Déjà, l'ombre de l'abolition
Anne Chrétien Louis de Hell, gouverneur de l'île Bourbon (1783-1864)
Les livres d'histoire ne lui consacrent pas plus d'une dizaine de lignes. Pourtant, Anne Chrétien Louis de Hell a marqué la Réunion, dontil fut le gouverneur du 5 mai 1838 au 14 octobre 1841. L'almanach religieux du diocèse de Saint-Denis écrit même que nommé sur l'île Bourbon, le contre-amiral de Hell "sut s'attirer le respect et l'affection de tous, et y laisser, de son administration, des souvenirs qui ne sont point effacés". Depuis, à la Réunion, la localité de Hell-Bourg et, à Madagascar, celle de Hell-Ville à Nosy Be ainsi qu'une rue de Tananarive perpétuent son souvenir.

Mais quel diable a donc bien pu pousser Anne Chrétien Louis de Hell à quitter son Alsace natale au printemps 1838 pour venir s'installer durant un peu moins de trois ans sur l'île Bourbon ? Son goût des voyages sûrement. Son charisme, son intelligence et son talent inné à occuper des positions de haute importance surtout. Toute sa vie en effet, cet enfant de Landser, dans le Haut-Rhin, né en 1783 de parents nobles et fervents catholiques, a accumulé les bons points, les prix et les distinctions.
DEUX BLOCS S'OPPOSENT
Destiné à la carrière militaire, le jeune Anne Chrétien Louis reçoit dès l'âge de six ans un brevet de sous-lieutenant dans le régiment de Lauzun quand les événements politiques viennent boulevrser les projets formés pour lui par son père, tombé victime des passions révolutionnaires, le même jour que Malesherbes, son ami, en 1794. Pour le soustraire aux dangers qui pouvaient le menacer, sa mère décide de l'envoyer à Brest chez un ami dévoué. Ce dernier croit ne pouvoir mieux remplir la mission dont il est chargé qu'en le faisant embarquer, comme mousse (marin de moins de dix-sept ans), sur un navire de guerre, peut-on lire dans l'Almanach religieux du diocèse de Saint-Denis. "Dans cette position, le jeune de Hell acquit, au bout de trois ans, les connaissance exigées des aspirants, et arriva ensuite aux divers grades de l'armée navale, jusqu'à celui de contre-amiral".
Les écrits que sa famille ou les historiens possèdent sur son compte présentent M. de Hell comme un "être brillant". "Chargé à plusieurs reprises de missions importantes, il les remplit toujours d'une manière admirable". Après les guerres du premier Empire, auxquelles il prit part, le jeune Alsacien reçut les félicitations du ministre de la marine. Les travaux hydrographiques dont il fut chargé sur les côtes corses furent en effet recommandés aux officiers par le gouvernement de l'époque. Ces félicitations le conduisent à occuper le poste de commandant de l'école navale de Brest avant de naviguer vers d'autres lieux : l'île Bourbon. Anne Chrétien Louis de Hell est en effet nommé gouverneur. Il succède à Jacques-Philippe Cuvillier comme lui contre-amiral. L'enfant du pays alsacien débarque le 5 mai 1838. Il est conscient que son passage sur cette île française ne sera pas une partie de plaisir. Il sait que son administration sera marquée par l'obsédante question de l'esclavage et de son devenir. Les événements des dix dernières années sont révélateurs d'un changement profond de la société et des mentalités. En 1817, en effet, est annoncée l'interdiction formelle de la traite. A l'époque, ce débat, qui avait déjà commencé sous la Révolution fait ressurgir aux colonies les craintes de ce qui est appelé "l'avenir social". La monarchie de juillet en 1830 le voit s'intensifier : le bloc abolitionniste, reprenant le flambeau de l'abbé Grégoire, entame une lutte pied à pied contre le bloc colonial. En 1834 est fondée la Société pour l'abolition de l'esclavage. L'association devient le bras armé du parti abolitionniste, qui compte en ses rangs des personnages aussi influents que Victor Schoelcher, journaliste libéral. Il publiera d'ailleurs un ouvrage intitulé "Des colonies françaises. Abolition immédiate de l'esclavage". Son premier argument est bien sûr l'inhumanité de l'esclavage. Pour appuyer leur combat, les journaux de France publient des images effrayantes de Noirs jetés à la mer par les négriers interlopes, entassés dans les cales, marqués au fer rouge.
