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Poète, journaliste et romancier il meurt à 42 ans de la lèpre

Dayot, le poète mutilé

Au début du XIXe siècle, la Réunion voit naître à Saint-Paul Eugène Dayot. Poète, romancier et journaliste, Dayot est surtout l'incarnation douloureuse d'un destin fracassé par une horrible maladie : la lèpre.


A la fin de sa courte vie, Eugène Dayot promenait son ironie et sa détresse sous un large chapeau de paille, d'immenses lunettes et écrira un de ses biographes, "des lèvres serrées, fines, narquoises, d'où plus d'une fois a dû s'élancer la flèche sarcastique." (1) Comment pourrait-il en être autrement ? Il a juste vingt ans lorsque, de retour de Madagascar, Dayot contracte la lèpre. Dès lors, le jeune homme promis à l'administration des Ponts et Chaussées se consacrera à l'écriture.
Deux siècles plus tard, est-il indécent de se demander si la maladie n'a pas été la chance de Dayot ? D'abord, parce qu'elle lui inspirera son plus magnifique poème, son chef- d'œuvre : Le Mutilé. Ensuite parce sans ce cruel sort, le Saint-Paulois aurait fini aux oubliettes de la mémoire littéraire. Hippolyte Foucque le jugeait médiocre poète et écrivain inachevé, mais admettait qu'il "lui sera beaucoup pardonné car il a beaucoup souffert". (2) Bondieuserie littéraire mis à part, il est vrai que Dayot est davantage exalté comme martyr que comme écrivain, sauf par deux ou trois hagiographes qui ne peuvent cependant passer sous silence les faiblesses de sa poésie. La maladie a volé la vie de Dayot. En échange, elle lui offre un destin...

PREMIERS PAS

Joachim Laurent, dit Eugène Dayot, naît le 8 août 1810 à Saint-Paul "qui a produit deux poètes de la littérature française, Évariste Parny, le Tibulle français et ce Grec égaré en notre siècle, Leconte de Lisle", selon la phraséologie du très pompier François Saint-Amand. (1) Son père, Benoît Joachim Dayot, est né à Marseille; officier de la marine marchande, il débarque à la Réunion vers 1807. Peintre amateur, il a peut-être transmis à son fils le goût de l'art. Sa mère, la Saint-Pierroise Jeanne-Marie Paulin, vient d'une famille originaire de la Gironde.
Après une enfance paisible, il devient à l'adolescence un étudiant qui fait la satisfaction de ses maîtres et montre des dispositions certaines pour les mathématiques. Eugène Dayot entre d'ailleurs après ses études dans l'administration des Ponts et Chaussées. Ses contemporains trouvent en lui un camarade rieur, vif, cultivé : bref, une société enviable. Il a vingt ans lorsque, désirant "revoir son père, absent depuis longtemps, emporté peut-être par le démon des voyages qui couve au cœur de tout artiste, Dayot visite la côte de Madagascar" (1). C'est lors de ce voyage funeste que le jeune homme contracte la plus horrible maladie, contre laquelle n'existait alors aucun remède : la lèpre.
"Qu'on s'imagine, s'écrit Jacques Lougnon, ce que pouvait être cette abomination 130 ans avant Raoul Follereau..." (3) Douze ans avant sa disparition, Dayot fait le triste bilan de sa vie dans cette "lamentation dont chaque vers est un sanglot" (1) qu'est Le Mutilé :
"Vingt ans et mutilé !... voilà quelle est ma part. (...)/ À ce large festin des élus d'ici-bas/ Qui me dira pourquoi je ne suis qu'un Lazare ?/ La vie est une fête où je ne m'assied pas."
Les hagio-biographes de Dayot que sont J.-M. Raffray et François Saint-Amand trouveront en la personne de la nourrice du jeune Eugène la cause du mal qui le rongera toute sa vie, une nourrice "qui ne réunissait point toutes les conditions désirables de bonne santé" et le pauvre enfant "nourri du lait impur de cette femme malsaine devait s'en ressentir tôt ou tard." Dayot se releva de la lèpre la face meurtrie, le visage sillonné de rides, la vue affaiblie, les membres mutilés. "Pauvre jeune homme de vingt ans, pleure encore J-M Raffray, dont la mort ne voulait pas encore, mais qu'elle grimait ainsi en vieillard, et cette atroce ironie de la nature, il la subit durant vingt ans !" (1)
La lèpre frappe le jeune homme alors qu'il se destinait à une carrière dans l'administration des Ponts et Chaussées. Dès lors, il se consacrera à l'écriture. Une écriture enfiévrée. À vingt ans, "cet âge doré où tant de sève déborde de cette plante d'un jour qu'on appelle homme" (J-M Raffray), il se sait définitivement privé de l'amour et des plaisirs d'une femme. Dayot écrit des poèmes romantiques, dédiés à telle ou telle onirique figure féminine. Mais c'est encore dans son poème testament Le Mutilé, qu'il exprime le mieux la frustration qui l'a dévoré toute sa vie :

