Politicien, patriote, érudit il rejoint les Francs Créoles
Nicole de la Serve défenseur des libertés coloniales
Il reçut en héritage paternel deux amours qui ont décidé de sa vie, dès son plus jeune âge, dans le quartier de Sainte-Suzanne où il est né en 1791: celui de la mère patrie et aussi celui de la colonie. Pour elles, Nicole Robinet de la Serve a été de tous les combats de corps et d'esprit, que ce soit à Bourbon ou à Paris.

Le poète Lacaussade a donné en quelques mots, dans son "Ode sur la mort de Nicole Robinet de la Serve" en décembre 1842, les lignes de force d'une personnalité dont aujourd'hui l'héritière de Bourbon qu'est la Réunion semble tout ignorer. Pourtant ces formes d'injonctions que l'homme en personne aurait pu signer attestent d'une réflexion sur les qualités humaines qu'il a su développer et dont les élus de notre société pourraient bien s'inspirer. "Servez la vérité que tant d'ombre environne; faites-vous du savoir une noble couronne; portez dans votre cœur épris d'humanité la passion du juste et de la liberté; immolez aux soucis de la chose publique le tranquille bonheur du foyer domestique; unissez pour remplir votre sacré mandat au glaive du penseur le glaive du soldat; combattez par l'épée autant que par l'idée; que toute âme par vous soit pour Dieu fécondée; menez l'homme au bonheur par le sentier du beau; soyez le citoyen, l'apôtre et le flambeau...".
EDUCATION CHOISIE
Il est des talents innés qui caractérisent les familles. Bon sang ne saurait mentir !... Quand le père de Nicole de la Serve quitte à la fin du XVIIIe siècle, le Périgord et la Marine pour venir s'établir à Bourbon, c'est à l'Assemblée coloniale, en 1790, qu'il consacre tout son temps. Sa fibre patriotique s'exerce alors au profit de la colonie qui l'a adopté. Pas très longtemps, puisqu'il quitte ce monde en 1796, laissant à son épouse le soin de transmettre à leur fils Nicole les principes de vie et d'éducation chers à son cœur. Dans "L'Album de la Réunion", illustré par Roussin, les fines plumes de la société des gens de lettres de l'époque, racontent que Nicole de la Serve reçoit l'enseignement des professeurs les plus distingués qui se puissent alors trouver à Bourbon : "Gilbert des Molières, Amouroux, Vendriès, tous fixés à Saint-Benoît, en ce temps-là le plus riche quartier de l'île. Les heureuses dispositions de leur élève et son ardeur au travail font pressentir à ses maîtres comme à sa famille les succès qu'il obtint plus tard, mais déjà les sentiments qui font les grands citoyens exercent sur lui leur empire. L'amour du sol natal et la haine de la domination étrangère sont ses premières impressions politiques".Quand on a 18 ans, on est prêt à tous les engagements, surtout quand l'ennemi menace son territoire. En 1809, c'est l'Anglais qu'il faut bouter hors de Bourbon et le jeune de la Serve n'hésite pas à rejoindre ses amis pour faire le coup de poing à Saint-Paul contre les envahisseurs qui pillent et brûlent les magasins publics. Un an plus tard, il rejoint même un petit groupe de résistants créoles, tous décidés à braver l'oppression des nouveaux dirigeants. Refusant de prêter allégeance aux sujets de la Perfide Albion et de sa royale majesté, Nicole s'embarque sur le "Cartel" du commandant Hamelin, commme secrétaire d'un colonel sur le départ. Direction la France.
LES MOTS POUR LE DIRE
De quoi calmer un temps ses ardeurs combatives. L'adolescent profite de son exil pour mettre les bouchées doubles à l'école et remporter en deux ans le "Prix de philosophie du concours général des lycées impériaux de la Capitale". Seulement, la mère patrie se trouve elle aussi en proie aux affres de la domination étrangère et il ne faut pas longtemps à Nicole de la Serve pour s'engager sur ce nouveau champ de bataille tout en continuant d'affûter l'étude de ses idées libérales. "En 1814, à l'attaque de Paris par les armés coalisées, il se range avec les parisiens volontaires et quelques créoles comme Aubert de Saint-Paul, Almazy, Loupy ou Sully Brunet, sous les ordres du maréchal Moncey pour affronter le feu des bataillons ennemis, repousser les charges de la cavalerie et l'heure de la honte et de la capitulation..." écrit Renouard dans "L'Album..." de Roussin. De fait, pour la deuxième fois dans sa courte vie, Nicole de la Serve se voit contraint de baisser les armes. Mais pas le chef, qui fourmille plus encore de grandes idées. Alors il écrit et publie, adoptant le style et la forme rapides des brochures politiques en vogue. Ainsi, le jour du 1er mai 1815 il s'adresse aux "Bons Français", c'est-à-dire, à ses yeux "ceux qui, abstraction faite de leurs sentiments particuliers pour Napoléon ou pour Bourbon, aiment avant tout leur patrie...". Il y dénonce "la perfidie des alliés qui ne cherchent à restaurer une seconde fois le trône des Bourbons que pour affaiblir et démembrer la France et montre une sûreté de vues et un talent d'écrivain qui lui ouvre notamment les colonnes du journal "Le Constitutionnel" en même temps que le cœur de la fille de l'un de ses directeurs avec laquelle il convole, en 1817. Sa plume brosse également deux ans plus tard un traité intitulé "De la Royauté suivant la Charte" qui connaît un succès immédiat avec le mérite d'être tout de suite traduit en plusieurs langues. "L'ouvrage est remarquable par une dialectique forte et par cette chaleur d'âme qu'inspire la conviction", notera Augustin Thierry dans ses "10 ans d'études historiques" ajoutant que "l'auteur appartient à cette jeune école politique dont les dogmes simples et honnêtes abjurent le fanatisme et l'intérêt qui seuls poussent aux changements de régime".
