Histoire - Chevalier Henri Habert de Vauboulon, gouverneur
(1689-1690)
Coup d'État à l'île Bourbon
Après le départ du père Bernardin, Bourbon est
livrée à elle-même. Sa population, composée en
partie de pirates et d'aventuriers, se montre rebelle à l'égard
du pouvoir. Le chevalier Henri Habert de Vauboulon, missionné sur
l'île par Louis XIV pour y mettre bon ordre, va rapidement se heurter
à l'hostilité de ses administrés. De Vauboulon reste
dans l'histoire comme le premier véritable législateur de
Bourbon; mais, cupide et libidineux, il sera déchu par la population
puis emprisonné. Encore aujourd'hui, sa mort reste entachée
de mystère...
Après le départ du père Bernardin, Bourbon se retrouve
sous l'autorité de Drouillard. Autorité est d'ailleurs un
grand mot, tant cet homme se soucie peu de l'île. Fortune faite aux
Indes, mais malade, il ne s'était arrêté à Bourbon
que pour se reposer avant de rentrer en France; le père Bernardin
l'ayant convaincu de le remplacer aux commandes de l'île en attendant
qu'un gouverneur soit nommé, il avait accepté à contrecur.
Drouillard s'étant un jour mis en tête de réglementer
la chasse - le gibier était menacé d'extermination - sa maison
fut incendiée; écuré, il s'enfuit de l'île sur
un vaisseau portugais de passage. Deux jours plus tard, le 11 décembre
1689, le nouveau gouverneur Henri Habert de Vauboulon débarquait
à Saint-Paul du Saint-Jean Baptiste et avec lui, celui qui allait
devenir son pire ennemi : le père Hyacinthe, Capucin quimperois.
De Vauboulon est bien accueilli par la population, rassurée que le
roi s'occupe encore de sa lointaine colonie. Le nouveau gouverneur est investi
de pouvoirs importants pour, "en qualité de juge", trancher
en dernier ressort "en toutes matières, tant civiles et criminelles
que de police, commerce et navigation" et "jouir et user des honneurs
et prérogatives, revenus et émouluments appartenant à
ladite charge" (Ordre royal du 20 mars 1689). Il amène avec
lui des denrées et des outils réclamés précédemment
par la population, ainsi que des ouvriers.
Son premier acte politique est une amnistie générale de tous
ceux qui avaient pu être responsables de la fuite de Drouillard. Fort
habilement, le gouverneur s'assure ainsi l'approbation de ses administrés.
Le 11 décembre 1969, il s'installe définitivement à
Saint-Denis; c'est de là qu'il écrira désormais toutes
ses ordonnances. Sept jours plus tard, la première d'entre elles
montre un autre visage du gouverneur. Elle interdit aux habitants de l'île
"sur peine de la vie" de s'absenter de leur demeure ordinaire
plus de quinze jours sans une permission écrite. Les Noirs, eux,
ne pourront s'absenter plus d'un jour sans permission de leur maître
ou encourent le fouet et le marquage à la fleur de lys (c'est-à-dire
au fer rouge) puis la pendaison en cas de récidive. La seconde ordonnance
paraît le 23 décembre. Elle exige des habitants, sous peine
de trente livres d'amende, d'envoyer leurs enfants comme apprentis auprès
des ouvriers arrivés de France. Selon La colonisation de l'île
Bourbon de Jules Hermann (1), le seul texte qui soit unanimement favorable
au gouverneur, il n'y avait d'autre moyen pour donner "à l'île
des colons dignes du nom de Français que de les moraliser par l'instruction".
LE CYCLONE ET LE DEUIL
Quinze jours ne se sont pas écoulés depuis l'amnistie qu'un
violent cyclone s'abat sur l'île. Le Saint-Jean-Baptiste est brisé
sur "le rivage de Saint-Paul le 31 décembre 1689, proche de
la rivière des Galets". Onze cadavres s'alignent bientôt
sur le sable, dont les noms sont consignés dans le registre du Père
Hyacinthe. Selon les textes, il en est peut-être de la faute du gouverneur,
qui aurait empêché l'appareillage plus tôt; c'est du
moins ce qu'affirmera plus tard le capitaine Dubois-Sablons, dans une lettre
qu'il écrivit à son retour en France : "Monsieur de Vauboulon
est la seule cause de ma perte."Peu après cet épisode,
de Vauboulon exprime un peu plus son pouvoir sur les religieux. Le 9 janvier
1690, il fait paraître une ordonnance se référant à
un accord établi le 15 mars 1687 entre le curé Camenhen et
les habitants. Cet accord prévoyait le versement d'une taxe au clergé
par les paroissiens : dorénavant, elle allait être collectée
par les services de l'État avant d'être reversée. Cette
ordonnance, prise dans un souci de centraliser l'administration sera très
mal vécue par le père Hyacinthe. Pour l'instant, il reste
encore silencieux, mais est à l'écoute de ses paroissiens
qui commencent à maugréer.
