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ARTICLE DU 13/10/2002
La rubrique Histoire qui débute aujourd'hui durera plusieurs
mois. Son objectif est de raconter la Grande Île sous tous ses aspects,
des origines jusqu'à la période contemporaine. Sa principale
ambition est d'ancrer dans les esprits quelques idées justes et
bien fondées sur Madagascar, où l'influence française
reste importante, et qui demeure une mère et une inconnue à
beaucoup de Réunionnais. Avant d'entrer véritablement dans
le vif du sujet la semaine prochaine, ce premier volet, en guise d'ouverture,
nous fera arrêter à l'ancienne Bourbon. Les liens entre les
deux îles sont vieux de plusieurs siècles. Ce passé
reste bien présent, même si les Réunionnais n'en ont
pas toujours conscience. Géographes et botanistes (herborisateurs
à l'occasion), historiens et généalogistes, linguistes
et ethnologues... Les chercheurs ont déjà beaucoup fait pour
ouvrir le chemin.
Les origines malgaches de l 'île de la Réunion

La composante magache
En effet, les langues des diverses communautés n'ont pas fourni
au vocabulaire de la langue maternelle en usage à la Réunion
des éléments en nombre comparable. Si le français
y tient évidemment une place prépondérante - et de
plus en plus prépondérante -, le seul autre élément
important est le malgache.
Il suffit de consulter les différents dictionnaires et travaux
qui ont été publiés par les scientifiques, les amateurs
et les militants kiltirel ou de faire appel à un malgachophone ayant
une bonne connaissance de la langue.
Une bonne intelligence du malgache permettra à ce dernier de
décoder les mots du créole quotidien tels que soubique (sobika/sobiky
en malgache classique où o se prononce ou) : "corbeille, panier"
; fangourin (fangorinana) : "pressoir à canne" ; lingue (laingo)
: "liane" ; affouche (hafotra) : "dombeya", songe (saonjo) : "taro", cicrite
(tsikirity) : "sorte de plante arbustive", papangue (papango) : "faucon",
etc.
Elle lui permettra aussi de comprendre sa négligence des prépositions
comme dans corne bouc calqué sur tandrokosy, ou de la distinction
entre féminin et masculin, inconnue de la grammaire malgache, ou
d'autres spécificités grammaticales, parce qu'elles lui sont
familières.
La perplexité ne se fera jour que lorsqu'il se trouvera en présence
du fruit d'un véritable croisement linguistique, comme "en missouk",
où l'on dirait plutôt an-tsokosoko, "en douce, en cachette"
en malgache. On peut y reconnaître un "en" venu à la fois
du malgache et du français et un misoko signifiant "allant en douce,
en cachette" venu du malgache, les emplois quant à eux traduisant,
ici et là, la suspicion que suscite une conduite sans transparence...
Une telle collecte sera surtout abondante pour le vocabulaire du milieu
naturel. Outre les mots déjà cités, on retiendra pour
l'exemple - c'est ce qui est identifié au premier abord - des emprunts
qui ont été francisés : bois de quivi (kivy) "fatigué,
dégoûté", catafaye ou catafaille (katrafay), faham
(fahamy), fanjan (fandrana), jamale (jamala) "chanvre", longoze (longoza)
"aframome", moufia (mofia) "palmier raphia", natte (nato) "bois de natte",
quinane (kinana) et tantan (tanantanana), "ricin", vaquois (vakoa, vakoana)
... Et pour comprendre l'importance de cet apport malgache, il faut que
nous nous tournions vers le XVIIe siècle, au tout début du
peuplement de l'Ile Bourbon.
La colonie de Fort-Daphin
C'est à partir de la colonie de Fort-Dauphin, et avec des gens
de cette colonie, que fut mené un établissement permanent
à Bourbon. Après l'échec de la colonie en 1674, Bourbon
a aussi accueilli de nombreux " débris de Madagascar ".
Qu'étaient donc ces premiers colons ? Il faut rappeler que Paris
envisageait de fondre les deux " nations ", française et malgache,
en un seul peuple ayant " une seule loi, une seule foi et un seul roi ".
A cet effet, les colons partis s'établir à Madagascar étaient
encouragés à épouser des femmes malgaches, étant
entendu qu'elles devaient être baptisées et communiées.
En droit canon catholique, le mariage était un sacrement et
normalement indissoluble. La règle s'appliquait à la colonie.
