Un parcours sans faute
Les dernières années du XVIIe siècle et les premières
du XVIIIe constituent un tournant majeur dans l'histoire de la colonie française
de Bourbon. Après un demi-siècle d'abandon et d'anarchie,
l'île est reprise en main par l'administration royale. Des hommes,
tels que Jean-Baptiste de Villers, gouverneur du 12 juin 1701 au 5 août
1709, et Antoine Boucher, son adjoint, organisent et réglementent
la vie des colons à travers différentes ordonnances. Les terres
sont mises en valeur d'où la nécessité d'aller chercher
de la main-d'uvre sur les côtes malgaches. En outre, Jean-Baptiste
de Villers autorise les habitants à faire du commerce entre eux,
alors qu'à l'époque l'achat et la vente de marchandises devaient
s'effectuer dans les magasins de la Compagnie des Indes. On assiste par
conséquent à une reprise économique certaine. De quoi
satisfaire les colons que Jean-Baptiste de Villers a su ménager.
"La population de Bourbon l'a regretté car il a gouverné
avec intelligence ; il s'est dévoué aux intérêts
des colons et ne les a pas mécontentés". La phrase sort
de la bouche de Prosper Eve. Ce personnage qu'évoque l'historien
se nomme Jean-Baptiste de Villers, gouverneur de l'île du 12 juin
1701 au 5 août 1709. Pour Daniel Vaxélaire, auteur de nombreuses
publications traitant de l'histoire de la Réunion, "il s'agit
d'un véritable administrateur". Tout porte à le penser
: son prédécesseur, La Cour de la Saulais ayant, si l'on en
croit les différents récits, laissé le souvenir d'un
gouverneur "mondain, ami des fêtes et des danses".
De Villers débarque à Bourbon à l'âge de 30 ans.
Au cours de la première année de son séjour, l'homme
va étudier méthodiquement les ressources et les potentialités
du pays. Assisté du garde-magasin, René Le Pontho, il entreprend
même une reconnaissance de l'intérieur des terres, il pousse
ainsi jusqu'à la Plaine-des-Cafres, où un piton porte aujourd'hui
son nom. Sous son gouvernement, la colonie va connaître un nouveau
souffle : Jean-Baptiste de Villers prend en effet de nombreuses mesures
pour mettre l'île en valeur. Pour ce faire, il bénéficie
de l'aide d'un adjoint, Antoine Boucher, arrivé à Bourbon
au début de l'année 1702. Il remplacera ainsi René
Le Pontho, gravement malade. La collaboration des deux hommes fonctionne
à merveille. La vie de la colonie est alors organisée et réglementée
par trois ordonnances. La première, du 31 mai 1702, vise avant tout
à protéger le potentiel agricole de l'île. En effet,
en cette période de sous-peuplement, les habitants ont pris la fâcheuse
habitude d'abuser du feu comme moyen de défrichement, aussi le pays
risque-t-il à terme de se transformer en désert. Il est donc
désormais "enjoint de prendre garde de mettre le feu en aucuns
endroits sous peine à ceux qui y seroient (ndlr : ancienne écriture)
surpris, si c'estoit des blancs, de six mois de cachot, et si c'estoit des
noirs, d'avoir le fouet et la fleur de Lys, avec promesse de donner quarante
écus au dénonciateur".
La deuxième ordonnance, du 12 septembre suivant, s'efforce, elle,
d'éviter une pénurie de subsistances. On se souvient que la
tortue formait l'alimentation de base des premiers habitants. Or, en ce
domaine, l'exploitation anarchique risquait de conduire rapidement à
la disparition pure et simple des tortues. C'est d'ailleurs ce qui finit
par arriver. En attendant, la chasse fut réglementée, il était
interdit d'"aller à la tortue" plus d'une fois par semaine
et qui plus est, sans chiens. Et pour compenser la disparition de plus en
plus inquiétante du gibier, le gouverneur accorda de grandes concessions
pour l'élevage des bestiaux.