La résistance coloniale est de son côté en marche. Les porte-parole du mouvement vont jusqu'à avancer des discours sévèrement racistes : le Noir est désormais défini comme arriéré, inapte à l'exercice de la liberté et destiné à être indéfiniment sous tutelle. Plusieurs pages dans "L'histoire de la Réunion" de Daniel Vaxelaire traitent de cette période et des arguments cités ci-dessus en particulier. L'auteur reprend en effet les commentaires des chantres de la colonisation : "La preuve (Ndlr : qu'ils sont arriérés), disent les conservateurs : regardez ces libres, comme ils sont devenus arrogants !".
LE COMPTE À REBOURS EST ENTAMÉ
C'est donc dans ce climat et dans cette ambiance explosive qu'Anne Chrétien Louis de Hell est nommé gouverneur. Il est arrivé depuis tout juste un mois quand s'ouvre, le 28 juin 1838, la deuxième session du Conseil colonial, dont la tâche est de légiférer en matière de contributions. Le 6 février de l'année suivante, le Conseil fait connaître au gouverneur sa réponse au rapport de M. de Remusat à la Chambre des députés ainsi qu'à la dépêche ministérielle du 21 août 1838. C'est un plaidoyer pour le maintien du système esclavagiste.
Examinant un par un les articles du projet d'ordonnance visant à améliorer le situation des esclaves, la réponse du Conseil est invariablement la même : tout va pour le mieux, il n'y a plus rien à améliorer : "L'article 1er qui règle la nourriture, ne formule rien qui ne soit dans nos usages; la nourriture de nos noirs est toujours suffisante. (...)
L'article 2 enjoint à tous les propriétaires d'habitations de mettre à la disposition de leurs esclaves une portion de terre propre à la culture des vivres, et dont les produits leur appartiennent. Cette disposition ferait une obligation de ce qui s'exécute volontairement dans toutes les habitations où cela est possible; et nous devons le dire, ces terrains abandonnés aux esclaves sont ordinairement si mal cultivés, qu'au bout de peu d'années ils sont dans un état complet de déterioration. (...) et cetera et ainsi de suite jusqu'au vingtième article.
Clôturant cette très longue deuxième session du Conseil colonial, le 9 février 1839, le gouverneur de Hell se fera rassurant. Reste que le gouvernement, issu des barricades de 1830, va être poussé par une opinion publique qui comptait de nombreux et chauds partisans de l'émancipation. L'heure de la libération pour ces milliers d'esclaves a sonné. Le gouvernement de Louis-Philippe demande alors à Anne Chrétien Louis de Hell de saisir le Conseil colonial de trois projets d'émancipation. Première mesure symbolique en 1840 : une ordonnance royale prévoit un enseignement religieux des jeunes esclaves. C'était une obligation de principe depuis longtemps mais les colons avaient rechigné à l'appliquer. Désormais, en les formant, on considère les esclaves comme des humains à part entière. De leur côté, les conseillers tenteront une bataille d'arrière-garde, arguant du fait qu'ils n'avaient pas reçu de leurs électeurs un mandat explicite pour discuter d'une question aussi grave pour la colonie. Ils démissionneront donc en bloc. Le Conseil colonial est dissous le 1er février 1841 par arrêté du gouverneur. Les élections sont fixées au 10 mai. L'unique session de la troisième législature s'ouvre le 31 mai suivant pour s'achever le 2 février 1842. A l'ordre du jour : les projets d'émancipation du gouvernement royal. Le compte à rebours est donc bien entamé.
RETOUR A STRASBOURG
Mais en 1842, Anne Chrétien Louis de Hell n'est plus sur l'île Bourbon. Il a regagné la France où sa nomination comme préfet maritime de Cherbourg pour l'année suivante lui a été annoncée. C'est Charles Bazoche qui le remplace. A la Réunion, le souvenir de son passage n'est pas effacé par les habitants. Parmi eux, il s'était attiré le respect et l'affection de tous. D'ailleurs, le village de Bémaho lui donnera son nom : Hell-Bourg. A Madagascar, c'est Nosy Be qui porte l'empreinte du gouverneur. Il faut dire que dans ce cas précis, la France doit à M. de Hell la possession des îles Nosy Be et de Mayotte.
