Le 14 octobre 1906, de Paris, où il décédera le 19 novembre suivant, François de Mahy rédige son testament politique. La Patrie créole du 22 décembre en cite cet extrait : "Pour faire un bon représentant du peuple, plus soucieux de la chose publique que d'avantages personnels, et pour lui assurer une réelle et durable influence, la probité vaut mieux que certaines réputations d'habileté. Si j'étais électeur dans ma circonscription, c'est pour Archambeaud que j'aurais voté." De fait, lorsqu'il se présente en remplacement du député décédé, le candidat Archambeaud, qui est déjà maire et conseiller général, est largement élu, grâce à la popularité du "Grand Créole"... Pierre Edouard Augustin Archambeaud voit le jour le 17 mars 1868 à Saint-Pierre. Son père, Edmond, est avoué. Sa mère, Jeanne-Louise, née Burel, a tout juste 20 ans. Après une scolarité normale et des études brillantes, le jeune Augustin obtient le diplôme de docteur en médecine. Il regagne sa ville natale, épouse une fille de famille, Marie-Augustine Julie Hortense Adèle Zélie Le Coat de Kervéguen, et installe son cabinet. Le 1er octobre 1898, un arrêté le nomme agent ordinaire suppléant de la santé. Le jeune notable se laisse gagner par le virus de la politique qui lui tend les bras. Et, le 19 août 1900, il est élu conseiller général de sa ville. Le 3 mars 1901, une élection municipale partielle le propulse au poste de premier adjoint sur la liste des vingt-sept conseillers de la liste du maire, celui-ci étant Jules Hermann. L'année suivante, il est déjà vice-président du conseil général. Plein d'ambition, il mène la fronde contre sa tête de liste. Le 1er juin 1902, le conseil privé se réunit pour statuer sur la situation critique de la municipalité de Saint-Pierre, minée par des multiples dissensions internes. Comme on le prévoit, le gouverneur Paul Samary prononce sa dissolution. Une délégation spéciale est chargée de remplir les fonctions dévolues au corps municipal. Aux élections du 22 juin, la liste républicaine que conduit Augustin Archambeaud l'emporte haut la main. Et trois jours plus tard, il est élu premier magistrat de sa commune natale. Il a 34 ans.
LE "DOSSIER" ARCHAMBEAUDMais, en 1906, il fait l'objet d'une enquête judiciaire. Un rapport de la séance du 30 octobre du conseil privé rapporte que, depuis son installation, la municipalité Archambeaud émet des bons provisoires sur les encaisses particulières du marché, de l'abattoir et du dépôt de pétrole. En outre, il est constaté une insuffisance des versements à la caisse du percepteur. Le bureau des finances du secrétariat général est alors amené à verifier la comptabilité communale. Ce contrôle met en évidence de manière indiscutable que ces encaisses particulières, pour le premier semestre de 1906 ont servi à solder des bons provisoires au lieu d'être versées au receveur municipal. Le maire reconnaît avoir créé ces bons ou avoir autorisé le secrétaire de mairie à le faire en son nom. Les deux comptables de la mairie confirment que le premier magistrat leur a imposé de faire des fonds qu'ils détenaient un usage contraire à la loi et aux réglements. Personne ne conteste ce procédé illégal d'emploi des deniers communaux. Mais, ce n'est pas tout : des déficits sans explications sont constatés. Un des deux comptables doit couvrir de ses propres deniers le déficit constaté à sa charge ; le second se donne la mort. L'enquête révèle que si les préposés au recouvrement des recettes municipales ne les ont pas intégralement reversées à la caisse du receveur, ils en ont disposé sur les ordres du maire ou pour des emplois inconnus. Et il est aussi établi que le secrétaire de mairie a utilisé certaines recettes pour régler des dépenses également inexpliquées, avec l'assentiment du maire.
La question qui se pose alors est de savoir si ces faits doivent aboutir à une condamnation à l'encontre des contrevenants. Le maire, en tant qu'ordonnateur des dépenses communales, échappe en principe au contrôle de la juridiction financière. Du moins, tant qu'il se maintient dans l'exercice régulier de sa fonction. Car, il en est autrement quand il crée ou autorise des comptabilités extra-réglementaires, participant ainsi directement ou indirectement à une utilisation irrégulière des deniers publics. Augustin Archambeaud ne nie pas ces gestions de fait : il les revendique même ! Et il soutient ses agents qui n'ont fait que se conformer à ses instructions et à obéir à ses ordres. Alors, pourquoi a-t-il agi de la sorte ? On suppose qu'il a été guidé par des considérations qui échappent au point de vue moral à toute appréciation désobligeante.