"Imprudent que j'étais !... J'ai maudis mes désirs/ J'ai maudis les heureux, j'ai maudis leurs plaisirs !/ Car je voyais glisser dans leur valse en délire/ Les vierges que le ciel enfanta d'un sourire/ Je les voyais et nulle en passant près de moi/ Ne disais d'un regard : à toi !"

UN POèTE MÉDIOCRE

De cette farce cruelle que fut sa vie, Dayot aurait pu tirer des pages sublimes, d'autant qu'à l'époque où il écrit, le romantisme triomphe en métropole avec Lamartine, Hugo ou Chateaubriand. Qu'on relise le portrait de Quasimodo, cette pauvre créature, affligée des pires maux, monstrueuse et barbare, et qui niche en son sein la plus magnifique humanité ! Mais Dayot n'explore pas seulement sa douleur : il versifie. Hippolyte Foucque dans son Anthologie des poètes de Bourbon (2) trace du Dayot poète un portrait sévère : "Il a cédé à la facilité, à une rhétorique déjà usée de son temps, faite d'exclamation et de points de suspension répétés, de phraséologie pompeuse et d'images un peu forcées. Il a il est vrai des vers heureux, mais mêlé à des prosaïsmes et des banalités." L'écrivain et universitaire Jean-François Sam-Long (4) est aussi sans appel : "Il n'a pas la virtuosité d'un grand poète ! À notre avis lui font défaut hardiesses rythmiques et audaces métriques, et même lorsqu'il aborde le thème de la virginité, nous ne décelons pas dans ses poèmes cette verve spirituelle capable de sublimer le réel..." Même un hagiographe comme J.-M. Raffray ne peut s'empêcher de relever les faiblesses des vers. Ainsi dans Le Rêve, il souligne un vers consacré à Éole, "de nos jours un peu suranné, même en poésie".

ROMANCIER PROMETTEUR

Jean-François Sam-Long reproche aussi à Dayot la mollesse de sa satire sociale, et pointe en particulier un poème intitulé Le Cléricature (21 juillet 1843), portrait peu flatteur des clercs de notaire.

"Encore, s'il touchait pour juste récompense,/ Quelque comptant au bout du mois !/ Du comptant ! Mais un clerc peut-il sans insolence/ penser à du comptant ? Trop heureux mille fois/ Qu'à griffonner du timbre on veuille bien l'admettre/ C'est lui faire beaucoup d'honneur..."