Ce que les règlements de la Compagnie prévoyaient explicitement
: un colon qui aurait abandonné sa femme malgache ne pouvait pas
se remarier en France, tant qu'elle était en vie. Il était,
par ailleurs, bien précisé que les colons ne pouvaient ni
pratiquer la traite des esclaves ni faire appel à de la main-d'œuvre
servile, quel qu'en soit le mode de recrutement.
Au Fort-Dauphin, l'établissement des Français avait abouti
à la création d'une culture franco-malgache nouvelle dont
le premier problème était celui de la communication et donc
de la langue. Les Français empruntèrent les mots malgaches
qui leur étaient nécessaires.
On le voit bien à lire L'histoire de la Grande Isle Madagascar
de Flacourt. Les mots sont si bien intégrés au propos du
gouverneur qu'il ne se sent pas obligé d'entrer dans des explications
détaillées.
" Les bois très proches, écrit-il par exemple, dans lesquels
le bois d'arame, le bois de Nato, de Vintanh et de Lataffe, à faire
les genoux et courbes, le bois de rombave à faire les mâtures
et vergues et la quille : bois qui approche en bonté du sapin et
a le même grain ou fil que le frêne en France. "
On comprend sans peine que le texte parlera plus à l'habitant
de la colonie qu'au lecteur parisien.
Une bonne partie du livre est une sorte de manuel qui donne les connaissances
et le vocabulaire dont aurait besoin l'engagé ou le colon partant
s'établir dans la Grande Île.
Le français de Flacourt est sans doute très différent
de la langue parlée entre Français et Malgaches dans leurs
relations quotidiennes. Car on aurait tort de croire à une diffusion
automatique de la langue de Corneille - la langue d'Horace, de Cinna et
de Polyeucte qui venaient d'être jouées en France.
Comme nous l'apprennent les documents de l'époque, quelques
colons apprirent le malgache, c'était la meilleure façon
d'être efficace et de réussir. On se rappellera à cet
égard qu'au XXe siècle, si les fonctionnaires et les commerçants
établis dans les grandes villes pouvaient ignorer la langue du pays,
les colons de brousse, quant à eux, parlaient le malgache et le
parlaient bien.
Quelques Malgaches apprirent le français, et l'on voit des missionnaires
utiliser leurs compétences pour évangéliser. Mais
dans le quotidien de la majorité, une langue de communication moyenne
avait dû être établie qui, pour tout ce qui n'existait
pas en Europe, avait recours à des mots, des parlers malgaches avec
lesquels ils étaient en contact.
Comme dans tous les parlers qui se sont créés dans ce
genre de situation, la grammaire et la structure de ce parler devaient
être plus proches de celles du malgache, langue de la majorité,
que de celles du français.
Les Malgaches parmi les premiers colons
La culture de Fort-Dauphin, premier creuset de la culture créole
dans l'océan Indien, fut celle des premiers habitants de la Réunion.
C'était celle de Louis Payen, établi à Madagascar
depuis sept ans, quand il vint commander le premier établissement
à Bourbon en 1663.
C'était aussi évidemment celle de leurs dix compagnons
malgaches, trois femmes et sept hommes, qui ne pouvaient être des
esclaves selon le droit de la colonie.
Sans doute n'étaient-ils pas des " serviteurs " et avaient-ils
le même statut que celui des engagés français de la
colonie, c'est-à-dire des personnes libres mais soumises à
un commandement, une sorte d'organisation qui fait penser à l'armée
et qui ne correspondait pas aux formes de fonctionnement des sociétés
malgaches. Rebelle à cette discipline, le groupe malgache fut le
premier à marronner : il partit s'établir et faire ses propres
"plantages", avant de négocier son retour.
Avec Regnault, le premier gouverneur de l'île, arrivent de France
en 1665 une douzaine d'hommes. La colonie va s'accroître peu à
peu, et notamment d'anciens de Fort-Dauphin, surtout après 1674.
Parmi ceux-ci, des ménages malgaches qui avaient pris le parti
des Français - comme Antoine Haar et Marie-Anne Fina du pays d'Anosy
(Madagascar) qui donnèrent naissance à Anne Haar, baptisée
à Bourbon le 14 octobre 1668 -, et des femmes qui s'étaient
unies par les liens du mariage avec des Français.