En outre, Jean-Baptiste de Villers engagea les habitants à marquer
les troupeaux pour éviter les vols. Enfin, il constitua à
Sainte-Suzanne, à la Possession, au Gol, des sortes de parcs domaniaux.
"On demeure encore dans une petite économie de subsistances",
fait observer Prosper Eve. En clair : l'île produit ce qu'elle consomme.
Cependant, pour cultiver les terres (maïs, riz, millet, tabac, canne
à sucre) souvent fort étendues qui leur étaient concédées,
les colons réclamaient des esclaves. D'où cette remarque de
l'historien : "Jean-Baptiste de Villers a lancé en grand la
traite négrière". Le gouverneur envoya chercher de la
main-d'uvre à l'île Sainte-Marie, sur la côte de Madagascar.
Jean Farchi, dans son livre "Petite histoire de l'île Bourbon",
précise qu'en juin 1702, deux navires écossais (...) vendirent
aux habitants, bien que la traite fût monopole de la Compagnie des
Indes, des Malgaches qu'ils avaient à bord, au prix de "cents
écus les plus forts".
ENRAYER LES VOLS ET PILLAGES
Reste que si l'on veut favoriser le travail des gens, il faut que ceux qui
font l'effort de produire ne voient pas systématiquement leur échapper
le fruit de leurs peines. C'est la raison pour laquelle la troisième
ordonnance, datée du 22 novembre 1702, tente d'enrayer les vols et
pillages, nombreux, si l'on en juge par la sévérité
des peines - distinctes, toutefois, selon la couleur de peau de l'individu.
Pour un premier délit, un Blanc sera "mis pendant un mois, festes
(ndlr : ancienne écriture) et dimanches, au carcan avec la peau,
ou la plume de ce qu'il aura volé, pendue au col", et un Noir
sera puni du fouet et de la fleur de Lys (marque au fer rouge). Mais en
cas de récidive, c'est la mort pour les Noirs (pendaison) et le rapatriement
en France pour les Blancs "avec procès fait et parfait".
Cependant, les vols de toutes sortes devinrent si fréquents que le
gouverneur dut prendre pour les empêcher des mesures de plus en plus
rigoureuses. En 1704, souligne Jean Farchi, il recommande de ne pas laisser
dans les canots les voiles et les avirons et déclare que toute embarcation
qui ira "à la tortue" devra avoir à son bord un
Blanc armé de deux pistolets. En 1705, il ordonne qu'il y ait deux
Blancs à bord de chaque canot, trois si le canot est isolé
; "On fouillera les Noirs et on leur enlèvera leurs couteaux
; pendant la chasse un blanc montera la garde auprès des canots".
Il faut dire que les esclaves, avides de liberté, cherchaient à
s'enfuir par tous les moyens. Aussi, sous son gouvernement, Jean-Baptiste
de Villers fut-il confronté au marronnage. Il décida néanmoins
d'y faire face, de façon cruelle.
La pratique pour punir un esclave capturé après sa fuite était
de lui donner le fouet et de le marquer là encore à la fleur
de Lys, à l'aide d'un fer chaud. Cependant, le châtiment, estima-t-il
n'avait pas réussi à dissuader les esclaves de s'enfuir dans
les montagnes. Raoul Lucas et Mario Serviable, dans leur ouvrage consacré
aux gouverneurs de la Réunion, rapportent de lui cette phrase : "Les
Noirs ne recevant cela que comme une brûlure et plusieurs qui l'ont
eu s'estant (ndlr : ancienne écriture) vantés qu'ils ne s'en
souciaient pas". Il proposa donc de couper systématiquement
le pied ou la jambe de chaque fugitif, "cela les empêchait de
s'en aller et ils n'en rendent pas moins bon service à leur maître".
Sans commentaire ! Raoul Lucas et Mario Serviable insistent sur les événements
de 1705. En effet, la question de la sécurité des hommes et
des biens sera dramatiquement posée sous de Villers, où plusieurs
complots furent découverts.