RÉGLEMENTATION DE LA CHASSE
Car le gouverneur ne s'arrête pas là. Le 16 janvier à
Saint-Denis et à Sainte-Suzanne le 20, sont affichées les
ordonnances réglementant la chasse, le massacre du gibier de l'île
atteignant des proportions inquiétantes. Une réserve interdite
à la chasse est donc instituée à la "Possession"
du Roy. Les habitants, "pour réparer le tort qu'ils se sont
fait à eux-mêmes", sont autorisés à chasser
"une fois la semaine, à la viande ou à la tortue de mer."
Les habitants ne pouvaient avoir que deux chiens, et seules cinq chiennes
"connues les meilleures" avaient droit de vie dans toute l'île;
les autres chiens devaient être tués. Des mesures extrêmement
impopulaires, que les ennemis du gouverneur sauront utiliser le jour venu.
PREMIÈRES CONCESSIONS
De Vauboulon restera également dans l'histoire comme celui qui a
réglementé la propriété foncière. Tous
les textes sont unanimes : avant de Vauboulon, aucun acte n'avait été
signé; il s'agissait surtout d'occupation de fait. Les actes signés
par Habert de Vauboulon, et malgré le funeste destin du gouverneur
ne seront, eux, jamais remis en cause. Quatorze pièces sont à
ce jour conservées aux Archives départementales de la Réunion.
La première concession date du 16 janvier, à Pierre Hibon.
Sur les actes, de Vauboulon précise les redevances en nature pour
le paiement de cette concession.
Selon Jules Hermann, grand admirateur du gouverneur, il ne s'agissait là
"que de contraindre les habitants à l'élevage et à
la culture, pour les habituer à ne plus compter sur la nature seule."
En fait, il semble bien que le gouverneur ait entrepris, par le biais de
ces concessions, de se constituer une fortune personnelle; en clair, il
engrangeait ce que nous appellerions aujourd'hui des pots-de-vin, comme
l'écrit Dureau Reydellet dans son Bourbon et ses gouverneurs (2).
Un compte exact de ces exigences sera fait au moment où le gouverneur
sera destitué : sur les 50 concessions accordées par le gouverneur,
37 ont donné lieu à des pots-de-vin pour une somme de 2 408
livres, sans compter des dons en nature (tissu, mobilier...) Pour l'heure,
ceux qui refusaient de payer étaient promptement jetés au
cachot, jusqu'à ce que l'amende soit payée. Il semble également
que pendant la détention, il n'était pas rare de voir le gouverneur
importuner les femmes de ses victimes.
GUERRE AVEC LE PÈRE HYACINTHE
On l'a vu, le gouverneur ne s'entendait guère avec le père
Hyacinthe. Déjà, durant la traversée sur le Saint-Jean-Baptiste
qui vit la mort du père Bernardin, les deux hommes n'avaient cessé
de se chicaner, le futur gouverneur mettant à cet exercice beaucoup
de zèle. S'étant vanté de ses origines, (voir par ailleurs),
il s'était heurté à celles, non moins prestigieuses,
du religieux. Son frère avait "épousé la fille
du baron de Hainault", lui-même était fils de "Monsieur
de Kerguelin de Kerbiquet, conseiller au présidial de Quimper."
Missionnaire durant de longues années dans les pays musulmans, il
parlait couramment l'arabe.
Un jour, pendant une de ces querelles incessantes, De Vauboulon s'était
emporté, menacant le curé "de défendre à
ses sujets de (lui) faire l'aumône. Vous êtes mes sujets, avait-il
poursuivi à l'adresse des Capucins embarqués, je prétends
que vous ne puissiez aller à aucun endroit sans ma permission."
"C'était un esprit brouillon, malfaisant, malin, fourbe, capricieux,
menteur, se ressentant plus d'un cuistre que d'un homme d'honneur, malhonnête
en tout", écrira plus tard le père Hyacinthe. Lorsque
le Saint-Jean-Baptiste avait touché terre au Brésil, il avait
menacé de ne jamais aller à Bourbon. Il avait fallu l'entregent
des Capucins brésiliens et du capitaine Dubois-Sablons pour le faire
revenir sur sa décision.