Parmi celles-ci, le cas de Louise Siarane est exemplaire. Veuve d'Etienne
Grondin dont elle avait eu un fils à Fort-Dauphin, François,
elle épousa en secondes noces Antoine Payet à Bourbon et
lui donna dix enfants.
Autre cas exemplaire, celui d'Anne Caze (ou Racazo) qu'accompagnèrent
quatre de ses germains, deux frères et deux sœurs. Elle avait épousé
Paul Cauzan, donna naissance à un fils, François Cauzan,
et se remaria avec Gilles Launay après son veuvage.
D'autres femmes, nées pour beaucoup en Anosy, Perrine Campelle,
Anne Haar, Elisabeth Houve, Marie Mahon, Louise Nanjac, Marie-Anne Sanne,
Thérèse Soa, Marie Toutte, donnèrent naissance à
des enfants Arnoult, Brun, Damour, Fontaine, Mangroles, Nativel, Perrot,
Petit, Prou, Robert, Rivière, Tessier et Touchard.
Dans la vie quotidienne, on ne peut que penser que l'héritage
malgache était resté important.
L'on sait la place que les femmes occupent dans la société
malgache, d'autant plus que, si l'on en juge par les comportements de la
fin du Moyen Age dans les contacts avec les commerçants arabes et
ceux du XIXe et du début du XXe siècle dans les contacts
avec les Européens, ce sont les femmes des groupes supérieurs,
notamment en Anosy des nobles roandria, qui pratiquent plus volontiers
le mariage avec les étrangers.
L'on se souvient de nombreuses personnalités féminines
qui ont marqué l'histoire de Madagascar.
A Bourbon, les femmes ont dû transmettre à leurs enfants
l'histoire familiale, les contes, les valeurs et les conceptions ancestrales.
On connaît bien grand-mère Kal (Kala ou Kalo).
Il faut aussi savoir que les nyang, ces esprits nocturnes qui émouvaient
le jeune François de Mahy au XIXe siècle, ont une origine
malgache jusque dans le nom : ce sont les " esprits, divinités...
" que l'on désigne encore dans le Nord de la Grande Île sous
le nom de ñy hiañ.
A un niveau plus modeste mais plus général, ce sont les
femmes qui éduquent les enfants. C'est avec elles qu'ils apprennent
la langue maternelle qui ne pouvait être que cette langue moyenne
dont nous avons parlé, sans doute même plus fortement marquée
par le malgache.
Ce sont elles qui règlent la vie en société, quand
les hommes sont désemparés devant l'événement.
Sans doute est-ce d'elles que provient, par exemple, la coutume réunionnaise
d'enterrer les morts l'après-midi, alors que, traditionnellement,
l'Europe chrétienne enterre ses morts le matin et, pour commencer
vraiment le travail de deuil, termine par un bon repas et quelques bonnes
bouteilles à midi.
Le choc de 1674
Que la cérémonie se déroule quand le soleil a passé
le zénith et commence son déclin journalier correspond à
une conception qui règle les rapports avec l'au-delà dans
le monde austronésien, tant à Madagascar que dans les îles
de l'Asie du Sud-Est.
Les hommes d'Église n'y ont rien vu à redire ou se sont
laissés convaincre du bien-fondé de la chose.
Le développement de cette société mixte qu'avaient
encouragé les règlements de la Compagnie des Indes orientales
allait être brutalement stoppé en 1674. La Compagnie décida
alors d'interdire "aux Français d'épouser des négresses,
cela dégoûterait les Noirs du service ; et ...
aux Noirs d'épouser des Blanches, c'est une confusion à
éviter".
Des raisons avancées, il est avéré que la première
est tout à fait illusoire, car les dames malgaches, par leur éducation,
savaient fort bien faire travailler leurs serviteurs et ceux-ci les craignaient
sans doute beaucoup plus qu'ils ne craignaient leurs maîtres français.
La seconde est la bonne : éviter toute " confusion ". L'on retrouve
ici l'obsession de pureté qui traverse toute l'histoire des sociétés
indo-européennes et dont l'histoire actuelle montre à l'évidence
que l'Europe n'en est toujours pas rescapée.
Si, dans leurs écrits, les voyageurs parlaient déjà
auparavant de " négresses " - ce qui montre la permanence du préjugé
-, c'est la première fois que les textes officiels en usent pour
désigner les dames malgaches.
Celles qui avaient épousé des Français se trouvaient
subitement dans une situation délictueuse.
