nous voyons ici à chaque pas. Tournez quelques feuillets, et vous vous arrêterez d'abord à la cascade de la rivière des Roches; ici à l'église de Saint-Benoît; là, au pont du Serré. Tout se réunit pour assurer à cet intéressant recueil un succès mérité, auquel contribuera sans doute la prochaine venue du Jour de l'An. C'est en effet parmi les objets d'étrennes, celui qui doit le mieux éveiller les sympathies coloniales", écrit la Feuille Hebdomadaire de l'Île de Bourbon à la Noël 1846. Ce succès l'incite à se lancer onze ans plus tard dans un projet plus audacieux. Le conseil général lui concède une souscription.
En 1857, "l'Album de la Réunion" est publié en fascicules à quarante exemplaires.. De Louis Héry à Voïard en passant par Gontier, les meilleures plumes de l'époque agrémentent ses lithographies de textes documentaires.
Une véritable histoire contemporaine illustrée prend forme. Types humains, curiosités botaniques, oiseaux des forêts, personnages illustres et quartiers de l'île sont ainsi immortalisés. Mais l'homme aux multiples facettes a besoin d'une stabilité professionnelle lui garantissant des revenus stables. En juillet 1855, il est nommé professeur au lycée impérial de Saint-Denis. Son domaine, le dessin d'imitation. Nous sommes à l'époque où l'académisme règne en maître et où la tradition de copie des grands maîtres est de rigueur. L'estimation du travail des élèves passe par cet exercice et pendant trente ans, le maître notera ces derniers de cette manière.

UN HOMME DE CARACTERE

Trente années où, déjà à l'époque, cet homme de caractère entrera souvent en conflit avec ses collègues et son administration.
L'accrochage qu'il a avec un maître-répétiteur est à ce titre plutôt amusant et dépeint bien le personnage : "M. Lambois m'a regardé d'un air narquois et n'a pas daigné me rendre mon salut comme il agit de la sorte depuis longtemps", déclare l'artiste professeur avant d'ajouter "Je lui ai demandé pourquoi il avait toujours l'air de se moquer de moi, il m'a répondu insolemment qu'il ne voulait pas et qu'il n'avait pas à me saluer, je l'ai traité d'impoli, il m'a répondu de même et je l'ai appelé polisson... Il m'a qualifié de c... et de malotru, je crois que ces insultes ne m'auraient pas entraîné à faire ce que j'ai fait s'il ne me les avaient pas jetées à la figure en me touchant presque avec son visage, je l'ai repoussé d'un coup sur la figure. Il a riposté d'un coup de poing. Heureusement que les personnes présentes sont intervenues et ont arrêté le scandale", explique-t-il dans son rapport. Ses relations tumultueuses lui vaudront de solides inimitiés.
Ainsi en juin 1884, lorsque le gouverneur Cuinier écrit au ministre de la Marine et des Colonies au sujet d'éventuelles palmes académiques, il décrit le personnage en des termes peu tendres : "Son mérite comme professeur est très contesté, et sa tenue n'est pas des plus irréprochables. Il y a dans ses paroles et dans ses gestes, une exagération que chacun s'accorde à attribuer à un manque ordinaire de tempérance qui, sans être poussé jusqu'à ses dernières limites, lui fait perdre tant soit peu sa dignité... Il me semble que ses longs services sont mieux récompensés par une élévation de ses honoraires que par une distinction honorifique que nous vous prions, Monsieur le Ministre, de réserver pour certains professeurs qui en sont bien autrement dignes par leur talent et l'honorabilité de leur vie privée". Il n'empêche. Antoine-Louis sera malgré tout nommé officier d'académie. Un officier d'académie qui évolue avec son temps. En 1860, les premiers clichés photographiques immortalisent en effet la Réunion d'alors. Louis-Antoine Roussin ne reste pas insensible à cet art nouveau. Il commence par retoucher et colorier des portraits photographiques. Et passe à la photo de ses propres lithographies en 1864. Sites naturels, monuments de la colonie, portraits sont vendus un franc pièce et permettent à l'artiste d'étendre son marché. Il s'intitule alors "peintre-photographe" et inclut les clichés à son premier album (voir par ailleurs).
En 1878, Louis-Antoine Roussin entreprend de réimprimer en quatre volumes l'Album de la Réunion, avec des textes de la société des gens de lettres. Le Bulletin de souscription nous dit que cet œuvre lui a valu "plus de vingt années de travail et est un monument élevé à l'histoire coloniale". Priorité est donnée aux travaux du port de la Pointe-des-Galets et du chemin de fer. A sa retraite en 1888, affecté par la mort de son épouse et de sa fille, il part à Avignon. Mais revient dans l'île où il meurt usé par la maladie le 18 septembre 1894.
Seule sa fille Berthe et son petit-fils Georges Rosset sont encore présents à la Réunion. Berthe se chargera d'annoncer la triste nouvelle à ses frères et sœurs. Roussin n'a pas seulement été un professeur de dessin. Mais un artiste qui toute sa vie se lancera avec passion dans l'exploitation de différentes techniques artistiques.
De nos jours, les toiles de l'artiste restent fort rares et peu connues. La "Cathédrale de Saint-Denis" est l'une de ses œuvres les plus talentueuses. Là encore, Louis-Antoine Roussin dépeint l'ambiance créole de la fin du XIXe siècle. Même rareté du côté des lithographies.
L'initiative des éditions marseillaises Jeanne Laffitte de rééditer en 1975 la première impression de "l'Album" en cinq volumes remet à la mode le lithographe. Un hommage de la cité phocéenne à ce Provençal quelque part devenu pleinement Réunionnais.