LE MILITANT RENTRE A BOURBON
Nicole de la Serve se retrouve donc en première ligne. Il faut dire que, fédéré du Xe arrondissement de Paris, il s'est déjà fait remarquer, notamment à l'Elysée, où après Waterloo, avec quelques commissaires, il est allé proposer à Napoléon le soutien du peuple pour assurer l'indépendance nationale et l'intégrité du territoire français. Un dada qu'il partage avec les représentants les plus en vue de la phalange libérale. "Les Lafayette, les Dupont de l'Eure, les d'Argenson, les Benjamin Constant, les Foy, les Manuel, les Dupin dont il fut le disciple et qui l'entourèrent de leur amitié". Le triomphe du parti libéral quasiment acquis, il paraît évident que Nicole de la Serve est promis a un brillant avenir politique dans la capitale. Mais il apprend que sa mère lutte au pays contre une grave maladie. Alors il décide de rentrer à Bourbon. Il y débarque en 1825 pour assister, malheureusement, à l'agonie de celle qui lui avait donné dès l'enfance le goût de la justice.
Quand il arrive, Nicole de la Serve constate que les choses n'ont pas beaucoup évolué dans son île natale pendant toutes ces années où il a milité à Paris. Il trouve donc tout de suite matière à satisfaire son engagement et s'attelle au réveil des consciences en sacrifiant une fois de plus à l'écriture: "Remarquables d'érudition, ses écrits montrent le patriotisme des sentiments, l'élégance et la vigueur du style...
Pourtant ces interventions ne sont pas toujours comprises, car La Serve a le tort d'avoir trop raison", peut-on lire dans l'Album de la Réunion où le sieur Renouard reprend les airs favoris entonnés par le politicien : droit public des Français revendiqué aussi bien par les colonies que par la métropole, liberté de la presse, représentation éléctorale dans le débat des intérêts coloniaux, lois faites par et pour les colons, et autonomie du pays. En attendant, il faut bien vivre et parallèlement à cette mission tout autant civique que politique Nicole de la Serve monte une usine à Champ-Borne, "Le Colosse". Une structure qui comme les autres boira le bouillon en 1830, frappée par la crise économique. "Complètement ruiné, il n'oublie pourtant pas les intérêts financiers et politiques du pays. C'est dans ce but qu'il fonde en 1831 l'association coloniale des Franc-Créoles pour concrétiser ses grands objectifs (voir "gros plan"). "Mais finalement désabusé, il finira par effacer du programme un projet qui en réalité supposait une vertu trop rare : le désintéressement, et il ne s'occupa plus que d'assurer les libertés politiques de son pays".
LENTEMENT VERS L'ABOLITION
Avec certaines satisfactions; comme la parution en février 1833 d'un nouveau Journal d'opinion, "Le Salazien", que Nicole de la Serve qualifie de "premier journal patriotique et vraiment colonial publié dans notre île". Juste avant le décret de la loi du 24 avril accordant aux quatre "vieilles colonies" ce qu'elles réclament depuis longtemps. Un conseil colonial au pouvoir législatif élu pour cinq ans et composé de 30 membres. Jusqu'en 1837, Nicole de la Serve siège à ce conseil où l'ont envoyé les habitants de Saint-André et de Sainte-Suzanne qui l'ont choisi pour les représenter. Et là encore, Nicole de la Serve innove dans différents domaines. L'esclavage par exemple, qui comme il est précisé dans le Mémorial de la Réunion, "ne saurait être remis en question par une association de libéraux qui se donne pour but de maintenir l'ordre social". Dans leur profession de foi, les Francs-créoles n'hésitent pas à recommander son maintien pour la sécurité et la prospérité du pays... "Nicole de la Serve pourtant ose dire le premier à ses compatriotes de ne pas s'opposer aux mesures qui devaient amener progressivement l'émancipation générale des esclaves dans les colonies...", peut-on lire dans le chapitre que lui consacre l'Album de la Réunion. Les progrès pourtant seront encore lents pour faire sauter le dernier verrou ouvrant sur l'abolition que Nicole de la Serve ne connaîtra d'ailleurs pas. En 1837, pour lui, la coupe est pleine. Fatigué, il décide de se retirer de la vie publique pour se consacrer dans la fraîcheur de Salazie à ses cultures, ses lectures et l'éducation des plus jeunes de ses enfants. Mais la maladie le guette et la disparition brutale de l'une de ses filles, qu'il a en adoration, hâte son trépas. Il la suit dans la tombe quelques jours plus tard, le 18 décembre 1842. Une tombe qui se trouve à Saint-André et sur laquelle est gravé "Au défenseur des libertés coloniales". Quant à la stèle qui devait être érigée à Sainte-Suzanne avec le même libel et pour laquelle fut lancée en 1843 une souscription, la crise de 1848 en empêcha la réalisation et comme le note finement le Dictionnaire illustré de la Réunion, "la statue de Nicole Robinet de la Serve reste à faire"...
