Bourbon, république ecclésiastique de 1680 à 1686

Père Bernardin, un "directeur" plus qu'un "gouverneur"

Après la mort de Fleurimond, un moine capucin, le Père F. Bernardin de Quimper, va diriger Bourbon de 1680 à 1686. Le rôle social qu'il va jouer sera incontestable.
A son départ, le prêtre dressera un rapport économique de l'île, l'un des premiers recueils que l'on ait sur cette période. Tant pour Louis XIV à l'époque, que pour la génération actuelle, quelque trois cent vingt ans plus tard, cela représente des vestiges d'une grande richesse.

Nous sommes en janvier 1680. Germain de Fleurimond n'est plus et il faut pourtant bien que quelqu'un reprenne la direction de Bourbon. La question de savoir qui va prendre la succession de l'ancien gouverneur ne planera guère longtemps. Et "par une contrainte générale", le Père Bernardin, comme il le souligne dans son Mémoire, va se charger de cette tâche, "aussy bien temporellement que spirituellement". Cela ne réjouit pas particulièrement le moine capucin breton, originaire de Quimper (Finistère). De lui, on sait peu sur sa provenance, si ce n'est qu'il est né sur les rives de l'Odet, mais ses origines précises restent obscures. Il est dit qu'il prit l'habit de Saint-François le 1er mars 1956 et s'est ensuite dévoué au service de la Mission des Indes. "Un ordre du Baron l'avait envoyé à Bourbon, en 1676, pour faire la Mission, comme aussy pour faire reconnoistre l'authorité du Roy en la personne du Sieur Auger, capitaine du "Saint-Robert", chargé d'exercer les fonctions de gouverneur, au cas ou l'île en aurait été dépourvue", peut-on lire sous la plume de J. Barassin, dans un ouvrage intitulé "Naissance d'une chrétienté".
Si les colons le choisissent pour "régner" - d'une certaine façon - sur l'île, c'est tout simplement parce que l'homme est instruit. "Ses lettres et ses rapports en font foi ; la Bibliothèque nationale conserve de lui les plans qu'il a dressés de Madère et de San Thomé". De plus, son esprit pratique (il ramena de son voyage à Surate le cotonnier), sa connaissance des hommes, son énergie ainsi que son expérience font de lui l'homme de la situation en dépit de sa santé précaire.
De 1680 à 1686, l'absence d'armée et la diplomatie du père Bernardin aidant, la vie à Bourbon sera paisible. D'une façon générale, les ouvrages qui retracent cette période laissent entendre que peut-être, les Règlements du Roy n'étaient pas franchement appliqués à la lettre, Bourbon ne faisant plus partie des hautes préoccupations de Louis XIV... Ceci étant, le moine Capucin inculqua tout de même le respect à son peuple et sut aux moments voulus, faire preuve d'autorité, et même parfois de zèle... Il est dit qu'aux Noirs voulant s'insurger, il fera couper le "pied aux uns et le poignet aux autres". Cette démonstration d'expéditive justice valut à l'Isle quelques années de paix car, dit le Père, "du depuys les Noirs n'ont plus remuez".