"La satire, écrit Jean-François Sam-Long, manque d'humour et d'ironie..." N'en déplaise à l'universitaire, qui, on le verra plus loin, reproche surtout à Dayot une parti pris raciste dans sa description des Marrons, Le Cléricature fait songer au Courteline de "Messieurs les ronds de cuir", gaillarde charge contre les bureaucrates. Ce qui n'est pas si mal... Sur le Dayot romancier en revanche, thuriféraires et détracteurs s'accordent à reconnaître une indéniable qualité littéraire. C'est dans son Journal Le Créole (voir par ailleurs) que Dayot va publier douze épisodes de Bourbon pittoresque. Le projet initial comporte cinquante livraisons, mais l'épuisement, puis la mort, empêcheront Dayot d'achever son œuvre. Cette fresque "notre épopée, notre chanson de geste", s'exclame Jacques Lougnon (3) évoque la glorieuse et mythique naissance de Bourbon, mais aussi la chasse aux Marrons, quelques années seulement avant l'abolition de l'esclavage.

OUBLIÉ ?

D'un point de vue littéraire, Bourbon Pittoresque recueille l'assentiment de tous : "Moins connue cependant que ses vers, écrit Hippolyte Foucque, sa prose leur est cependant supérieure; elle a de la vivacité et de la grâce; ses nombreux paysages sont bien décrits et certaines pages révèlent un observateur averti et qui ne manque pas d'humour de la société saint-pauloise entre 1830 et 1840." "Notre compatriote, écrit encore Lougnon, a voulu être le Fenimore Cooper (*) de Bourbon. Et disons qu'il y a réussi." (3) Jean-François Sam Long fronce pourtant le nez devant cette glorieuse épithète. S'il ne dénie pas à Bourbon Pittoresque une indéniable "qualité littéraire", il pointe surtout les descriptions ouvertement dévalorisantes des Noirs, marrons ou non. "L'état d'aliénation des esclaves, écrit l'universitaire (5), est dû à l'inexistence du nom propre, l'homme noir étant réduit la plupart du temps à un numéro matricule."
"Notons au passage, poursuit-il, que dans Bourbon Pittoresque le narrateur insiste lourdement sur le fait que les marrons sont des bandits, des coquins, des noirs (...) Le clan noir dans son ensemble appartient au monde de la nuit, de l'interdit, hors-la-loi. (...) Les noirs sont esclaves de leurs archétypes", tandis que le terrible François Mussard, chasseur de Marrons, est décrit comme "un personnage sympathique, bon vivant, bon chrétiens, convivial..."
Pour autant, même si Bourbon Pittoresque est effectivement incroyablement daté dans son appréhension de l'opposition Noirs/Blancs, somme toute émanation naturelle d'une société fondée sur le racisme, il faut relire ces pages en se glissant dans la peau du lecteur du Courrier de Saint-Paul qui découvrait son île comme le lecteur de Jules Verne découvrait le monde du haut d'une nacelle. Que reste-t-il aujourd'hui de Dayot ? Quelque temps après sa mort, son ami J.-M. Raffray se désolait déjà de l'ingratitude du public : "Ce n'est plus qu'un souvenir que ses quelques amis conservent au plus intime de leur cœur; pour sa mère, un éternel regret; pour la foule, un indifférent dont le vent a déjà emporté la mémoire." Plus crûment, c'est Dayot lui-même qui ne se fait aucune illusion. Dans un poème douloureusement ironique intitulé Moi, il conclut :
"Dans ce monde où tout naît, tout vit, tout doit mourir,/ Que laisserai-je ?... Rien... Pas même un souvenir !" (24 mars 1836)
Un souvenir, peut-être pas. Mais du respect sûrement. Oh, pas celui des lettrés, des universitaires, qui ont démonté ses poèmes et trituré ses phrases. Mais celui d'un homme tout simple, employé communal qui s'étonnait à peine que l'on vienne prendre en photo la tombe de Dayot : "Vous avez vu comme on l'entretient ?" demandait-il encore il y a quelques jours. Et sur un ton de confidence : "C'est que ce boug-là, c'était un poète..."

(*) Auteur, faut-il le préciser du "Dernier des Mohicans".