Marine Dusigne

PILIER DES FRANCS-CREOLES
A Paris, le 27 juillet 1830, Charles X et son régime réactionnaire sont renversés au profit de Louis-Philippe et de la bourgeoisie. A l'île Bourbon, on apprend la nouvelle avec trois mois de retard. Le gouverneur Duval d'Ailly, que la Restauration a installé un an plus tôt, fait régner l'ordre avec l'appui de trois haut-fonctionnaires nommés par le roi et des notables du cru, gros propriétaires comme les familles Desbassayns ou Villèle. Mais, comme l'indique Olivier Caudron dans "Les cahiers de notre histoire", les choses se compliquent dans cette île où la crise s'est installée. Encore marqués par les dégâts du cyclone de 1828 et à peine sortie de l'assaut des vents violents de saison occasionnant un préjudice agricole important (destructions des plantations de café, des girofleries, stagnation des cours du sucre...) les petits propriétaires sont dans l'impasse, la plupart n'ayant pas les moyens de rembourser leurs dettes à la Caisse d'Escompte. Certains font faillite comme Nicole de la Serve et son usine du Colosse. Dans un tel contexte le problème politique prend de l'ampleur. En l'absence d'une représentation locale véritable, pas de libertés politiques. Et ceux qui dans l'ombre unissaient leurs forces déclinantes tout autant que leurs rêves interviennent soudain au grand jour pour tenter de contrer ce qu'on appelait "l'aristocratie" du pays, les gros zozos conservateurs et influents.
L'association coloniale des Francs-Créoles naît ainsi officiellement, sous l'impulsion d'Auguste Vinson, le 15 mai 1831 à Quartier Français, regroupant ce qu'on pourrait aujourd'hui appeler la "middle-class", classe moyenne, des plantations. Des habitants de la région de Sainte-Suzanne et de Saint-André, "déçus dans leur espérance de voir les choses bouger à Bourbon, se réunissent sous l'impulsion de Nicole de la Serve, l'âme du mouvement libéral insulaire dont les revendications sont ainsi résumées dans une correspondance écrite en juin 1833 : "Il serait important que l'on fît pour nous des lois en harmonie avec celles de la métropole. En fait de liberté publiques, nous sommes encore ici au XVIIe siècle...".
LE REVEIL DES CONSCIENCES
Les Francs-Créoles s'organisent. "Un comité directeur est élu dans chaque quartier, avec un chef civil, un chef militaire, un suppléant. Parmi les militants de la première heure, aux côtés de Nicole Robinet de la Serve, Adrien Bellier, Loupy, Lépervanche, Floris, Abadie, Beaumont, Sigoyer, Robert, Solesse, Elie, Perrichon, Cotteret.... Les nouveaux venus sont cooptés , initiés, prêtent serment d'obédience aux instances dirigeantes et font leur "profession de foi".... En face, les conservateurs réagissent et organisent de leur côté la société des "Chevaliers ou amis du bon ordre". On y accuse les Francs-Créoles de rechercher l'abolition et de troubler l'ordre social derrière un attachement de façade au système esclavagiste. Les choses pourtant devront changer. En attendant l'association reconnaît l'égalité de tous les hommes nés libres sur le sol de Bourbon, s'ouvre aux "libres de couleur" et se montre disposée à intégrer les affranchis reconnus "dignes". Des nuances qui à distance peuvent avoir valeur de non-sens ou d'impudence mais après tant d'années passées à assujettir pour prospérer, il n'était sans doute pas facile de faire changer les mentalités. Le "Salazien" pourtant s'y emploie, dans la clandestinité et connaît un vif succès. Même la saisie de sa presse, un matin de juillet 1833 par les autorités, n'empêche pas la gazette de paraître. Pendant un mois encore. Jusqu'au procès où comparaissent trois rédacteurs, dont Nicole, pour un verdict plutôt libéral. Au final, même si la plupart de leurs actions ont été jugulées, "les Francs-Créoles ont eu surtout le mérite de réveiller l'opinion publique et de faire prendre consience aux colons qu'ils avaient droit et intérêt à s'occuper des affaires de la colonie".