Ainsi, les esclaves "avaient fait une ligue affin (ndlr : ancienne
écriture) d'égorger hommes, femmes et enfants qu'ils auraient
trouvés dans leurs demeurances pour, après estres armés,
venir assassiner le gouverneur dans sa maison et tous ceux qui s'y seroient
trouvés pour se rendre les Maîtres de l'isle".
Les auteurs rapportent qu'une dénonciation opportune évita
de justesse le massacre de la famille de Manuel Texere isolée à
la Possession. Les meneurs furent arrêtés, jugés et
condamnés.
UNE REPRISE ÉCONOMIQUE
Le dénommé Sambo sera pendu, le dénommé Sébastien
brûlé vif en place publique dans le quartier de Saint-Paul
et le dénommé Mathieu condamné par contumace sera capturé
et exécuté le mois suivant. Sébastien va obtenir "pour
sauver son âme" qu'on lui tire dix coups de fusil avant que son
corps ne soit jeté au bûcher. En revanche, l'amende honorable
de Mathieu et son exhortation aux autres esclaves ne lui sauveront pas la
vie.
Parallèlement à la répression du marronnage et des
complots, on assiste à une reprise économique. "Jean-Baptiste
de Villers va autoriser les habitants à faire du commerce entre eux",
souligne Prosper Eve. "Or, à l'époque, l'achat et la
vente de marchandises devaient s'effectuer dans les magasins de la Compagnie
des Indes. Toutefois, il a maintenu l'interdiction de trafiquer avec les
corsaires". Une interdiction fort peu respectée. Jean Farchi
insiste : "Les relations entre les corsaires et les habitants de Bourbon
(...) reprirent sous le gouvernement de M. de Villers ; elles devinrent
tout à fait courantes et même presque officielles". Les
corsaires de l'océan Indien, français, anglais, hollandais,
avaient constitué entre eux de véritables associations qui
avaient leurs quartiers généraux en plusieurs points de la
côte de Madagascar. Mais Bourbon seule, précise Jean Farchi,
pouvait leur offrir les "rafraîchissements" qu'ils ne trouvaient
pas dans la Grande Ile : aussi leurs navires s'y arrêtent-ils six
fois en six ans, deux fois en 1702, puis en 1704, 1705, 1706 et 1707. "Les
habitants vendaient leurs produits fort cher aux corsaires", peut-on
lire dans "Petite histoire de l'île Bourbon". "Et les
corsaires, à qui l'or ne manquait pas payaient tout sans marchander".
Autant de relations régulières qui amenèrent une nouvelle
prospérité. Pour preuve : des sommes considérables
furent envoyées durant cette période aux Indes. "L'île
a quand même pu prêter 150 000 écus à Pondichéry",
insiste Prosper Eve.
S'agissant de la vie quotidienne des colons de l'île Bourbon, Antoine
Boucher, en donnera quelques détails assez caustiques, dans son célèbre
"Mémoire pour servir à la connoissance (ndlr : ancienne
écriture) particulière de l'isle Bourbon" (voir par ailleurs).
Et c'est à ce garde-magasin, également secrétaire de
la Compagnie et procureur fiscal, que l'on doit le recensement de 1704.
On y voit que la colonie compte alors quatre-vingt-douze familles, dont
quatre-vingt-deux qui ont à leur tête des hommes parmi lesquels
l'on retrouve de nombreux Européens issus des premiers convois ;
près d'un tiers de ces chefs de famille appartiennent à la
nouvelle génération et sont des "créoles de mascarin",
la plupart "basanés". On s'aperçoit également
que les esclaves amenés par les forbans ou recrutés en Afrique,
aux Indes ou à Madagascar, se multipliaient au même rythme
que les colons. La population atteignait donc, environ quarante ans après
la première installation, le chiffre de 734 personnes avec femmes,
enfants et esclaves.