(1) In "Œuvres choisies d'Eugène Dayot", préface de François Saint-Amand et notice de J-M Raffray, Challamel 1878 (Archives départementales, cote bib 13)

(2) In Les poètes de L'île Bourbon, Hippolyte Foucque, édition Gérad et Cie 1966 (Bibliothèque départementale cote 841.009 FOU)

(3) : Voir l'article
de Jacques Lougnon
dans La Démocratie
du 7 avril 1964 in "Quinze années d'actualité locales" (Bibliothèque départementale, cote 969.81 LOU)

(4) : In De l'élégie à la Créolie, Jean-François Sam-Long, (Bibliothèque départementale, cote 841.009 SAM)

(5) In : Le roman du marronnage, Jean-François Sam-Long (Bibliothèque départementale, cote 843.009 SAM)

Emmanuelle De Jesus  



Un journaliste engagé
Poète et romancier, Dayot fut aussi journaliste. En 1839, il fonde à Saint-Paul Le Créole, qu'il sera forcé de revendre à très bon prix en 1844. Il fondera ensuite Le Courrier de Saint-Paul, dans lequel il donnera en feuilleton sa savoureuse Bourbon pittoresque. Comme journaliste, Dayot ose mouiller la chemise sur deux thèmes au moins : l'abolition de l'esclavage et la peine de mort qui lui inspirera un poème, La Hache. François Saint-Amand, avec son habituelle emphase ne s'y trompe pas : "La Hache et Le Mutilé, tels sont les deux morçeaux de Dayot que l'on cite le plus volontiers. Le fait est que ces deux odes suffisent à immortaliser son nom." Il est vrai que Dayot a des accents hugoliens lorsqu'il s'écrit :

"Faut-il encore du sang pour effrayer la foule ?/ N'est-ce pas déjà trop que par le crime il coule ?"

L'autre combat est celui de l'abolition.
"Il y avait, explique avec des prudences de vieille fille l'ami de Dayot, Raffray, deux partis, celui de la résistance, et celui de l'avenir et de l'humanité. L'émancipation, cette question si grosse d'orages était alors la préoccupation de tous les esprits. Le parti le plus compact, le plus fort, le plus riche, celui qui dirigeait la presse, le conseils communaux et le conseil colonial préconisait la résistance quand même à toutes les tendances abolitionnistes de la métropole. L'autre parti qui était une imperceptible mais intelligente minorité comprenait qu'il fallait au contraire accepter bon gré mal gré ces tendances du gouvernement français. Il comprenait que l'esclavage était encore un de ces vieux débris du despotisme que la France nourrie au lait de 89 et de la Révolution allait un jour rayer du livre de l'humanité." Dayot - sans avoir il est vrai les audaces d'un Sarda Garriga - se ralliera dans son journal Le Créole, au parti de "l'intelligence" : "Il prit généreusement position, s'émeut Lougnon (3) dans le grand combat de son temps : l'émancipation. "Inutile d'ajouter, conclut Raffray, que les conseils de son libéralisme furent mal acceptés. La désaffection de ses concitoyens fut sa récompense et de là les mines sombres, les coteries haineuses, contre lesquelles, fatigué un jour de lutter, Dayot se retira avec calme dans sa tente." Le travail du journaliste, Dayot s'en servira aussi pour nourrir ses poèmes puis son feuilleton qu'est Bourbon Pittoresque. Nul doute qu'il s'est documenté sérieusement, et a même effectué des recherhces sur place avant d'écrire ses articles ou son feuilleton. À ce sujet, Lougnon rapporte cette anecdote : "Je parlais dernièrement à quelqu'un des deux palmiers de "La Brèche" que guettait du Bronchard le grand chef (marron, ndlr) Diampare. Il me fut répondu ces plantes ne poussent pas si haut, que l'ouvrage fut romancé. Deux jours plus tard, je recevais les "informations agricoles", contenant une étude sur la culture du palmiste qui se rencontre à 2 000 mètres..." Un bel hommage posthume au journaliste décrié...