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Le poète aux ambitions brisées
Auguste Lacaussade (1815-1897)

"Auguste Lacaussade, qui sent profondément la nature tropicale, a mis sa muse tout entière au service et à la disposition de son pays bien-aimé." En une formule, le critique Sainte-Beuve, dans ses Nouveaux Lundis, a résumé l'apport du poète créole, son ami et secrétaire, à l'histoire littéraire de La Réunion.
DES CONDITIONS DE VIE CHAOTIQUES
C'est dans les premiers balbutiements du XIXe siècle, le 8 février 1815, que le "bâtard" signe son arrivée sur le grand échiquier de la vie. L'Auguste poupon est en effet issu de l'union libre entre une esclave affranchie, Fanny-Lucile Déjardin, et un avocat d'origine bordelaise, le colon Pierre-Augustin Cazenave de Lacaussade. À cette époque, sur l'île de Bourbon, il n'est pas "convenable à un Blanc d'épouser une mulâtresse". Ses origines colorées d'illégitimité empêchent Lacaussade, élève prometteur, d'intégrer le Collège Royal des Colonies fondé en 1818 par le colonel Maingard. L'orgueil blessé, brimé dans les légitimes aspirations de son esprit, l'enfant concevra plus tard une profonde amertume des affres liés à sa naissance. Il s'agit d'une des clés de son œuvre. "Je suis né, je mourrai parmi les révoltés", écrira-t-il.
Son père, atteint d'hémiplégie, perd la tête, mais ses frères aînés veillent et décident de l'envoyer, à l'âge de 10 ans, poursuivre son éducation à Nantes. Sur les bords de la Loire, il lie connaissance avec quelques-uns de ses futurs amis, dont un certain William Falconer, surgi tout droit des brumes écossaises. Révolté par la lâcheté des hommes, exaltant dans ses vers l'énergie et l'amour de la liberté, ce poète vint d'ailleurs finir sa vie à Bourbon. Ses études secondaires tout juste achevées, le jeune Auguste Lacaussade retourne au pays pour faire plaisir à sa mère. Mal à l'aise en raison des préjugés raciaux, horripilé par un avenir tout tracé de clerc de notaire, il met néanmoins à profit ce séjour de deux ans pour retrouver ses sensations d'enfant devant montagnes, forêts et cultures exotiques. Et son esprit, affiné, saisit davantage le charme des tropiques. Selon la tradition, un ancien ingénieur du nom de Gaudin l'initie alors à l'art poétique. Bridé par le contexte local, Lacaussade est conscient de devoir repartir vers la France s'il veut exprimer pleinement son talent et surtout combattre efficacement en faveur de l'abolition de l'esclavage. Le prétexte lui est fourni par de supposées études de médecine. "Sa mère n'ignorait cependant pas qu'il brûlait de fuir une société marâtre et de se jeter dans la mêlée littéraire", lit-on chez Raphaël Barquissau, son biographe. Là-bas, Lacaussade débute par des vers insérés dans la Revue de Paris, l'organe officiel des romantiques. Son existence est chaotique, le dénuement le guette. "Il a dû mener une vie très active, quand l'hiver ne le paralysait pas, et très modeste, soutenu par les envois de sa mère et d'un des frères", pense Barquissau. Des lueurs d'espoir apparaissent en 1839. Une année à marquer d'une pierre blanche. Auguste épouse Laure-Lucie Deniau, dont il aura une fille ainsi que deux autres enfants morts en bas âge, des deuils qui ne feront qu'attiser son pessimisme naturel. Surtout, il publie son premier recueil, intitulé Les Salaziennes et dédicacé à Victor Hugo, sa référence. Davantage sûr de lui, affirmé, ce passionné d'auteurs britanniques traduit brillamment Ossian en 1841. Ossian, "le barde écossais", alias James McPherson, dont les poèmes épiques rencontrent un immense succès en Grande-Bretagne. Plus tard, Lacaussade accrochera aussi Léopardi et Anacréon à son tableau de chasse.
JOURNALISTE ET MILITANT POUR L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE
Un ultime voyage à Bourbon, afin d'enterrer sa sœur, lui permet d'engranger des impressions durables, terreau d'œuvres définitives. Dix ans plus tard, en 1852, paraissent ses pièces majeures, rassemblées sous le titre Poèmes et paysages. Certaines, parmi les plus belles (Souvenirs d'enfance, Ma fille, Le Champborne, etc.), ont été simplement, et efficacement, retravaillées depuis Les Salaziennes. Lacaussade, dont-on évoque parfois l'éventuelle filiation maternelle avec Evariste de Parny, peut enfin se targuer d'appartenir au cercle fermé des poètes reconnus. "Pour lui, la poésie ne pouvait se borner à un puéril jeu de rythmes et de cadences. Sa mission était plus haute et son rôle d'être réparatrice, consolatrice, partout et toujours utile dans le sens du développement intellectuel et moral", relève-t-on dans la Revue des colonies françaises. Installé définitivement en France, Lacaussade, ardent républicain, entre gaillardement sur la scène politique au moment de la Révolution de 1848. Il rejoint le groupe d'abolitionnistes groupé autour de Schoelcher, parmi lesquels des hommes de l'envergure de Tocqueville, Ledru-Rollin ou Arago. Le gouvernement provisoire proclame le principe de libération des esclaves puis hésite et tente de retarder sa mise en application. Les jeunes créoles de Paris signent une pétition. La victoire est au bout. Lacaussade jubile. Les esclaves qu'il "aimait et dont il se sentait aimé", ces hommes sources d'inspiration de ses plus beaux vers "au sort d'animaux appartenant à d'autres hommes pour lesquels ils sont obligés de travailler à perpétuité", sont enfin libérés de leurs chaînes. La fin de la IIe République, renversée par le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, sonne le glas des ambitions politiques de Lacaussade. Parallèment, il s'était aussi lancé dans le journalisme. D'abord collaborateur à la Revue des Deux mondes et à la Revue Nouvelle, il fut nommé ensuite directeur d'un journal de Vannes, La Concorde, titre qui périclita rapidement, faute de moyens et de lecteurs. Il abandonne aussi cette activité, hors un bref passage à la tête de la Revue Contemporaine (1859), pour se consacrer corps et âme à la poésie.
UN VIEILLARD HARGNEUX ET TACITURNE
La Légion d'honneur, la pension votée en 1853 par le Conseil Colonial de La Réunion, récompensent son talent. Malgré tout, Lacaussade vit mal l'humiliation d'être toujours rélégué au second rang par le brio de Leconte de Lisle (voir ci-dessous). Les Épaves paraissent en 1861. Le ton est plus désenchanté. Un ressort se brise. Lacaussade ravale ses ambitions et mène, à partir de 1872, une vie monotone au poste de bibliothécaire du Sénat. "Dans les toutes dernières années de sa vie, son caractère naturellement bon s'aigrit et il devient inabordable", écrit Barquissau. "Le petit vieillard hargneux et taciturne n'a jamais accepté sa défaite", ajoutera même Marcel Gaultier, dans sa critique de l'ouvrage que lui consacre Barquissau. N'empêche qu'il reste, comme le dira si bien Claude Fruteau, "celui de tous nos écrivains reconnus qui aura manifesté le plus clairement la conscience d'une différence, faisant passer à travers ses évocations enchantées ou douloureuses l'âme même de notre pays. À ce titre, nous n'hésiterons pas à le reconnaître comme le véritable père de la Créolie".
Philippe Romain