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ARTICLE DU 03/11/02
L’histoire ancienne de Madagascar serait “la plus belle énigme du monde” pour les mieux disposés à l’égard de la culture malgache. Ce ne serait que la période des “temps obscurs” pour le commun des coloniaux et néo-coloniaux. La science officielle est donc partagée entre la bienveillance généreuse et l’hostilité culturelle, entre la sympathie à l’égard d’hommes que l’on connaît et que l’on fréquente, d’une part, et, d’autre part, le sentiment que les Malgaches appartiennent à des “races” qui ne pourraient prétendre à une humanité pleine et entière. La première position avec Hubert Deschamps peine à comprendre.
La seconde, qui est la plus commune et qui a été la mieux diffusée par les médias depuis plus d’un siècle, imagine les scénarii les plus désobligeants.
Les questions qu’elle pose, s’agissant des moyens, des trajets, des dates, des hommes, ont reçu des réponses qui sont souvent autant de manifestations d’incivilité, dirait-on aujourd’hui par amabilité mesurée.

Madagascar (4e partie)

Les navigations austronésiennes dans l’océan Indien

Comme le présageait, à la charnière des 18e et 19e siècles, le philosophe Friedrich Hegel, héritier des Lumières et partisan de la Révolution, c’est l’Europe qui donnera son histoire à une Afrique qui, stricto sensu, n’en avait pas.
L’histoire de Madagascar a donc été conçue par le 19e siècle européen avec ses vieilles idées de l’idéologie du sang - s’il y a un “bon sang qui ne saurait mentir”, il y a donc un mauvais sang qui ne peut que tromper - et quelques nouvelles, telles que l’évolution des espèces vivantes selon Darwin, leur croisement créant (ou recréant) l’idée de l’existence de “races supérieures”. Et ce social-darwinisme introduisit une rupture dans les représentations européennes.
Au début du 17e siècle, en effet, les navigateurs, qui circulaient en caravelles et croisaient des bateaux “malais” de plus grande envergure, constataient que les Malgaches parlaient une langue voisine de celle des Malais. Ils ne se posaient pas la question de savoir comment les habitants de la Grande Ile avaient fait pour venir s’installer en ce bout du monde de l’océan Indien. Ils y étaient évidemment venus en bateau. Ils ne se demandaient pas non plus ce qu’aurait été la nature de l’humanité des Malgaches. C’étaient des hommes dont Colbert et Louis XIV, avons-nous vu, pensaient pouvoir faire des sujets du royaume, ayant même loi, même foi et même roi que ceux de France.
Le 19e siècle, avec son social-darwinisme magnifié par le nationalisme, développa par contre un corps de doctrine tendant à établir une supériorité irrépréhensible des Blancs, qui les aurait conduits à la “Civilisation” à majuscule initiale et au singulier . Et c’est là le fondement de la pensée et des décisions politiques en matière de colonisation. L’histoire de Madagascar qui fut alors élaborée, et qu’il nous faut à présent corriger, n’en fut que l’application.