Comment réagirent-elles ? Quelles conclusions en tirèrent-elles
pour l'éducation de leurs enfants, qui constituaient autant de preuves
de l'effectivité du délit ? Quelles stratégies matrimoniales
mirent-elles en œuvre ou conseillèrent-elles à leurs enfants
? Leur conseillèrent-elles de se " blanchir ", comme on l'a bien
décrit pour les Antilles ? Quoi qu'il en soit, l'interdiction de
1674, maintes fois répétée par la suite, est une des
décisions qui fondèrent durablement la société
créole. Elle provoqua un traumatisme dont la société
réunionnaise a mis longtemps à se guérir, si tant
est qu'elle en soit vraiment guérie.
Encore aujourd'hui, des personnes âgées qui ignorent la
date de 1674 sont toujours persuadées qu'il est interdit d'épouser
un ou une Malgache à la Réunion et que ce n'est possible
qu'en France ou à Madagascar.
Reconnaître cette part de la Grande Île dans la culture
des îles sœurs n'est pas chose aisée, car les sentiments à
l'égard de la Grande Île sont partagés, allant de la
sympathie immédiate au rejet sans appel possible.
Nous ne prétendons pas en avoir fait ici une présentation
exhaustive. Nous n'avons pas parlé, pour le passé, de la
colonisation des hautes terres par les " marrons " qui ne se sentaient
pas tels, et, pour le toujours présent, ni du moringue ni du maloya
qui restent ou redeviennent des valeurs estimées après avoir
été interdits ou occultés. Mais nous sommes au cœur
de ce qui contribue à faire de la région du Sud-Ouest de
l'océan Indien autre chose qu'une simple construction technocratique.

Des clés à portée de main
Quiconque, en étranger, se penche sur une carte suffisamment
détaillée de la Réunion, ne peut manquer d'y relever
ces nombreux toponymes sonnant bien français, ou en tout cas créole
réunionnais, mais qui, à l'instar de tout toponyme hérité
d'un lointain passé, n'en demeurent pas moins, de prime abord, obscurs
quant à l'origine et au sens.
Que profitant, pour communiquer, de cette secourable francophonie
que Réunionnais et Malgaches d'aujourd'hui ont en partage, il les
soumette à la sagacité d'un malgachophone.
Même novice, à la condition d'être sans présomption
et d'en revenir au malgache classique - dont se sont plus ou moins éloignés
les parlers de nos contemporains, Merina des Hautes terres centrales compris
-, cet interlocuteur n'éprouvera guère de difficultés
à retrouver ses repères. Ainsi, où on lit sur la carte
Dimitile, en raison de l'absence de l'accent à sa place et du caractère
muet des terminaisons vocaliques ou syllabiques des mots malgaches (places
et sonorités assourdies tout aussi signifiantes les unes que les
autres), sans doute hésitera-t-il entre Dy/Dia/Dihy mitile/mitily
"Marron (s) posté (s) au guet / en guetteur (s)" ou "Point de guet
au bout d'une longue marche" ou encore "Lieu où l'on dansa tout
en restant aux aguets", et, moins évident, Dimy tile/tily "Aux cinq
guetteurs /éclaireurs /points de guet".
Mais il n'aura, pour trancher, qu'à en appeler à l'Histoire
et à la topographie. Et il aura moins de fil à retordre avec
Belouve (Belovo) "Où il y a beaucoup d'abîmes /de grands trous",
Bénare (Benara) "Où règne un grand froid", Mahavel
(Mahavelona en orthographe malgache classique) "Qui permet de bien vivre",
Manapani (Manam-panihy, toponyme de la région de Fort-Dauphin) "Qui
abrite des roussettes", Tapcal (Tapak'ala) "A la forêt coupée",
et tant d'autres.
Une interrogation sur les noms des héros et héroïnes
de l'Histoire locale ? Il vous dira, les noms propres malgaches ayant tous
un sens - même quand on l'a oublié -, que Simandef (Tsy mandefa
/Tsy mandefitra en orthographe classique) est "Celle /Celui qui jamais
ne lâche prise /jamais ne se soumet" et Siarane (Tsy aranina, en
orthographe classique), "Celle /Celui dont on ne peut satisfaire toutes
les volontés, surtout si elles sont capricieuses". Ce ne sont évidemment
là que quelques exemples qu'il serait loisible de multiplier.