Un nouveau recensement, commencé en 1708 et achevé en 1709
montre que le chiffre de la population totale de l'île était
passé en cinq ans, de 734 à 894, dont 387 esclaves. "En
ce temps-là, il y avait pas mal de métissage", commente
Daniel Vaxélaire. "C'était encore idyllique". Jean
Barassin, dans "La vie quotidienne des colons de l'île Bourbon
à la fin du règne de Louis XIV", évoque "une
vie trop facile, l'absence de besoins impérieux, le climat très
doux". "Aisés, ils l'étaient, du seul fait de la
facilité qu'il y avait à vivre à l'Isle Bourbon".
Prosper Eve conclut : "Jean-Baptiste de Villers s'est mêlé
à la vie des colons, il a essayé de les connaître, il
ne les a pas indisposés et n'a donc pas subi leurs foudres".
C'est tellement vrai que le 24 avril 1709, jour de son départ, son
navire, le "Saint-Louis", se met à prendre l'eau, et dès
le 26, doit regagner la baie de Saint-Paul. Comme si la petite terre redoutait
de perdre un tel administrateur et cherchait à le retenir à
tout prix. Finalement, de longs mois de réparation seront nécessaires,
contraignant Jean-Baptiste de Villers et Antoine Boucher à une prolongation
de séjour.
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* Sources : Jean Farchi, "Petite histoire de l'île Bourbon
(PUF) ; Jean Barassin, "La vie quotidienne des colons de l'île
Bourbon à la fin du règne de Louis XIV", "L'île
Bourbon et Antoine Boucher (1679-1725) au début du XVIIIe siècle"
; Alfred Rosset, "Les premiers colons de l'île Bourbon (édition
du Cerf-Volant) ; ouvrages disponibles au fonds local de la bibliothèque
départementale de la Réunion.
Mais aussi : Raoul Lucas et Mario Serviable, "Les gouverneurs de la
Réunion, ancienne Ile Bourbon" ; Dureau Reydellet, "Bourbon
et ses gouverneurs" ; "Mémorial de la Réunion".
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GROS PLAN
Antoine Boucher :
un "portraitiste" sans pitié
Antoine Boucher fut donc le garde-magasin de Jean-Baptiste de Villers. Fiscal,
secrétaire, il intervenait en toute occasion, avec le gouverneur,
ou en ses lieu et place. C'est ainsi que Boucher dressa les deux recensements
de 1704-1705 et 1708-1709 et qu'il écrivit le "Journal de l'île
Bourbon" attribué à de Villers. Dans son célèbre
mémoire, Antoine Boucher dépeint les familles de colons. Il
s'agit en réalité d'une galerie de portraits sans pitié.
"C'était un personnage puritain, rigoriste", explique Prosper
Eve. "Il n'aimait pas la fête, les jeux contrairement aux colons".
Voici quelques extraits : "Georges Damour est un de ces anciens habitans
(ndlr : ancienne écriture) de Madagascar, il est de l'âge de
70 ans, Parisien ; je ne luy connois aucune profession, il n'a pas même
d'Education, ne sçachant ny lire, ny Ecrire, mais il est très
honnête homme, bien craignant Dieu, bon voisin, obéissant,
et point médisant, ce qui est une grande vertu car c'est le commun
vice a l'Isle Bourbon (...). Ses enfans (ndlr : ancienne écriture)
sont très mal élevés, ils n'ont, cependant pas de mauvaises
inclinations mais ils sont extrêmement bêtes, et ne sçavent
pas l'ombre de leur doctrine, l'une de ses filles s'est laissé surprendre
par un nommé Jean Boyer, qui luy fit un enfant sous promesse de Mariage,
que l'on obligea d'effectuer. Ce Georges Damour a pour Epouse Marie Toutte.
C'est une Négresse de Madagascar que l'on dit s'estre laissé
faire un enfant par un Noir, et effectivement le dernier, dont elle accoucha,
estoit Noir Nègre (...)".
Dimanche 19 Novembre 2000