Les dérives du discours minorant

Les premiers temps de l’histoire de Madagascar sont encore bien souvent donnés pour être les “siècles obscurs” ou, pire, les “temps obscurs”, la première expression donnant une idée de durée assez longue mais sans plus, la seconde formulant une indétermination qui permet toutes les limitations possibles.
L’ignorance des données et l’assurance de posséder la vérité permettent alors d’avancer n’importe quelle hypothèse et d’en faire le corps du récit. Et la répétition continuelle des hypothèses a fini par leur donner consistance et force d’évidence.
Il en est ainsi des circonstances et du contexte de l’arrivée à Madagascar d’hommes venant d’Asie. On s’est interrogé sur le pourquoi de ces déplacements en élaborant des scénarii catastrophes. Ces hommes ont-ils, dans des luttes locales, peut-être tribales, été vaincus et contraints de déguerpir ? Ou bien : ont-ils été victimes d’une épidémie qu’ils auraient fuie ?
Même ceux qui avaient en mains ce qu’il fallait pour voir juste ont alors préféré privilégier l’infériorité posée d’avance par rapport aux auteurs européens des “grandes découvertes”. Ainsi en fut-il notamment de Crawfurd qui assurait, péremptoire : “Ce n’est assurément ni le commerce, ni la religion, ni le désir de conquête qui engagea les peuples malais dans cette entreprise, car ils n’ont jamais été connus comme ayant quitté leurs rivages pour poursuivre de tels buts.”
Cela posé, bien qu’ayant constaté que les vaisseaux malais pouvaient faire la traversée de l’océan Indien en trente-trois jours, cet auteur se demandait si le peuplement de Madagascar ne serait pas le résultat du naufrage accidentel - peut-être répété au cours des âges - d’un vaisseau ou d’une flottille d’écumeurs des mers malais, qu’une tempête aurait entraînés dans la zone des alizés.
Et, plus surprenant encore, son ouvrage (paru à Londres en 1852) étant principalement une grammaire et un dictionnaire du malais, Crawfurd, ayant mené une comparaison, ne trouva d’origine malaise dans le malgache que quelques noms de plantes cultivées, qu’il s’expliquait par le fait que les flibustiers auraient “épargné quelques grains de riz, quelques noix de coco, et quelques piments sic
, peut-être même quelques ignames et noyaux de mangue” qu’ils auraient multipliés sur les lieux de leur(s) naufrage(s).
Le développement du thème des difficultés de la navigation prend une grande importance à partir du moment où la navigation à vapeur installe de nouvelles habitudes de régularité et de sécurité dans les trajets.
Les Européens oublièrent alors l’aventure et les dangers qu’avaient connus les voyageurs des siècles antérieurs et ne purent concevoir que des “primitifs” aient pu accepter de les courir. La peur du civilisé devenait la terreur du primitif.
C’est alors qu’intervient la pirogue à balancier. Ses différentes réalisations, se retrouvant dans toute l’aire austronésienne, donnent à celle-ci une unité qu’aucun auteur ne conteste vraiment. Les yeux fermés sur les grands bâtiments et leur possible ancienneté, comment envisager que des hommes, sur de “si frêles embarcations”, aient pu s’engager sur un océan inconnu pour rejoindre des terres inconnues ?
Ayant repoussé le thème du naufrage accidentel, les savants indigénophiles se devaient de trouver une solution de rechange. C’est alors qu’intervient celle du cabotage. Partis sans espoir de retour des îles d’Asie du Sud-Est, les migrants auraient suivi les côtes de l’Inde, de l’Arabie et de l’Afrique avant d’atteindre la Grande Ile. Cet itinéraire aurait duré un certain temps, car ils auraient fait étape ici et là pour faire des cultures et renouveler leurs provisions de voyage.
Une variante fut proposée qui, à partir de l’Inde, passait par les Maldives et les Seychelles. Elle ne fut pas retenue, car l’avantage du premier itinéraire, outre qu’il évitait les grandes étendues marines, résidait aussi dans le fait qu’il permettait - nous y reviendrons - de donner une origine africaine aux types noirs de la population malgache.
Se posait cependant la grande question de la chronologie : à quelles dates se seraient donc situées les premières arrivées ? Alors qu’en dehors de toute autre préoccupation que celle de l’évolution du milieu naturel, la biogéographie - d’ailleurs rejointe par l’anthropologie physique - envisageait une première arrivée vers 2 500 ans avant notre ère et une occupation humaine continue de quarante-cinq siècles, la plupart des historiens et des plumitifs les situaient bien plus près de nous.
Par une analyse approfondie mais limitée de faits de langue, le savant Otto Dahl, qui supposait un unique foyer de départ - le pays maanjan -, les datait du 4e siècle de notre ère. Des données de l’archéologie, un archéologue défendait encore récemment la date du 10e siècle de notre ère, malgré des datations absolues plus anciennes dont il avait plus que quiconque connaissance, en étant co-auteur.