Les vexations ne cessent pas sur l'île : à peine débarqué,
De Vauboulon garde par devers lui les esclaves du père Bernardin,
et fait tuer le buf qui aurait dû revenir aux Capucins; il prétend
ensuite apprendre au prêtre comment administrer le baptême.
Mais c'est l'ordonnance du 27 mars 1690 qui va définitivement sceller
la guerre. Le texte exige en effet des parents "sous peine d'une amende
de trente livres" qu'ils envoient leurs enfants à l'école,
et "ne les laissent pas dans l'ignorance de la religion". En cas
de désobéissance, les jeunes gens seront interdits de mariage
tant qu'ils n'auront pas un minimum d'instruction; quant aux enfants, ils
pourront être retirés à leurs parents. Pour le père
Hyacinthe, cette ordonnance est une ingérence intolérable
dans son domaine, la moralité et l'instruction de ses paroissiens.
LETTRE DU PÈRE HYACINTHE
Les choses en sont là lorsque accoste, le 24 juin 1690, le navire
Les Jeux. À peine débarqué, le capitaine Houssaye doit
entendre les plaintes des habitants. Il fait un rapport "pris sur le
vif", des pratiques douteuses du gouverneur. De son côté,
le père Hyacinthe écrit une longue missive adressée
à M. Céberet, directeur de la Compagnie des Indes. Après
les plaintes, le père Hyacinthe laisse apparaître ses ambitions
: il demande que dorénavant les gouverneurs laissent en paix les
religieux, que les biens accaparés par De Vauboulon soient rendus...
et s'offre "de gouverner pendant un an ou deux" en attendant qu'un
bon gouverneur soit trouvé.
TOUT S'ACCÉLÈRE
Enfin Michel de Firelin, commis de magasin de la Compagnie - fait procureur
le 24 décembre 1689 par De Vauboulon - consigne dans son journal
les événements de ces jours. On y apprend que lorsque Les
Jeux quitte Bourbon, le 14 septembre 1690, il emporte avec lui le capitaine
Dubois-Sablons, et le curé Camehen, qui avait pendant un temps admnistré
l'île... mais surtout la lettre du père Hyacinthe, et une longue
liste des plaintes des colons, recensés à l'insu du gouverneur
par de Firelin. Dès lors, le père Hyacinthe vaque à
ses occupations; il sait que tôt au tard, le gouverneur sera châtié.
Un mois plus tard, les choses se précipitent. Le 14 octobre, éclate
à Saint-Denis le premier des incidents qui mèneront à
la destitution de De Vauboulon. Henri Brocus, un Hollandais naturalisé
ayant fait commerce avec des esclaves marrons est condamné au carcan,
punition exécutée le jour même.
La colonie des personnes naturalisées en est indignée. Le
17, De Vauboulon se dispute publiquement avec de Firelin à propos
de l'ordonnancement du magasin de la Compagnie et le frappe de sa canne.
Fou de rage, de Firelin se rend à Sainte-Suzanne pour y rencontrer
le père Hyacinthe, qui assure qu'il interviendra quelques jours plus
tard, durant la messe; de Firelin profite de ce laps de temps pour soulever
un peu plus les habitants contre leur gouverneur. Le 22 octobre, après
la messe, le père Hyacinthe s'entretient avec De Vauboulon. Celui-ci
paraît ensuite apaisé, mais une nouvelle dispute éclate
avec De Firelin. Le gouverneur augmente encore la tension en envoyant ses
hommes recenser les richesses dans les maisons des habitants. Parallèlement,
il ordonne qu'une enquête soit faite sur les agissements de de Firelin,
enquête dont les conclusions seront envoyées en métropole
par le prochain bateau. Alors, Firelin prend peur. Le 21 novembre, fête
de la Vierge célébrée par les Capucins, il rassemble
la population du Quartier français de Sainte-Suzanne au son des cloches.
PENDANT LA MESSE
Le carillonneur était Arzul Guichard. De Vauboulon, conscient des
tensions et craignant les rassemblements avait défendu que l'on solennise
la fête; il envoie donc prendre Arzul et le mettre en prison. Firelin,
à la tête d'une troupe d'habitants le réclame; pour
toute réponse, le gouverneur lui lance "que son procès
est déjà fait et qu'on le pendra quand il y penserait le moins."