LA PAIX DE NIMEGUE AVEC LES HOLLANDAIS

Malgré tout, l'attitude débonnaire et pragmatique du capucin - contrairement à celle de ses prédécesseurs - permit de développer la vie sociale à Bourbon. Ainsi, ses écrits rapportent que "le coton que j'ai fait semer dans ce pays y vient fort bien et est plus fort et plus luisant que celluy des Indes aux dires des Portugaises qui y sont ; ce qui est cause que je déclaray aux femmes et filles qui y sont que je ne marierois plus ny veuve ny fille qui ne sçeut filer et coudre ; d'où elles ont pris l'occasion de sy bien instruire l'une l'autre, que présentement, elles sçavent ce qui est des exercices pour subvenir aux nécessitez de leur mesnage". La présence opportune du cotonnier laissera donc, quoique superficiellement, la possibilité aux habitant de se vêtir (...) faute d'escales régulières de navires français et étrangers. Voilà ce que relate son Mémoire sur Bourbon, qui semble-t-il, a probablement été rédigé lors de son retour en métropole durant son voyage sur le Saint-François d'Assise, avant le 26 juillet 1687.
De 1678 à 1686, seuls trois vaisseaux firent escale à Bourbon. Aux environs de 1680, un navire qui croisait entre les Indes s'y arrêta, apportant du riz sur l'île, offrant à quelques habitants la possibilité de repartir. Du 1er octobre au 1er novembre 1681, le "Soleil d'Orient", un navire qui acheminait au Roi de France des présents du Roi de Siam, y jeta également l'ancre. Enfin, le "Président", à son retour de Pondichéry, fit halte à Bourbon.

REORGANISATION DE LA COMPAGNIE DES INDES EN 1685

Nul doute, par ailleurs, que la situation financière de la Compagnie des Indes à cette époque n'était pas au beau fixe. Ce qui explique l'abandon trop réel où se trouvent les colons des Mascareignes, eu égard au peu d'envois de navires en provenance de France. Le 8 mai 1875, sur ordre du Roi, une assemblée générale de la Compagnie a lieu au Palais des Tuileries. Le bilan est sans ambiguïté : les pertes de celle-ci dépassent bel et bien les quatre millions donnés par le Roi. Et depuis le 10 août 1678, la paix de Nimègue avec les Hollandais n'arrange pas non plus la situation, puisque dorénavant, les navires ont l'autorisation de croiser par le Cap de Bonne Espérance et d'y faire escale pour s'y approvisionner, laissant Bourbon pour compte... Pour se sortir de cette mauvaise passe pécuniaire, un arrêt du Conseil d'Etat du Roi, en date du 6 janvier 1682 autorise les particuliers, pour cinq ans uniquement, à faire le commerce des Indes, à condition de se servir des vaisseaux de la Compagnie et de payer le fret. Cette exception à la règle du monopole permettra à la Compagnie de subsister encore quelque temps.
A la mort de Colbert le 6 septembre 1683, c'est son fils, le Marquis de Seignelay, qui devient le chef perpétuel et directeur pour sa Majesté de ladite Compagnie de commerce pour les Indes Orientales.
Immédiatement, celui-ci prend conscience de l'intérêt pour la France de posséder une puissante association maritime afin de s'opposer aux puissances anglaises et hollandaises. Dès 1684, une assemblée générale est prévue, la Compagnie sera dorénavant réorganisée.