LETTRE D'ADIEULes deniers publics auraient donc été utilisés à des dépenses d'intérêt commune, à faire face aux charges les plus urgentes et aux exigences les plus impérieuses de la vie communale. Il n'y a donc là aucune anomalie. Non ? Résultat, il n'y aura aucune condamnation. Alors, pourquoi le 1er adjoint-maire sera-t-il suspendu de ses fonctions pour deux mois par le gouverneur Rodier, pour cause d'"irrégularités graves commises dans la gestion des biens de la commune" ? Déjà réélu maire en 1904, le Dr Archambeaud le sera à nouveau en 1908 et encore le 5 mai 1912... Le 25 août 1912, ont lieu des élections cantonales. Des troubles éclatent au bureau électoral de Petite-Île présidé par le maire. Archambeaud sera frappé d'une peine disciplinaire de deux mois de suspension de ses fonctions de maire, pour avoir été "dans l'impossibilité d'assurer l'ordre public". Dans une longue lettre, il proteste auprès du
gouverneur Garbit contre les griefs qui lui sont reprochés... Et puis, après ces élections particulièrement houleuses, il arrête brutalement sa carrière politique. Une dizaine de jours après, il quitte la colonie pour aller récupérer son siège de député à la chambre. Son conseil municipal est désemparé. Aucun de ses membres, adjoints comme conseillers, n'accepte d'assurer les fonctions de maire. Le 3 septembre, le "Nouveau JIR" publie sa lettre d'adieu. "Avant deux ans je serai de retour au milieu de vous, à l'approche des élections législatives, soit pour vous demander le renouvellement de mon mandat, soit pour vous conseiller au cas ou le choix d'un autre candidat s'imposerait dans un but de rapprochement et d'union des vrais républicains." Plus loin, il écrit que "notre petit pays comme la métropole d'ailleurs est à un tournant de sa politique. (...) La situation est aujourd'hui tout autre (...) Allons donc de l'avant ! (...) Une évolution à gauche est devenue nécessaire. Un pays comme un parti qui ne progresse pas est appelé à disparaître. Je vous parle, mes chers compatriotes, en homme bien désintéressé. Je sens que mes tendances socialistes ont refroidi certains de mes amis ; mais je veux avant tout le bien-être de mon pays et sa tranquillité. (...) Quand les partis qui se disputent depuis quelque temps la prépondérance politique dans ce pays auront pris leur véritable étiquette par l'application de la réforme électorale à l'étude, on sera étonné de retrouver dans la mêlée, à côté les uns des autres, des adversaires de la veille qui étaient divisés parce qu'ils s'ignoraient et plus séparés par des questions de personne que par les principes."
Le 18 septembre, le gouverneur Hubert Auguste Garbit dissout l'assemblée municipale. Le 12 novembre, l'ancien adjoint Jean-Pierre Fréjaville s'installe dans le fauteuil mairal. Les partisans d'Archambeaud n'ont pas présenté de liste, ce qui calme la situation. Et puis, en février 1914, il annonce officiellement à ses électeurs qu'il s'installe à Tamatave et qu'il ne briguera pas un troisième mandat de député. On le dit dégoûté de la politique. Le monde est en guerre. Il perdra son frère Georges, tombé au champ d'honneur le 22 août 1915... Dix ans après, le Dr Archambeaud effectue un retour fracassant dans la politique, en récupérant son fauteuil de maire, grâce à une confortable avance de 700 voix sur le maire sortant, son ancien adjoint Victor le Vigoureux. Le 17 octobre 1926, il retrouve également son siège de conseiller général. Il sera d'ailleurs réélu à ce poste en 1928 et en 1934. Tout comme il sera réélu maire de Saint-Pierre le 28 avril 1929 et en 1935. Son second majorat aura été marqué par la relance du port, avec entre autres l'acquisition d'un matériel neuf de batelage et d'un remorqueur. Le vendredi 21 août 1937, Augustin Archambeaud s'éteint dans sa maison du n° 26 de la rue de la Plaine, qui porte aujourd'hui son nom, à l'emplacement de l'actuel palais de justice. Il avait 69 ans. Une foule nombreuse viendra accompagner le deuil de son épouse et de leur fille, Mme Millon des Marquets. Au lendemain de sa disparition, les journaux locaux (dont "Le Peuple" des 22 et 24 août) rendent hommage à l'homme politique, mais aussi au créateur du premier syndicat agricole du Sud (en 1902), qui exploitera en coopérative pendant dix-sept ans les terres Burel et de Ravine-Blanche. Le mois suivant, Auguste Mondon lui succède à la mairie de la Capitale du Sud, tandis que le 17 octobre le maire de Saint-Denis Maxime Vallon-Hoarau lui succède au poste de conseiller général.
Un député actifLe 27 janvier 1907, suite à la disparition de François de Mahy, Augustin Archambeaud est largement élu député de la 2e circonscription dès le 1er tour de scrutin. Et ce, avec... plus de 6 500 voix d'avance sur son concurrent Auguste de Villèle. L'année précédente, il a été réélu conseiller général. Le 24 avril 1910, il sera aussi réélu député, toujours dès le 1er tour. Député, ses priorités sont d'améliorer le sort des prolétaires et de protéger les produits réunionnais sur le marché métropolitain. Il s'élève aussi contre le rattachement de la Réunion à Madagascar et considère la perte de prestige de son île "si patriote et si française" comme une injure de la part de la métropole. Il est inscrit au groupe de l'Union républicaine et est membre particulièrement actif de diverses commissions et en particulier de celles qui intéressent le budget des colonies. Selon le dictionnaire des parlementaires, il combat les fraudes sur les vanilles, intervient pour obtenir des subventions en faveur des cultures locales, réclame la réforme du régime militaire de l'île, s'occupe de la Banque de la Réunion et des tarifs douaniers sur les fécules exotiques et l'essence d'ylang-ylang, demande l'achat de tabacs exotiques. Il fait partie de la commission des affaires extérieures, des protectorats et des colonies et de la commission de l'hygiène publique. Il s'intéresse tout particulièrement aux œuvres françaises en Orient, aux missions scientifiques et commerciales dans les colonies, au budget local de la Réunion, aux chemins de fer et aux ports, à la suppression de la cour d'appel de la Réunion...
Sources
- Etude de Marie-Pascaline Folio (avec les Archives départementales).
- Dictionnaire biographique
de la Réunion.