Dès lors, c'est lui qui était perdu. Pendant un temps, le
père Hyacinthe envisage de se retirer à Sainte-Suzanne pour
ne pas prendre part aux troubles; puis, par "lâcheté"
- selon Jules Hermann - ou parce qu'il voulait éviter que le gouverneur
ne soit tué ou qu'il ait des représailles féroces si
le coup d'Etat échoue, il propose que l'on se saisisse du gouverneur
durant la prochaine messe. Le samedi soir, "à minuit" selon
plusieurs auteurs dont on peut se douter qu'ils ont dramatisé la
scène à l'envi, les habitants de Sainte-Suzanne se retrouvent
à Saint-Denis. Robert Duhal, Julien Robert, Marc Vidot et un certain
Barrière sont désignés pour procéder à
l'arrestation.
MORT SUSPECTE
Le dimanche 26 novembre, les "derniers chants du Domine Salvum s'éteignent
à peine que Barrière, Vidot et Duhal pénétraient
jusqu'au chur et mettaient la main sur De Vauboulon" s'indigne, Jules
Hermann. "Mon père, mon père, on m'assassine !"
aurait crié De Vauboulon. La tension est très vive dans l'église,
le carnage est proche; alors, rejetant son aube, le père Hyacinthe
ordonne "amarrez-moi ce coquin, cet ennemi de la couronne et du public
!" Sous étroite surveillance, de Vauboulon est amené
dans la Maison du Roi, où de Firlin le fait mettre aux fers et au
cachot.
Le jour même, un long procès-verbal des événements
est dressé de la main même de De Firelin. Puis toutes les ordonnances
de De Vauboulon sont levées. Après l'arrestation du gouverneur,
les habitants demandent au père Hyacinthe de prendre le commandement
de l'île; il refuse, compte tenu de son âge et de sa fonction,
mais propose De Firelin. Celui-ci est élu le 4 mars 1691.
Quelques mois plus tard La Citerne, secrétaire de De Vauboulon est
arrêté et mis en prison; suspecté d'avoir voulu s'évader,
il est arquebusé, après un procès devant une cour de
trente-huit colons. De Firelin comme le père Hyacinthe se gardent
bien de signer l'arrêt de mort. Pendant ce temps, De Vauboulon croupit
toujours dans sa prison de Saint-Denis. On ne sait rien sur les conditions
de sa détention jusqu'à ce jour du 18 août 1692, où
il est retrouvé mort "d'une maladie de deux mois".
Le lendemain, les derniers sacrements sont rendus à l'ancien gouverneur;
mais très rapidement, le bruit court qu'il a été empoisonné.
Plusieurs textes affirme qu'une autopsie a été pratiquée
par le chirurgien Leroy, ami de De Firelin. Qu'on trouva au gouverneur "les
poumons gâtés", fait que l'on peut aussi expliquer par
son long séjour en prison. Néanmoins le doute subsistera...
L'épisode tragique de De Vauboulon et ses démêlés
avec De Firelin aura en tous cas mis en lumière le rôle important
des agents de la Compagnie des Indes dans le développement de Bourbon.
Parmi ses directeurs, Foucherolles, qui a écrit un long rapport sur
les potentialités économiques de l'île. Mais c'est une
autre histoire...
(1) Disponible aux Archives départementales de la Réunion.
(2) Disponible au fonds local de la bibliothèque départementale
de Saint-Denis.
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GROS PLAN
Un Barachois à Saint-Benoît ?
De Vauboulon est un des premiers gouverneurs a avoir parcuru l'île
en tous sens, tenant à se rendre lui-même sur les lieux. Il
avait à l'esprit le désastre du Saint-Jean-Baptiste, qui s'était
disloqué dans la baie de Saint-Paul. Il se mit donc en quête
d'un nouveau lieu pour y faire débarquer les bateaux. Son choix se
porte sur l'embouchure de la Rivière du Marsouin, où un vaste
bassin existait. De Vauboulon fit faire des sondes et dressa un plan qu'il
adressa à la Compagnie. "La nature, y écrivait-il, a
presque tout fait à cet endroit pour l'établissement d'un
port. Un bassin de 300 pieds de long et de 110 de large, y a toujours 20
pieds d'eau à mer basse. Le courant n'est pas assez fort pour que
la mer en bouche l'entrée." Néanmoins, un problème
subsiste : la ligne de galets sans cesse roulés par les eaux. De
Vauboulon rêvait d'un barachois dans la localité qui est aujourd'hui
Saint-Benoît; mais il a été écarté du
pouvoir avant même que des études aient pu être entreprises.
Dimanche 5 Novembre 2000