Gwendal Audran  



Gros plan: Un homme original
C'est un précieux témoignage que nous livre la revue de l'île de la Réunion sur le peintre professeur. Il a alors 65 ans : "Pour un original, c'était un original. La première fois que nous prîmes contact avec lui ce fut évidemment au lycée. Notre première leçon de dessin qu'enseignait en ce moment le vieil artiste -c'était en 1884 - restera gravée dans notre mémoire.
"Il entrait dans la classe pleine de turbulence, de son pas ouaté de feutre, le chapeau un peu sur le côté, et tout de suite, après un "hum" sonore qu'il lançait, dès l'entrée, le silence se faisait.
"Le verbe très haut, M. Roussin ne prétendait pas au langage des précieuses. Il ponctuait ses conseils, ses admonestations de mots que la morale puérile et honnête réprouvait quand il ne les "illustrait" pas d'une bourrade bien appliquée. On ne s'en offusquait pas. Loin de là. C'était matière à plaisanterie. Une classe sans un juron du vieux professeur manquait de sel, de saveur.
Dans la classe, il faisait deux parts : ceux qui avaient le feu sacré, qui voulaient apprendre et pour qui la Vénus de Milo dont le plâtre dressait le torse impeccable au-dessus de nos têtes folles disait quelque chose, et les cancres, ceux qui passaient des années à dessiner un rond dans un rond plus grand.
C'est aux premiers seuls qu'il s'intéressait, il fallait voir avec quelle tendresse, avec quelle passion même. Car il aimait son art, ce vieil artiste; il nous aimait aussi tous, bons élèves et cancres, l'île enchanteresse qui l'avait captivé et pris tout entier, corps et âme."


Repères

La lithographie
L'épreuve lithographique est obtenue par impression sur du papier. Le dessin est exécuté à l'envers sur la pierre lithographique avec un crayon ou une plume à encre grasse. Après action de l'acide nitrique, il se produit, sauf à l'emplacement du dessin, une couche de nitrate de calcium, produit hygroscopique qui ne prend pas l'encre. Ce procédé exige beaucoup d'adresse pour tracer le dessin original. La pierre lithographique a été remplacée par une feuille de zinc spécialement traitée, procédé qui a donné naissance à l'offset.

Tel père, tel fils
Georges-Augustin Roussin est le seul de la fratrie à suivre les traces de son père. Dès l'âge de dix-huit ans, il reçoit un prix pour ses œuvres lors d'une exposition à l'Île Maurice. En 1873, grâce à une bourse, il devient pensionnaire à l'école des beaux-arts à Paris et rentre à l'atelier du peintre Cabanel. Ce dernier écrit : "Roussin travaille toujours avec le même zèle sous ma direction à l'école des Beaux-Arts, et je suis heureux de mentionner les très sensibles progrès que son travail incessant lui a fait faire dans ses études. Il serait à désirer que ses concitoyens voulussent bien lui continuer leurs encouragements, en lui prolongeant sa pension d'une année encore". En 1884, Georges obtient une médaille d'or à l'exposition internationale de Rouen. Une consécration pour le fils de l'artiste qui s'éteindra en 1930 en Algérie.