Le réseau commercial austronésien

Le conflit entre chronologie longue et chronologie courte indique assez bien la nature quasi politique du débat. L’ancienneté de la présence assurant la légitimité de la possession, si les Malgaches n’étaient pas présents de longue date sur le sol de la Grande Ile, ils n’auraient guère eu plus de droits que les colonisateurs.
Par hypercriticisme scientifique, la recherche administrative penchait donc vers la chronologie courte. Déjà, à la fin du 19e siècle, l’architecte Anthony Jully, futur premier président de l’Académie malgache, datait du 17e siècle l’arrivée des ancêtres des reines auxquelles s’était heurtée la France. Leur arrivée aurait été contemporaine de la “prise de possession” de Fort-Dauphin par Louis XIV !
Qu’en fut-il vraiment de tout cela? Deux traversées récentes jusqu’à Madagascar, l’une organisée par un descendant des Vikings, l’autre par des marins indonésiens, ont voulu prouver que le trajet en ligne directe était faisable avec les moyens anciens.
La première fut faite avec le “Sarimanok”, une très grande pirogue à voile reconstituée à partir des modèles utilisés dans l’ancienne flotte des Philippines. La seconde, celle de l’“Amanagapa”, se voulut à la fois plus authentique et plus digne de la science ancestrale de la navigation.
La démonstration n’a pas totalement convaincu, car les marins qui les dirigèrent avaient malgré tout des connaissances que n’avaient pas pu avoir les hommes du lointain passé. Ainsi, pour emporter l’adhésion des sceptiques, mieux vaut encore arguer de ces migrations et voyages précédemment évoqués et qui ont diffusé le complexe néolithique de l’Asie du Sud-Est dans un espace immense, celui du Pacifique, pour lequel nul ne songerait à évoquer le cabotage.
Et l’on peut, s’il le faut pour faire bonne mesure, en appeler aux témoignages écrits, et plus proches de nous, des chroniqueurs de la marine héritière mais rivale, à savoir la marine arabo-persane qui ne l’emportera qu’à partir du 13e siècle, car ceux-ci attestent, pour la période du 9e au 13e siècle, de l’existence d’une marine hauturière austronésienne et/ou déjà proprement malgache tant dans le canal de Mozambique que pour la liaison directe de Madagascar à Aden en navire à balancier, que les boutres arabes ne pouvaient relier qu’en trois étapes, s’arrêtant successivement à Quiloa, puis à Mogadiscio.
Les sources grecques et romaines, quant à elles, attestent qu’antérieurement - au moins depuis l’époque d’Hérodote, au 5e siècle avant notre ère, et au moins jusqu’au milieu du 7e siècle après, à s’en rapporter aux registres des douanes romaines -, la marine austronésienne avait établi dans l’océan Indien un réseau commercial qui faisait négoce des plantes médicinales, condimentaires et aromatiques que procurait une collecte dans les milieux naturels de l’Asie du Sud-Est au départ, de Madagascar en appoint ultérieurement : ce fut la “route du cinnamome” mise en évidence par Miller et dont l’itinéraire par l’est et le sud de Madagascar était en partie liée à la stratégie commerciale, les Austronésiens désirant cacher leurs lieux d’approvisionnement.
Outre les épices et les simples, ce commerce, bien sûr, concernait aussi d’autres produits. Parmi les plus importants figurait la soie, dont le négoce, selon les sources méditerranéennes, se trouvait entre les mains des Sères - les “hommes de la soie” - qui, pour l’époque, étaient encore des Austronésiens et non des Chinois. Car il faut dire que le travail de la soie était déjà attesté au 4e millénaire avant notre ère dans le sud de ce qui est aujourd’hui l’espace chinois.
Et de même qu’on n’est pas sans connaître l’existence d’une “route de la soie” du sud, qui passait par la mer, de même sait-on que l’arrivée annuelle des tissus de soie à Rome intéressait au plus haut point l’empereur Auguste et sa famille.
Mais ces Sères, à en croire Héliodore, savaient aussi se saisir des opportunités offertes par le marché. C’est ainsi qu’il les présente fournissant l’armée “éthiopienne” en éléphants d’Asie qui, à la différence de ceux d’Afrique, sont domesticables et dressables pour de multiples tâches. Et non seulement ils les transportaient en bateau jusqu’au port d’Adulis sur la mer Rouge, qui fut aménagé à cet effet, mais c’étaient également eux qui, pendant un temps les conduisirent et les manœuvrèrent en tant que mercenaires, comme ils le faisaient d’ailleurs couramment en certaines armées d’Asie du Sud-Est.
Cela dit, si les êtres humains transportés vers le bassin occidental de l’océan Indien étaient probablement pour la plupart des migrants volontaires, il n’en était en revanche pas de même de certains passagers (beaucoup ?) des voyages de retour, dont au moins une source chinoise des débuts de notre ère s’étonnait que les Austronésiens fassent commerce, au même titre que l’ivoire, les peaux de bête, l’ambre gris ou les holothuries. Il s’agissait, diront plus tard des sources arabo-persanes, d’esclaves zandj arrachés à l’Afrique de l’Est et à la Corne d’Afrique et faisant ainsi apparaître les Austronésiens comme ayant eux aussi commis le péché capital de traite négrière - encore qu’on ne sache pas toujours vers quelle destination, outre le Moyen-Orient, les premiers esclaves zandjs reconnus à la cour impériale de Chine n’y étant arrivés qu’au 7e siècle.
Versant occidental de celui qui conduisait vers la Chine, le réseau qui fit de l’océan Indien une Méditerranée austronésienne, ne se constitua sans doute pas en un seul voyage, pas plus que les Européens n’ont découvert en un seul jour les côtes africaines, l’Amérique et les Indes orientales. Il va de soi que l’établissement de ce commerce austronésien transocéanique a demandé la recherche simultanée de routes et de marchés par des voyages de découvertes, des explorations et des négociations. Et pour la période antérieure à ces attestations, les recherches à venir ne doivent pas écarter des relations plus anciennes encore avec l’Egypte pharaonique.
C’est donc dans un espace océanique reconnu que se firent les établissements austronésiens. Circonstanciellement, les scénarii catastrophes ont pu jouer. Mais fondamentalement, l’on a affaire à l’aboutissement vers l’ouest d’un vaste mouvement historique de peuples à qui les progrès du néolithique assuraient la croissance démographique, et la mise en valeur des milieux naturels la puissance économique.
Voilà les clefs qui éclairent la “plus belle énigme du monde”. La difficulté se trouvait peut-être même moins dans l’ignorance où l’on était des données de l’histoire ancienne que dans l’imaginaire impérialiste et ses fantasmes de supériorité. Les Malgaches n’avaient pas débarqué dans la Grande Ile après avoir dérivé sur l’océan Indien; ce qui avait dérivé, c’était l’esprit de ceux qui en écrivaient.