LE MOINE DÉCÈDE AU COURS DE LA TRAVERSÉE JUSQU'A BOURBON

Bon an mal an, la vie loin de France - centre des décisions - continue à Bourbon. Bernardin, toutefois, commence à s'inquiéter du silence de la métropole. Il poursuit plus ou moins ses activités religieuses, honorant en fonction de sa disponibilité, des messes, des actes de naissances, de baptêmes et de mariages, entre Saint-Paul, Saint-Denis et Sainte-Suzanne. Il uvre également pour la création d'hospices. C'est peut-être de cette époque qui plus est, que date la première chapelle à Saint-Denis, que l'on précise avoir été située derrière l'actuelle préfecture (selon la configuration du plan de Saint-Denis dressé par Paradis en 1735). A Saint-Paul, la certitude de l'existence d'une chapelle en plus d'une église paroissiale à cette époque ne fait aucun doute.
D'après François Mussard, "une chapelle se dressait en bordure de mer, sur les sables, à l'ouest de l'habitation du Roy, l'actuelle poudrière où demeurait Bernica ; c'est dire qu'elle se trouvait approximativement sur l'ancienne caserne de l'Infanterie de Marine"(...)
Cependant le désir de quitter l'île devient pressant pour le moine capucin, " 1° tant pour chercher remède à mon mal, 2° qu'à celui de ce pauvre peuple que j'y ai laissé ; 3° comme aussy par crainte qu'en voulant perfectionner les autres je ne devinsse moy-mesme réprouvé en y restant plus longtemps tout seul".
Rempli de remords, le père Bernardin quitte donc l'île sur le Saint-François d'Assise en novembre 1686. "J'avoue, dit-il que cette sortie n'est guère louable, puisque j'ai laissé ce pauvre peuple dénué particulièrement de tout secours spirituel"(...) Sur l'île, en effet, il n'y avait à nouveau plus de prêtre. Mais... Durant son voyage, il rédige son Mémoire et dresse pour le roi un rapport de la situation à Bourbon. Des considérations économiques y sont consignées : "bois tabac, aloès, coton, cannes à sucre sont de qualité supérieures à Bourbon", souligne-t-il. Des requêtes précises sont effectuées, comme par exemple la nécessité de faire venir des outils ainsi que des colons qui puissent exercer un métier. Un recensement des habitants complète aussi ces données. Celui-ci comptabiliserait environ 300 personnes. Enfin, Bernardin insiste sur un détail qui, à ses yeux, a son importance : "Il faut aussy un gouverneur authorisé de Sa Majesté". De retour en métropole, le moine capucin obtient le 8 mars 1689 le titre officiel de Curé de Bourbon et s'apprête à regagner l'île. Le destin voudra qu'il n'y remette jamais les pieds : il décède en effet au cours du voyage à bord du Saint-Jean-Baptiste à l'âge de 55 ans. Sur ce même navire, le nouveau gouverneur,
le Sieur de Vauboulon va bientôt prendre ses fonctions...

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GROS PLAN

Le coton, "l'agneau végétal"

Aujourd'hui encore à la Réunion, il reste quelques traces des plants de coton cultivés jadis. En témoignent les cotonniers sauvages que l'on rencontre de Saint-Gilles à Saint-Pierre, sortes de vestiges des anciennes cultures de l'île. Comme a pu le souligner R. Lavergne au gré de l'un de ses volumes sur "Les fleurs de Bourbon", "ces arbrisseaux ont des fleurs entièrement jaune pâle quand elles s'épanouissent. Ces dernières rosissent ou rougissent en se fanant. Nous n'avons pas mis un nom d'espèce précis sur ces cotonniers. Il ne s'agit pas de Gossypium barbadense Linné, le "cotonnier des Barbades" ou "cotonnier antillais" car ce dernier a une base pourpre à la base de ses pétales. Il pourrait s'agir de Gossypium hirsutum Linné (...) à corolles précisément "jaune pâle à crème" et sans tâche rouge sur l'onglet des pétales", précise R. Lavergne, qui rappelle également que "les cotons renferment 90 à 95 % de cellulose, de petites quantités de pectines, de protides, de cires et des traces de pigments (flavonoïdes et acide chlorogénique) qui donnent aux fibres une légère couleur crème. Le coton brut est hydrophobe. Il est transformé en "coton hydrophile" après avoir été privé de ses substances non mouillantes (résines et corps gras)". Dans son étude sur le "Gossypium" (traduire le cotonnier), l'auteur en vient par ailleurs à dresser une liste non exhaustive des propriétés de cette plante, "l'équivalent exotique de la laine des moutons, l'agneau végétal".
Ainsi apprend-on non sans surprise que le coton fut un contraceptif masculin, et ce, du fait des Chinois, qui seraient à l'origine d'une sorte de pilule pour l'homme à partir du cotonnier. Le gossypol, contenu dans l'écorce des racines de cotonnier serait, paraît-il, toxique : cela aurait freiné la commercialisation du produit. Les graines de cotonniers peuvent quant à elles fournir 20 à 30 % de matières grasses, et l'huile extraite servir à la fabrication de margarine et de savon, voire même à l'alimentation humaine...

Dimanche 29 Octobre 2000