A la Réunion, ce cadeau offert durant sa mandature était un peu naturel. L'amiral de Hell n'a jamais caché son affection pour cette région de l'île. En 1840, lors de la pose de la première pierre de l'église de Salazie, ne déclarait-il pas : "Dès la première visite que je fis dans vos majestueuses montagnes, j'avais compris tout ce qu'un travail intelligent pourrait obtenir des éléments de prospérité que la Providence s'était plu à y répandre, et j'avais reconnu avec satisfaction que vous étiez hommes à ne pas vous effrayer par les difficultés (...). De là, ma sollicitude à vous assurer le concours de mon admiration".
En 1844, Anne Chrétien Louis de Hell est élu député de l'arrondissement de Strasbourg puis président du conseil général du Bas-Rhin. Enfin, en 1847, il est nommé à la direction générale des cartes et plans de la marine.
Le gouverneur de Hell mourut dans son château d'Oberkirch, près d'Obernai, le 4 octobre 1864. L'almanach religieux du diocèse de Saint-Denis écrit que "ses obsèques eurent lieu le 7 du même mois, au milieu d'un grand concours de population".
Olivier Biscaye

L'histoire du château d'Oberkirch
Anne Chrétien Louis de Hell était issue d'une famille noble, originaire de Francfort-sur-le-Main et du Vieux-Limbourg, établie en Alsace depuis le XVIe siècle. Son père, le chevalier François de Hell, était grand bailli (agent du roi qui était chargé de fonctions administratives et judiciaires) de Landser avant 1789 et membre de l'assemblée provinciale de 1787. Lorsqu'il épousa en première et deuxième noces deux des descendantes Oberkirch, le gouverneur de l'île Bourbon s'allia à une très grande famille noble, une des plus anciennes d'Alsace, mentionnée depuis 1135. Les représentants de cette digne lignée s'illustrèrent dans les tournois et les joutes, exercèrent de hautes fonctions : prévôt impérial à Obernai, fonctionnaire épiscopal, chanoine, officier, abbé. La plus célèbre du nom est Henriette Louise, épouse de Charles Siegfried d'Oberkirch. La baronne a été l'amie d'enfance de la Grande-Duchesse Marie Féodorowna, plus tard impératrice de Russie, et de Goethe qui lui dédia une comédie musicale en 1776. Henriette et Charles ne laissaient qu'une fille, Marie Philippine, Frédérique, Dorothée (1777-1827), qui épousa en 1798 le comte Louis, Simon de Bernard de Montbrison, premier recteur de l'académie de Strasbourg et président du conseil général du Bas-Rhin. Leurs filles, Henriette-Charlotte Isaure puis Aline Elisabeth se marièrent successivement avec le contre-amiral Anne Chrétien Louis de Hell. Et c'est ainsi que le futur gouverneur de l'île Bourbon fit son entrée au sein de la famille d'Oberkirch. De ses deux mariages, M. de Hell, devenu préfet maritime, député et conseiller général après son retour de la Réunion, donna naissance à trois enfants, deux filles et un garçon. Ce dernier, Charles Joseph Chrétien de Hell fut nommé ministre à plusieurs reprises.
En 1868, les représentants masculins des Oberkirch ayant disparu, il fut autorisé à Anne Chrétien Louis de Hell d'ajouter à son nom celui de la lignée de son épouse et ainsi de porter le titre de baron. Il occupa jusqu'à sa mort le château familial, édifié au XVIIe siècle, sûrement après la guerre de Trente ans. Au Moyen Age, on sait que c'était une habitation sans grâce, flanquée à l'ouest d'un pavillon à deux étages. L'ensemble manquait d'allure et de confort. En 1842, l'amiral de Hell le fit détruire pour le château actuel de vingt-sept pièces dans un style Louis XV très sobre. Pendant la Première Guerre mondiale, l'imposante bâtisse abrita le QG de la Xe armée allemande. En juillet 40, le château d'Oberkirch fut pillé et saccagé par l'occupant. De 1940 à 1944, les SS y avaient en effet établi un centre de formation du corps des auxiliaires féminines des transmissions et de nombreuses baraques envahirent le parc. En 1947, une des dernières descendantes vendit le domaine et le château à la ville d'Obernai. Depuis 1967, la belle demeure est devenue maison familiale de vacances du centre de Loisirs de l'Est. Le parc, aujourd'hui parc municipal, sert aussi de cadre à un centre équestre, à un terrain de camping-caravaning, à une piscine olympique, à un mini-golf...
Source : "Obernai",
par Jean Braun et Xavier Ohresser.