Jean-Pierre Domenichini et Bakoly D. Ramiaramanana



La question égyptienne

Il est, dans toute recherche, des domaines inexplorés que l’on découvre peu à peu. Pour la connaissance du passé, l’historiographie, étude de ce qui fut écrit sur le passé - et donc histoire de l’histoire -, montre que les débuts d’une histoire particulière sont toujours “dépassés” par des découvertes qui inscrivent les faits connus dans une chronologie plus longue.
Il en est ainsi des relations du monde austronésien avec le monde méditerranéen. Avec certitude, on peut les dater au moins du 5e siècle avant notre ère. Mais elles peuvent être plus anciennes.
Il nous a été, en effet, signalé que les Égyptiens de l’époque pharaonique avaient utilisé la cannelle, plante endémique d’Asie du Sud-Est, dans la momification des corps. L’on nous dit aussi que la barque funéraire de la reine Hatchepsout était un bateau “cousu”. S’il en était ainsi, les relations - directes ou indirectes - des Austronésiens avec le Nord-Est de l’Afrique remonteraient à un passé plus lointain et auraient été d’importance, car dans le marché des pompes funèbres, la demande ne subit pas de récession et les besoins égyptiens en aromates devaient demeurer constants.
Pour assurer les conclusions possibles, il faudrait bien connaître les techniques de momification et la nomenclature des aromates dans la langue de l’Egypte ancienne. De même faudrait-il étudier, face à la curieuse similitude avec les bateaux austronésiens, les techniques de construction des bateaux égyptiens. Les anciens Égyptiens, à ce qu’on admet couramment, ne furent pas marins, mais ils construisaient des bateaux pour circuler sur le Nil, seule grande voie de communication et de transport en l’absence de route dans un pays qui ignora longtemps la roue, le chariot mais aussi le fer. Ces bateaux faisaient partie du mobilier funéraire que les défunts emportaient avec eux.
Reste que la reine Hatchepsout, qui assura une régence bien connue à la mort de son mari - c’était au 16e siècle avant notre ère -, dirigea bien une expédition maritime sur la côte somalienne au delà du détroit du Bab el-Mandeb.
Le récit en est fait sur des bas-reliefs du temple de la reine à Deir el-Bahari. Si l’ensemble des faits signalés était bien confirmé, cela allongerait d’un millénaire les relations commerciales avec l’Asie du Sud-Est et entraînerait bien des révisions dans la reconstruction de l’Histoire.